Minas Gerais : sur les routes de l’or du Brésil

Olivier Page
par Olivier Page

22 juin 2009

Brésil Ouro Preto
© filipefrazao - Adobe Stock
Le drame aérien du vol AF 447 Rio de Janeiro - Paris se produit au moment où l’on célèbre l’année de la France au Brésil, dans la joie et la ferveur des retrouvailles. Cruauté de l’actualité, qui jette un voile sombre sur une longue histoire d’amitié entre deux peuples ! À l’occasion de cette année franco-brésilienne, Olivier Page, rédacteur au Guide du Routard, nous fait découvrir une région moins connue que Rio de Janeiro ou Bahia : la route de l’or des tropiques dans l’État du Minas Gerais, sur les traces de l’écrivain Stefan Zweig. Chronique d’une splendeur passée qui retrouve aujourd’hui tout son éclat.
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Au Brésil, sur la route de l'or

Olivier Page
« Quelque chose d’étrange émane de ce paysage solitaire et sauvage, et excite l’imagination : on sent qu’un mystère se cache sous cette terre, ces pierres, ces cours d’eau ». L’écrivain Stefan Zweig a tellement aimé le Brésil, ce pays-refuge où il s’était exilé en 1940 pour fuir le nazisme, qu’il a écrit sur cette terre bien-aimée un livre visionnaire et lyrique, Le Brésil, terre d’avenir, un récit qui n’est pas toujours objectif mais sincère, car écrit avec passion. Ses pas l’avaient conduit partout où la terre brésilienne avait révélé ses richesses et ses trésors : le caoutchouc en Amazonie, la canne à sucre dans le Nordeste, le cacao et le café dans l’État de São Paulo.

Dans l’État du Minas Gerais, c’est tout naturellement à Ouro Preto qu’il avait commencé sa quête et son enquête sur l’or du Brésil. Qu’avait-il vu, qu’avait-il trouvé ? Une petite ville intacte, une cité fantôme et abandonnée, encore hantée par les rêves de splendeur les plus fous. Une vieille ville, belle et bosselée, enfouie dans son écrin de collines et de vallées entrecroisées, des rues anciennes et pavées tracées sur les flancs des monts, des églises baroques splendides, des maisons et des demeures nobles, autant de vestiges de la culture coloniale appartenant à un passé révolu. Nous y voici. Ouro Preto est toujours belle et bosselée, elle n’est plus une cité fantôme mais un des hauts lieux du tourisme culturel au Brésil. Je marche enthousiaste dans les pas de Zweig.

Ouro Preto : « un cœur d’or dans une poitrine de fer »

Olivier Page
L’État du Minas Gerais ne produit plus d’or aujourd’hui, les filons sont épuisés, mais du minerai de fer et des pierres précieuses en masse (topaze, émeraude…). Même les grandes sociétés chinoises y viennent acheter le fer nécessaire à leur industrie. Pourtant, on le sent tout de suite, dès le premier instant, à Ouro Preto, ce n’est pas le ciel qui dicte la destinée humaine, mais le sous-sol…

À l’époque de la ruée vers l’or au Brésil, au XVIIIe siècle, le métal jaune se cachait partout, dans les lits des rivières ou sur les versants des montagnes. Ouro Preto fut fondée sous le nom de Vila Rica par des bandeirantes (les pionniers) qui y avaient trouvé d’importants gisements d’or. Ces hommes assoiffés de richesse se ruèrent dans le sous-sol, poussés par la fièvre de l’or. Celle-ci enflamma la région qui devint une enclave fermée et prospère, réservée aux riches colons portugais soumis à la loi royale. Quels hommes peinaient dans les mines ? Les esclaves importés d’Afrique. Le roi du Portugal délivrait au compte-goutte les permis de séjour, sans lequel il était impossible de vivre et de travailler dans le secteur. Une sorte d’enclave minière fermée à double tour !

Des bâtisseurs et des artistes du Portugal s’y installèrent, assurant l’essor de la cité, mais les Jésuites n’y avaient pas d’influence. Cet « Eldorado » brésilien se couvrit de fontaines sculptées, d’églises à la décoration baroque et rococo, de riches demeures seigneuriales. Selon Stefan Zweig, « elle devint la ville la plus somptueuse et la plus peuplée d’Amérique ». En 1720, Ouro Preto prend le titre de capitale de l’État du Minas. Ce fût la plus belle période de son histoire.

Or fondu, or en pépites

Olivier Page
À cette époque, l’or d’Ouro Preto était exploité, fondu en lingots puis transporté en chars ou à dos de mules, dans des convois gardés par des soldats, sur le camino real (chemin royal). La précieuse marchandise était acheminée jusqu’aux ports de Rio (il fallait deux mois pour faire la route) et de Paraty, sur le littoral, puis embarquée sur des bateaux, elle traversait l’Atlantique à destination de Lisbonne. L’or du Brésil a ainsi fait la richesse du Portugal au XVIIIe siècle.

Seuls les lingots estampillés par les autorités royales avaient le droit de circuler, l’or en pépites devant rester sur place, aux mains des chercheurs qui souvent l’enfouissaient dans des bouteilles cachées dans les murs de pierre des maisons. Aujourd’hui encore, lors de chantiers de restauration, les habitants d’Ouro Preto découvrent parfois des bouteilles de verre remplies d’or…Une bouteille peut contenir 25 kilos d’or ! « Voilà pourquoi les gens d’ici restent toujours silencieux sur leur découverte… » me confie José Ephigenio qui n’a pas trouvé d’or dans les murs mais dans ses peintures. Celles-ci sont pour lui les plus belles pépites de l’esprit !

José Ephigenio et les mystères de l’alexandrite

Olivier Page
José Ephigenio Pinto Coelho est un artiste peintre d’une cinquantaine d’années. Son visage jovial et moustachu évoquerait un mélange d’Einstein, de Georges Brassens et d’Alexandre Dumas. Un bel assemblage de sang portugais et angolais, un authentique brésilien. Dans son ancien garage transformé en atelier et galerie d’exposition, sur la place Juvenal, il expose des toiles figuratives, dans les tons bleu et vert, représentant notamment la ville d’Ouro Preto, et les paysages du Minas Gerais.

Quand il était étudiant aux Beaux-Arts et en philosophie (il a écrit une thèse sur le positivisme, la doctrine des fondateurs de la république du Brésil), il a vécu un an à Cuzco (Pérou) et visité la France, pays qu’il aime plus que tout. Il parle un bon français. Par admiration pour Van Gogh, il est allé en pèlerinage à Auvers-sur-Oise dans les pas de ce peintre qu’il apprécie au même titre que Cézanne, Monet et Velázquez. Pour José, il n’y a rien de nouveau dans l’Univers. « L’Univers se rit de nous et nous rions de l’Univers ! ». Pour l’instant, José, plein d’humour, nous fait bien rire. Il est la bonne humeur faite homme.

À bord de sa vieille voiture jaune, nous parcourons la ville et montons sur un flanc de montagne jusqu’au belvédère São Sebastião qui domine Ouro Preto. Quelle vue magnifique ! Les collines vertes ondulent à l’infini, les rues et les maisons blanches coiffées de toits de tuile se serrent dans les vallons encaissés, s’agrippent aux versants, montent et dévalent les pentes d’un relief tourmenté. Curieusement le haut des collines est resté vierge de toute construction car la ville, inscrite au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco, est protégée par des règles d’urbanisme très strictes.

José retrouve son ami Marco Silva, un jeune géologue portugais, passionné par les pierres précieuses, et auteur d’une thèse de doctorat sur l’alexandrite, une pierre rare et mystérieuse. Sa particularité ? Par un étrange phénomène de chimie minérale, l’alexandrite change de couleur selon la lumière. Vert bleuté de jour, elle devient rouge orangé la nuit. Elle est toute petite, très rare, et très chère. Est-ce la pierre philosophale que nous avons trouvée ? Non. Une pierre brésilienne habitée par une âme humaine.

Bonjour monsieur le Maire !

Olivier Page
José Ephigenio a arrangé un rendez-vous avec le maire de la ville qu’il connaît bien. Tandis qu’un déluge de pluie s’abat sur la vallée, nous gravissons les marches d’un bel escalier en bois tropical. Une secrétaire nous introduit dans un vaste bureau au premier étage du bâtiment officiel. Originaire de Belo Horizonte, avocat, journaliste, homme politique proche du président Lula, Angelo Oswaldo de Araujo nous rappelle qu’Ouro Preto fut le berceau du mouvement pour l’indépendance du Brésil au début du XIXes. et le premier bien national inscrit au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco en 1980.

Dans un parfait français, cet homme élégant et cultivé nous raconte le coup de foudre de Blaise Cendrars pour Ouro Preto. « Le célèbre bourlingueur-écrivain a séjourné un mois en 1923 à Ouro Preto. Il logea à l’hôtel Toffolo, l’auberge des artistes, toujours debout aujourd’hui (72, rua São Jose). Il adora la ville et son histoire au point de vouloir écrire un livre sur le sujet. Il gronda ses amis de l’avant-garde brésilienne, plus attirés par l’Europe que par le Brésil, en leur disant : ne prenez pas le paquebot pour Le Havre, mais le train pour Ouro Preto. L’art du Brésil est né ici, vous devez y retourner. Pour Cendrars, le Brésil était une terre neuve, que les artistes devaient considérer comme une source d’inspiration ».

Rien n’a changé aujourd’hui, ce pays est toujours une terre inspirée. Le maire attache beaucoup d’importance aux liens culturels entre la France et le Brésil, et souhaite que l’année de la France au Brésil, inaugurée dans sa ville en avril, soit l’occasion pour les Français de découvrir les splendeurs d’Ouro Preto.

Tiradentes, nid d’artistes

Olivier Page
À 155 kilomètres au sud d’Ouro Preto, dans un cirque de douces collines, voilà une charmante petite ville coloniale du Minas Gerais qui a su garder sa taille humaine sans vendre son âme aux diables du progrès. Elle est encore mal connue. Pour le guide du Routard, j’y viens pour la première fois.

Fondée en 1702 par des colons de São Paulo à la recherche des mines d’or, Tiradentes devint une base, un relais routier, une étape importante sur le camino real, le chemin royal par lequel transitaient les convois d’or et de pierres précieuses à destination du Portugal. Tiradentes porte le nom du père de l’indépendance du Brésil qui fut condamné et pendu en 1792 sur la place publique d’Ouro Preto. Après des années d’oubli, c’est à présent une petite cité de caractère, une ville d’art réhabilitée, réanimée, considérée comme un des trésors du patrimoine du Minas Gerais. Tiradentes a échappé aux démons du modernisme, n’ayant jamais été défigurée, et pourrait être un conservatoire en plein air de l’architecture coloniale brésilienne de l’âge d’or.

Touristique bien sûr, mais encore authentique, avec ses rues pavées et dallées, ses églises et chapelles baroques, ses ribambelles de maisons blanches et colorées comme au Portugal, étincelantes de lumière avec leurs fenêtres à petits carreaux, ses magasins d’artisans et d’antiquités, ses nombreuses galeries d’art. Quelques chocolatiers aux éventaires remplis de friandises donnent à la ville son odeur subtile de cacao. Subjugué par Tiradentes, Dominique Fernandez y séjourna pour écrire un de ses grands livres autour du thème de l’art baroque brésilien : L’Or des tropiques. On le comprend, car la ville est parsemée d’une dizaine d’églises et chapelles dans le plus pur style baroque.

Oscar Araripe, un grand peintre brésilien

Olivier Page
Pavée de grosses dalles en pierre grise, patinées et disjointes, la longue rue pentue qui monte vers l’église de São Antonio ne semble pas avoir changé depuis l’époque des colons portugais qui transportaient leurs cargaisons d’or et de pierres précieuses. Sur la gauche, dans un alignement de maisons colorées et fleuries, je remarque une galerie d’art aux murs blanc et bleu, la lumière des îles grecques transposée en plein cœur du Brésil. C’est la Fondation Oscar Araripe. Elle abrite des salles d’exposition et l’atelier de l’un des plus grands peintres vivants du Brésil.

Ancien journaliste, auteur d’un best-seller sur la Chine, militant de l’Action Populaire et rebelle des années 70, Oscar s’est caché pendant trois mois dans un monastère dominicain pour fuir la police et la dictature. Il avait 24 ans. À plus de 60 ans aujourd’hui, il a gardé les paroles et les gestes de l’éternelle jeunesse. « Tous les gens importants au Brésil aujourd’hui viennent de l’Action Populaire. Nous avons été les premiers au Brésil à critiquer le socialisme à la soviétique ».

Oscar est francophone, chaleureux, communicatif. Il nous invite dans son atelier, et nous buvons de la cachaça, l’alcool de canne à sucre. Ses peintures aux couleurs vives tapissent les murs, et la conversation avec lui ne tarit jamais. Un personnage haut en couleur qui a créé son propre jeu de tarot, par goût pour l’imaginaire et la fantaisie. « Je suis un peintre excentrique comme les anciens Chinois ». Il est un ami personnel de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, qui s’est marié à 99 ans ! Décidément, les Oscar du Brésil sortent de la norme et de la banalité…

Les douze prophètes de Congonhas

Olivier Page
Située au sommet d’une colline, le sanctuaire de Bom Jesus à Congonhas, sur la route d’Ouro Preto à Rio, se dresse comme un diadème au-dessus d’une ville sans éclat. Un grand escalier de pierre y monte, encadré par d’élégants palmiers impériaux. D’émouvantes statues se dressent dans le ciel bleu. Sculptées dans la « piedra sabon », cette pierre savonneuse du pays qui, malgré sa mollesse, est très résistante au temps, elles représentent les douze prophètes de la Bible. « Héroïques et extatiques à la fois, elles expriment bien l’âme fougueuse de l’artiste » note Stefan Zweig subjugué.

Qui est cet artiste ? Une sorte de Michel Ange du Brésil. Son nom : Antonio Francesco Lisboa, appelé aussi « O Aleijadinho », ce qui signifie « le petit estropié ». Fils d’un menuisier portugais et d’une esclave noire, né en 1730 à Ouro Preto, ce mulâtre autodidacte ne savait ni lire ni écrire. Il était laid, effrayant même, avec un corps estropié, des pieds et des mains rongées par la lèpre. Il ne voulait voir personne, ni être vu par personne. Il ne vécut que pour et par son travail. Par dégoût du monde et de lui-même, il s’oublia dans son art et réalisa ses chefs-d’œuvre dans les églises du Minas Gerais, d’Ouro Preto à Congonhas. Ce génie aveugle et paralysé, cet homme maudit et anonyme s’est épuisé jusqu’à sa 84e année. Il compte à présent parmi les plus grands artistes baroques de l’histoire du Brésil. Revanche de l’histoire !

À Congonhas, il a inscrit dans la pierre grise la beauté spirituelle et la force d’âme des prophètes, il a donné au ciel du Brésil et aux hommes qui le méprisaient ce qu’il n’avait jamais trouvé sur terre : l’espoir. À Congonhas, sur la route de l’or, le temps est devenu réversible, et grâce à Aleijadinho, il transforme les minutes en éternité.

Avec l’aide de Nicolas Chalumeau

Infos pratiques

Olivier Page
Consultez notre fiche Brésil

Adresses utiles

- Office de tourisme du Brésil : 34, cours Albert-Ier, 75008 Paris. Tél. : 01-45-61-63-18. www.braziltour.com

Aller dans le Minas Gerais

L'aéroport le plus proche est celui de Belo Horizonte Confins desservi par TAM via Rio de Janeiro ou São Paulo. Tarifs à partir de 850 € l'aller-retour. Depuis Belo Horizonte, possibilité de se déplacer en bus. Une voiture offre plus de liberté, toutefois. Où dormir ?

À Ouro Preto

- Pouso do Chico Rei : rua Brigadeiro Musqueira, 90. Tél. : 35-51-12-74. www.pousodochicorei.com.br Selon chambre et saison, doubles 132-187 Rls, avec le petit déj. Cette vieille auberge patinée par le temps est tenue par un aimable couple d’artistes (madame parle le français). La chambre n°6 accueillit Pablo Neruda (charmante chambre et vue magnifique), le n°5 l’écrivain Jorge Amado, la n°1 le musicien Vinícius de Moraes. Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir y ont aussi logé en 1961. Un hôtel littéraire par excellence !

À Tiradentes

- Solar da Ponte : praça das Merces. Tél. : 33-55-12-55. www.solardaponte.com.br. Double de 316 à 630 Rls selon le confort. La plus belle et la plus vieille pousada de Tiradentes, tenue par le jovial John, un gentleman anglais francophone, marié à une Brésilienne. Une sorte de manoir tropical en pleine ville, avec une vingtaine de chambres adorablement décorées, donnant sur un des cinq jardins. Il n’y a pas deux chambres semblables, elles ont toutes leur originalité et leur charme. Inspiré par le lieu, l’écrivain Dominique Fernandez y a séjourné pour écrire son beau livre L’Or des tropiques illustré par Ferrante Ferranti.

Galeries d’art

À Tiradentes

- Fundaçao Oscar Araripe : rua da Camara, 92/98. Tél. : 33-55-11-48. www.oscarararipe.com.br et www.aofundacao.org.br.

À Ouro Preto

- Galerie-atelier de Jose Ephigenio Pinto Coelho : Praça Juvenal Santos, 66. Bairro Pilar. Tél. : 35-51-53-56 (dom). zefigeniopc@yahoo.com.br. Mieux vaut appeler avant pour un rendez-vous.

À lire

- Le Brésil, terre d’avenir, de Stefan Zweig,LGF, Le livre de Poche, 2002.
- L’Or des Tropiques, promenades dans le Portugal et le Brésil baroques, de Dominique Fernandez, Grasset, 1993.

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