Aux avant-postes du progrès
Olivier Page

Sur la carte routière de la Patagonie, la bourgade de Villa O’Higgins est représentée par un petit point posé sur les rives d’un lac, au bout d’un trait mince comme un fil, un interminable pointillé figurant la Carretera Austral. C’est net. Le chemin ne va pas plus loin. A l’est, les terres chiliennes bordent la frontière de l’Argentine. Au sud, le lac Villa O’Higgins se termine au pied d’une masse glaciaire immense et blanche, avec des reflets bleus : le Campo de Hielo Sur. Ce ne sont pas quelques glaçons que l’on met dans un verre à l’heure de l’apéritif, mais bel et bien un territoire congelé, aussi grand que trois départements français. Une autre planète, froide et inhospitalière, longue d’environ trois cents kilomètres du nord au sud.

Je contemple cette barrière infranchissable, du moins en apparence, serrée entre la cordillère des Andes et l’océan Pacifique, découpée en une multitude de fjords et d’îlots. Nous nous dirigeons vers ce cul-de-sac. De Cochrane à Puerto Yungay, je retrouve les mêmes paysages de montagnes couvertes de forêts sombres, les mêmes rochers gris, les mêmes cailloux saillants sur la chaussée. Tout recommence de plus belle, après cette incursion dans l’antichambre de la pampa. A nouveau, le corridor long et étroit de la route trace une voie unique dans sa splendide monotonie. Et pourtant je ne ressens jamais l’ennui. Il suffit de regarder le ciel et ses mouvements incessants ou d’observer ses changements de couleurs. A présent, les nuages virent au blanc « antarctique ». Le thermomètre a baissé. Cette région de la Patagonie chilienne, située entre le 47e et le 49e parallèle de notre planète, connaît les vents les plus redoutables du monde: les quarantièmes rugissants, bien connus des marins du Pacifique. Ces vents tournent à longueur d’année, comme des derviches hystériques, autour de l’hémisphère sud, sans jamais s’arrêter. On m’a dit que certains jours, des habitants de Punta Arenas ont vu des chats voler! Là encore, il ne s’agit pas de catastrophes naturelles qui s’abattent sporadiquement sur la terre, comme des cyclones ou des ouragans, non, c’est l’ordinaire, le menu quotidien du Patagon.

A Puerto Yungay, nous sommes surpris par le crépuscule. Il est trop tard pour traverser le fjord, le bateau ne nous a pas attendus. Camilo part à la recherche d’un endroit sec pour dormir. Puerto Yungay n’est même pas un village, mais un simple lieu-dit, un embryon de hameau, esquisse de bourgade future. La piste passe sous une grande arche en bois qui porte une inscription : « Les obstacles sont faits pour être vaincus ! ». Comme dans un catéchisme martial et viril, il faut y voir une manière d’encourager les pionniers de la région dans leurs efforts et de les aider à surmonter les épreuves du climat et de l’isolement. La piste s’achève par un quai où je remarque une stèle : « Puerto Yungay - Route inaugurée en 1991 - Carretera Austral Longitudinal initiée par le général Pinochet - Km: 1180. »

Les Terres de décembre d'Olivier Page, éditions Lucien Souny, 208 p.

Texte : Olivier Page

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