Les sortilèges de l’Araucanie
Olivier Page

Je descends vers le grand Sud chilien, la Patagonie et les terres australes. Aller de Santiago en Patagonie australe n’est pas une simple affaire de géographie, cela consiste à franchir plusieurs parallèles. Pour des Européens, aller vers le nord, « monter » vers le cap Nord et les ultimes confins de la Norvège, revient à passer sous les fourches caudines du refroidissement climatique. Au Chili, tout est inversé. Le sud devient synonyme de vent, de pluie, de froid, tandis que le nord c’est le soleil, le chaud, le sec. Il faut s’y faire. Prendre la route du grand Sud chilien qui traverse la frontière de l’Araucanie, celle des Indiens mapuches, puis suivre la Carretera Austral, la route caillouteuse qui traverse en zigzag la Patagonie chilienne sur près de 1 200 km du nord au sud et cheminer ainsi comme un oiseau migrateur vers le bout du monde. Tel est alors l’objectif de mon périple.

Victor Segalen a écrit de la Chine qu’elle est d’abord un «voyage au fond de la connaissance de soi ». Je ne voyage pas en Chine, mais au Chili. Les deux mots commencent curieusement par la même syllabe. Retrouver quelque chose comme la jeunesse du monde tel qu’il fut au lendemain de sa création et pour cause : je n’étais pas né au moment du big bang. Sentir la force sublime du vent austral qui s’engouffre dans les fjords andins, observer les nuages et les brumes montant à l’assaut des montagnes couvertes de forêts sombres et pluvieuses, percevoir l’inquiétante étrangeté des glaciers bleus sombrant avec un grand fracas dans les eaux froides des innombrables canaux patagoniens. Je pourrais énumérer ainsi les raisons sentimentales et pratiques qui m’ont poussé à quitter mon domicile parisien, à traverser la moitié de la terre pour venir jusqu’ici. Un tel désir de Patagonie était-il normal? Faut-il d’ailleurs se justifier? Justifier les rêves de l’enfance.

Je voulais peut-être revoir les grands espaces et les horizons en fuite des paysages du grand Sud des livres de géographie de ma vie de petit écolier. Entendre ces histoires de forestiers, de gardiens de troupeaux, de marins et d’aventuriers, vérifier ces contes à dormir debout sur les pionniers et les colons, en savoir plus sur le destin de ces kyrielles de solitaires et de solidaires rendus meilleurs (ou devenus fous), laminés ou exaltés par l’implacable solitude australe. Dans les histoires de Francisco Coloane, j’avais découvert des êtres vivant à la limite de la raison, habitant des paysages magnifiques mais désolés, des existences dures et âpres, des histoires étonnantes inspirées de la réalité qui dépassaient la fiction. Je ne le savais pas encore, mais il me semblait qu’en allant débusquer les dieux et les démons de la Patagonie, j’allais remonter dans le temps, explorer une nouvelle façon d’être de l’esprit humain.

L’idée de rencontrer Francisco Coloane, écrivain chilien, ce « Jack London » de l’Amérique latine, se concrétisa au fil de la lecture de ses livres. Réminiscence cela aussi de mes lectures d’enfance? J’ai conservé cette idée de la nature à l’image d’un temple vivant, fermé aux profanes, et où l’on ne pénètre qu’après avoir abandonné sur son seuil la lourde armada de l’orgueil et de la vanité. Est-il concevable de frapper à la porte de l’Eden (un paradis aujourd’hui menacé par des méga-projets aussi dangereux que polluants) sans en avoir informé le gardien suprême? Sans être initié? Est-il possible de passer le seuil de la Patagonie sans avoir été « adoubé » par l’enchanteur qui en gardait la voie d’accès ? Avant de m’embarquer vers le grand Sud chilien, j’ai rendu visite à Francisco Coloane à son domicile de Santiago du Chili, au 666 calle Miraflores. (...)

Texte : Olivier Page

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