Les Terres de décembre, voyage en Patagonie chilienne

L'éco-royaume de Douglas Tompkins

L'éco-royaume de Douglas Tompkins
Olivier Page

Une pluie fine tombe d’un ciel bas et nuageux et le fjord semble avoir été recouvert par un voile de grisaille. Au restaurant de Caleta Gonzalo, je retrouve le couple de musiciens rencontré la veille pendant la traversée. Café du Brésil, mais le miel provient de la ferme expérimentale du parc Pumalin. Trois personnes bavardent autour d’une table ronde en bois. Une jeune journaliste du magazine La Tercera pose des questions à un homme d’une cinquantaine d’années qu’un photographe, coiffé comme un poète de l’âge d’or, mitraille avec son appareil japonais. C’est Douglas Tompkins. (…) Il a fait fortune avec Esprit, une ligne américaine de vêtements. Puis, un beau jour, lassé de son existence de businessman, il a vendu son empire commercial, ses tableaux de maîtres, sa maison de Lombard Street à San Francisco, quitté sa femme et ses enfants, pour s’en aller au Chili et mener une autre vie.

En survolant à bord de son avion privé ce pays andin qu’il connaît depuis sa jeunesse, l’homme d’affaires épris d’écologie a redécouvert la Patagonie. Frappé par la beauté sauvage de la région au sud de Puerto Montt, il décide de se fixer à Caleta Gonzalo et d’y acheter des terres. Les prix sont si bas qu’avec sa fortune il parvient à acquérir en quelques années près de 250000 hectares de forêt australe, de volcans, de glaciers, de montagnes et de lacs. Il s’installe alors dans un grand ranch en bois, au fond d’une vallée, et jette les bases d’un vaste projet de protection de la forêt. Grâce aux millions de dollars amassés au cours de son existence antérieure, Tompkins a trouvé à Caleta Gonzalo le lieu qu’il cherchait depuis toujours pour renaître et réaliser son utopie sylvestre. This is the place. Il a changé de vie, s’est transformé en écologiste de terrain, consacrant l’essentiel de son temps à construire cet immense sanctuaire de la nature entre la cordillère des Andes et l’océan Pacifique. Le projet Pumalin a suscité une violente polémique au niveau national. Les pires accusations ont été lancées contre lui. (…)

Partisan de la deep ecology, la philosophie de l’écologie profonde prônée par le Norvégien Arne Naess, un professeur de l’université d’Oslo, Tompkins affronta ses détracteurs, se défendant d’être un gringo sans foi ni loi. Pour faire amende honorable et prou-ver le bien fondé de son action, il négocia un accord avec le gouvernement chilien et créa une fondation de droit chilien, assurant que son domaine privé ne peut en aucun cas être vendu à l’Argentine. A sa mort, le parc reviendra donc au Chili. Pour Tompkins, la forêt australe chilienne, très menacée, mérite d’être sauvegardée, non pas pour le bien-être des hommes d’aujourd’hui, mais pour le salut de la nature elle-même. Comme si pour lui la nature était une personne physique, avec une âme. Au cœur de son combat : la protection des alerces (nom scientifique: Fitzroya cupressoides), des arbres majestueux qui peuvent atteindre mille, deux mille et parfois trois mille ans d’âge. Bien que alerce soit le mot espagnol pour désigner le mélèze, au Chili et en Argentine, cet arbre exceptionnel n’a rien à voir avec un vrai mélèze et se rapproche plus du sequoia par sa taille et sa longévité. S’il replante des alerces, Tompkins ne le fait pas pour faire plaisir à la génération actuelle, ni à la suivante. Il voudrait délivrer un message prophétique aux générations d’un futur très lointain, celles qui vivront dans la moitié du troisième millénaire. Son message est le suivant: la forêt australe chilienne appartient au patrimoine de l’humanité et à l’histoire du monde au même titre que la Grande Muraille de Chine ou le cratère du Ngorongoro en Tanzanie. A ce titre, ces alerces majestueux méritent autant de considération que des monuments historiques ou des villes d’art. (...)

Texte : Olivier Page

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