Le tango prend la parole

'El Flaco' Dany & Silvina Valz © ASKEt le tango se mit à chanter. Si des paroles de circonstance ont accompagné les premiers airs de tango, essentiellement considérée comme musique de danse à ses débuts, ce n'est qu'au début du XXe siècle que des poètes commencent à écrire de vraies paroles dans cette langue argotique qu'est le lunfardo. Certains, tels que l'écrivain Jorge Luis Borges, resteront toujours réticents envers le tango chanté. Ce dernier disait préférer les milongas des payadores, ces troubadours d'origine rurale réputés pour leurs talents d'improvisateurs. Cependant, cela n'empêcha nullement l'homme de lettres d'écrire des textes pour des compositeurs de tango…

Les premières chansons évoquent la geste tragico-héroïque de la gouape (guapo) locale. Histoires de sexe, de règlements de compte, autoglorifications, descriptions des meilleures méthodes pour berner les filles… Des comptines de rappeurs hardcore en somme !

L'orquesta típica s'impose dans les années 1910. C'est en général un septetto (bandonéon, guitare, piano et violons), mais il comprend parfois plus de musiciens. Les formes trio et cuarteto conservent cependant des partisans.

1917, année révolutionnaire. Voici que le tango chanté adopte de nouvelles manières. Perdant de sa verdeur, il exprime avec nettement plus de délicatesse des sentiments mélancoliques, faits de rage contenue et de tristesse exacerbée ou encore des considérations métaphysiques. De nouveaux auteurs, certainement lassés du répertoire habituel, écrivent de futurs classiques. Ainsi Pasqual Contursi avec Mi noche triste et Bandoneon arrabalero, les premiers grands tubes du tango interprétés par le jeune Carlos Gardel. C'est aussi en 1917 que l'Uruguayen Geraldo Matos Rodriguez compose La cumparsita, peut-être le tango le plus connu à travers le monde.

Carlos Gardel ! C'est certainement la première star mondiale de la chanson populaire, l'égal des vedettes de l'écran telles que Rudolph Valentino. Né en 1890, il est le fils d'une blanchisseuse toulousaine émigrée. Il grandit sans père dans le quartier Abasto à Buenos Aires. Il débute en chantant des vals et des milongas en duo avec José Razzano. Lorsqu'en 1917, il aborde en solo le tango, Gardel fait sensation. Belle gueule, voix de velours gracieuse et très expressive, il interprète avec conviction des textes qui jusqu'alors laissaient indifférents un public essentiellement intéressé par la danse - l'un de ses auteurs les plus fidèles est Pascal Contursi. Sa notoriété, ainsi que celle des auteurs et compositeurs qu'il sert, va crescendo - il compose aussi le standard Volver par exemple. Il chante bientôt dans toutes les plus grandes capitales avec un égal succès - en France, il génère des épigones tels que Tino Rossi ou Alibert qui chante Le plus beau des tangos du monde sur une musique de Vincent Scotto. Et puis survient la catastrophe. En 1935, couvert de gloire, il meurt lors d'un accident d'avion à Medellin, en Colombie.

Le tango est enfin admis par la bonne société argentine. Dans les années 1920, on le joue et on le danse partout, souvent au prix d'un affadissement. Toutefois, une jeune garde connaissant bien ses classiques, mais également éprise de jazz et formés à l'école classique européenne, prend très au sérieux le tango. Julio de Caro, Osvaldo Fresedo, Elvino Vardaro, par exemple, innovent en inventant de nouvelles figures de style et en soignant leurs orchestrations. Ils gagnent la partie : le tango obtient un succès croissant. À tel point que dans les années 1940, alors que l'Argentine reste neutre dans le conflit qui déchire le monde et s'enrichit, c'est la musique qu'écoutent et que dansent tous les Argentins. Le tango connaît son âge d'or.

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Danseurs : 'El Flaco' Dany & Silvina Valz
Photographe : © ASK - www.paristangomag.com

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