:: Des chiffres et des bêtes
Depuis la nuit des temps, les Vietnamiens (inspirés des coutumes chinoises) et de nombreux peuples d'Asie (influencés aussi au cours de l'histoire par les traditions de l'Empire du Milieu) ont pris l'habitude de calculer le temps qui passe selon un calendrier lunaire basé sur l'astrologie chinoise. D'après celle-ci, les années sont identifiées par des noms d'animaux réels ou mythiques (cochon, rat, chien, cheval, serpent, dragon…) et non par des numéros (2009, 2010, 2011…), comme c'est le cas en Occident.
Difficile d'imaginer deux traditions si différentes, et pourtant l'Extrême-Orient et l'Occident ont un point commun : la sempiternelle référence aux astres. Quoi de plus sûr que des astres ! Ceux-ci ne sont-ils pas la garantie de l'immensité du Temps ? Même Jules César fit réviser le calendrier romain par un astronome qui établit le calendrier julien, utilisé jusqu'en 1582, date à laquelle le pape Grégoire XII le corrigea donnant naissance au calendrier grégorien. C'est ce dernier que l'Europe, puis le Nouveau Monde ont adopté avant de le transmettre au reste de la planète, Chine et Vietnam inclus.
C'est ainsi qu'aujourd'hui des pays d'Extrême-Orient, de tradition bouddhiste, ont adopté le vieux calendrier grégorien universel qui s'est superposé (sans l'exclure) au vieux calendrier chinois. Les deux calendriers cohabitent aujourd'hui sans heurts, comme le ying et le yang, en somme. On peut le dire : le premier est technique et pratique, le second est culturel et spirituel. Ils se complètent bien. Même si le 1er janvier est fêté à Pékin comme à Paris, à Hanoi comme à Madrid, le vieux calendrier chinois est toujours respecté et honoré quelques semaines plus tard. Cette année le nouvel an chinois sera fêté le 23 janvier 2012. Pour les joyeux fêtards, voici l'occasion de célébrer deux fois le nouvel an !
Ainsi le 22 janvier, à minuit, des millions de Chinois, de Vietnamiens, et d'Asiatiques vivant en Asie ou éparpillés dans le monde fêteront ce changement. Le 23 janvier sera de toute façon le premier jour de l'année (chinoise et vietnamienne).
Pour affirmer leur identité, les Vietnamiens ont personnalisé ce nouvel an chinois, en l'appelant le nouvel an vietnamien. Celui-ci, calqué sur la coutume chinoise, est l'occasion d'une très grande fête, la plus grande fête qui soit dans le calendrier du Vietnam. Elle commence avec la première lune, quand le soleil pénètre dans le signe des Poissons, soit entre le 20 janvier et le 19 février. Chaque année la date change, sans jamais sortir de cette limite.
Au Vietnam, la fête du Têt marque également l'arrivée du printemps, d'où son nom vietnamien qui signifie « fête de la première aurore ». Aujourd'hui comme autrefois « pauvres et riches s'arrangent pour suspendre leurs travaux habituels et s'adonner aux réjouissances ».
:: La plus grande fête du calendrier
Les Vietnamiens en profitent pour prendre leurs vacances à ce moment-là : trois jours fériés, mais beaucoup prennent une bonne semaine (et même plus). À Saigon, à Hanoi, à Hué, partout, les bureaux de l'administration ferment leurs portes, les hôtels affichent complet, les transports publics sont noirs de monde. Le premier jour du nouvel an vietnamien s'accompagne de pratiques particulières. Dans les pagodes, du santal brûle dans les encensoirs.
À Hanoi, à Saigon, à Paris (dans le quartier asiatique du 13e arrondissement), à San Francisco, les curieux peuvent admirer la procession du dragon. Fait de carton et de tissu rouge (une couleur bénéfique), le corps de cet animal mythique vénéré en Asie (il est symbole de force et de puissance) peut mesurer jusqu'à 40 m de longueur. Il est souvent porté par un groupe d'hommes dont on ne voit que le bas des jambes. Pas de nouvel an chinois ou vietnamien, sans cette danse du dragon.
La fête du Têt est le grand moment de l'année vietnamienne, le seul, selon la tradition, où les âmes des morts reviennent sur terre. Pas question de rater pareil rendez-vous avec les esprits des ancêtres. Les vivants doivent impérativement être présents pour les recevoir dignement, debout devant l'autel des ancêtres, l'air grave si possible. Dans chaque maison vietnamienne (ou appartement), dans chaque village, l'autel des ancêtres constitue le centre de gravité spirituel de la famille, du clan, de la lignée. Il consiste en un meuble plus ou moins important, où sont exposées à longueur d'année quelques photos des parents défunts (parfois jusqu'aux arrière-arrière-grands-parents), des bâtonnets d'encens, des coupelles contenant des fruits et des objets chers aux défunts. Plus la famille est aisée, plus l'autel est imposant.
Dans certains villages, les villageois se cotisent pour édifier une maison dédiée au culte des ancêtres, ouverte à l'ensemble de la communauté (nos ancêtres les Romains n'avaient-ils pas aussi une pièce spéciale consacrée aux dieux lares et aux ancêtres ?). Un voyageur français le notait déjà vers 1875 : « L'Annamite n'a qu'une seule croyance, une seule foi : son véritable culte est celui des ancêtres dont les mânes veillent sur sa famille et la protègent. Le renouvellement de l'année est célébré par une grande fête, dont les morts sont l'unique objet ».
Bien que vivant hors du temps, les ancêtres sont ponctuels : l'heure c'est l'heure. À minuit pile, dans la nuit du 22 au 23 janvier 2012, leurs âmes arriveront sur terre. Leurs descendants doivent préparer au mieux leur accueil. Les maisons doivent être soigneusement rangées, les pièces balayées, les meubles dépoussiérés. Des longs papiers rouges avec des caractères noirs sont souvent accrochés à l'extérieur pour égayer le décor. Rien n'est trop beau pour recevoir les âmes des ancêtres. Pendant longtemps, les Vietnamiens faisaient exploser en rafale des pétards pour chasser les mauvais esprits. Cette pratique n'a pas tout à fait disparu, bien qu'elle soit officiellement interdite par le gouvernement vietnamien en raison des nombreux accidents mortels survenus dans le passé.
À défaut de pétards, il reste les fleurs. Avant et pendant le Têt, les marchés débordent de fleurs. Les plus achetées sont au Sud les branches d'abricotier (canh maï) aux fleurs jaunes, et au Nord les branches de pêcher (canh dào) aux fleurs roses. Les familles se réunissent à la maison. Les parents, les proches et les amis se rendent visite. Les femmes confectionnent le banh chung, un délicieux gâteau de riz gluant, garni d'une farce composée de viande de porc, de haricots écrasés, le tout arrosé d'une sauce de soja ou de nuoc mam, la sauce nationale à base de saumure de poisson.
:: À faire et à ne pas faire
Le jour du Têt, il y a des choses à faire et d'autres à éviter, question de croyance et de superstition. La première personne qui franchit la porte d'une maison ne doit pas être n'importe quel bon à rien, mais une personne agréable, sympathique et fortunée si possible, car celle-ci apportera prospérité et bonheur au foyer visité, pendant les 365 jours qui suivent. Si on frappe donc chez vous le 3 février à l'aube, demandez bien qui est là avant d'ouvrir. Si c'est votre pire ennemi, celui qui a tout raté et vous porte la poisse, n'ouvrez surtout pas !
D'autres conseils encore : évitez de vous quereller et de jurer. Pour les couples au bord de la crise de nerfs : il est interdit de casser de la vaisselle surtout si celle-ci est de la porcelaine de Hué !
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