Les historiens affirment que Bordeaux a été fondé par les Bituriges Vivisques,
peuple gaulois venu de Bourges. Vu l’environnement, il y a gros à parier que
ces Bituriges ont occupé un site préexistant en lui donnant le nom de Burdigala
: gala désigne un lieu gaulois et burdi, c’est
le fer en basque ! Et comme des fouilles ont révélé l’existence d’un village
de forgerons, tout se tient. D’autant que Bordeaux se trouvait sur la grande
voie maritime des métaux qui reliait la Cornouaille, la Galice et la Méditerranée.
En 56 av. J.-C., Crassus envahit l’Aquitaine sans rencontrer de résistance :
nos Bituriges ne voient pas trop d’inconvénient à cette invasion. C’est que,
par la Garonne, la Narbonnaise romaine permet de beaux échanges commerciaux.
Et puis les Romains ont apporté le vin, ce truc tout nouveau qui semble promis
à un bel avenir ! Bref, voici Bordeaux bien parti pour quatre siècles de
prospérité, suivis, malgré tout, de quelques siècles difficiles.
Au début du Ve siècle, Bordeaux fait partie du royaume wisigothique
de Toulouse. Les Francs écrasent les Wisigoths, puis les Basques se font menaçants,
et l’on assiste à la constitution d’un duché d’Aquitaine qui s’émancipe de la
tutelle mérovingienne. Puis les musulmans envahissent l’Europe. Charles Martel
en profite pour prendre Bordeaux. Charlemagne va poursuivre la reprise
en mains.
Au IXe siècle, le comte de Poitiers se proclame duc de Gascogne
et met la main sur Bordeaux, l’Agenais, le Bazadais et d’autres lieux de moindre
importance. Quand Guillaume X d’Aquitaine meurt en 1137, sa fille
Aliénor hérite d’un domaine qui va de l’Anjou au Pays basque. Elle épouse, à
15 ans, le roi de France Louis VII qui la répudiera après dix ans
de mariage. À 25 ans, toujours riche (elle a récupéré ses terres), elle
se remarie avec Henri II Plantagenêt, héritier du duché de Normandie et
du royaume d’Angleterre. Bref, la moitié de la France appartient au roi d’Angleterre.
Enfin, presque, car pour ses possessions françaises, le roi d’Angleterre restait
vassal du roi de France.
Le premier âge d’or bordelais va pouvoir commencer. L’Aquitaine est loin de
Londres. Pour avoir la paix, un seul moyen, l’exemption fiscale : les peuples
riches ne se révoltent pas. Le commerce avec les ports anglais et flamands tourne
à fond.
En 1328, commence la guerre de Cent Ans. Le dernier Capétien vient
de mourir et Édouard, roi d’Angleterre, est le petit-fils de Philippe le Bel.
Il réclame donc la couronne de France. Mais comme il descend des Capétiens par
les femmes, on applique la loi salique et on lui préfère Philippe de Valois qui, dans la foulée, décide
d’annexer le duché d’Aquitaine. Édouard réagit en érigeant le duché en principauté
qu’il confie au plus rude de ses fils, le Prince Noir. C’est le début de plus
d’un siècle de sévère baston, jusqu’en 1453 où les troupes anglaises sont
définitivement vaincues.
L’époque classique
Voici l’Aquitaine française. Mauvais plan. Le commerce avec l’Angleterre décline, et la fiscalité se renforce. Et puis, Luther met le feu aux poudres. Le protestantisme embrase l’Europe. Beaucoup de grands seigneurs y voient le moyen de secouer le joug de rois liés à Rome. Les Albret, par exemple, sont rois du Béarn et de Navarre « par la grâce de Dieu ». Ils tiennent leurs autres possessions, celles de Bourbon, des rois de France.
Jeanne d’Albret se convertit à la nouvelle religion et protège les Protestants sur ses terres. Les grands seigneurs aquitains se divisent sur le champ. Montaigne va devenir maire de Bordeaux, et quand le dernier Albret-Bourbon, nommé Henri, devient candidat à la couronne de France, la diplomatie devient incontournable. Montaigne aime bien Henri IV, qui le lui rend bien. Bordeaux va ainsi rester hors des troubles les plus graves.
La ville va continuer son développement sous les divers Louis sans que Paris
ne soit trop pesant. Certes, Louis XIV aménage le port, construit la poudrière
de Saint-Médard, renforce Blaye et Fort-Médoc, mais le pouvoir est délégué à
un intendant. En 1743, débarque à Bordeaux Louis-Urbain Aubert, marquis de Tourny,
nommé intendant par Louis XV. Cet Urbain se sent une âme d’urbaniste et décide de
faire de Bordeaux, qui est encore une ville médiévale, « la plus belle ville
du royaume ». Il détruit les rues sinueuses et exiguës, les remparts remplacés
par des cours bordées d’arbres, crée placettes et jardins. La construction du
Grand Théâtre et de l’Archevêché, le palais Rohan, l’actuel hôtel de ville,
l’édification de somptueux hôtels particuliers et d’immeubles bourgeois parachèvent
un ensemble architectural d’une exceptionnelle cohérence. Tourny va faire fort
et Bordeaux porte encore son empreinte. Sauf dans le quartier Saint-Pierre,
Bordeaux est bel et bien fille du XVIIIe siècle, et ça a de
la gueule.
Les Girondins
Quand arrive la Révolution, Bordeaux suit le mouvement général. Les députés du Bordelais ne sont pas des virulents, mais ils cherchent d’abord à se débarrasser de la tutelle de Paris et à faire des affaires. Un mouvement se dessine, pour faire de la nouvelle République une sorte de fédération où les régions auraient de larges pouvoirs. Pour les Jacobins, c’est impensable car ce serait recréer les féodalités. Les Girondins ne voulaient pas changer la nature du pouvoir, et les sans-culottes ne s’y sont pas trompés. Après quelques mois de turbulences, les Jacobins l’emportent, les Girondins s’enfuient, puis sont capturés et guillotinés.
Les temps modernes
Au XIXe siècle, Napoléon Ier décide de la construction
du pont de Pierre. Deux phénomènes vont se conjuguer alors : le développement
des colonies, et la reprise du marché du vin. Le port de Bordeaux est idéalement
placé pour le commerce avec les Antilles, l’Afrique et l’Amérique du Sud.
Avec les Antilles, les Bordelais en avaient profité pour ajouter le rhum à leur
spécialité viticole. Un peu de traite aussi, mais ce n’était pas essentiel.
Et puis, l’Amérique latine libérée par Bolívar, le marché échappe aux Espagnols, les Bordelais
s’y précipitent. La ville devient un port d’émigration : Béarnais, Basques,
Limougeauds et même Galiciens débarquent à Bordeaux pour s’y embarquer. Certains
s’y fixeront, donnant aux quartiers populaires une couleur qui leur reste encore.
Dans la seconde partie du siècle, l’Afrique vient se joindre au concert, essentiellement
avec le bois.
En plus, la ville est sûre, loin de la frontière de l’Est, et les investisseurs se sentent rassurés. D’ailleurs, après la guerre de 1870, c’est à Bordeaux que se réfugie l’Assemblée nationale, loin de Paris occupé par les Prussiens.
On assèche les marais occidentaux, les banlieues se couvrent d’une multitude
de petits ateliers et même d’usines : pêcheries, usines chimiques, ateliers
métallurgiques et, bien entendu, tous les métiers liés à la mer... et au vin.
Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, Bordeaux va vivre un second âge d’or.
Bien entendu, il y a des problèmes : quand on importe, on importe aussi
des problèmes : des champignons, par exemple, ou des insectes comme le
mildiou et le phylloxéra, qui vont ravager le vignoble bordelais à la fin du
XIXe siècle. Mais le port tourne, les paquebots partent pour
l’Afrique et l’Amérique du Sud, les cargos débarquent les denrées coloniales,
les chalutiers alimentent les pêcheries de morue de Bègles.
En 1940, rebelote : le gouvernement se réfugie à Bordeaux. Certains
s’embarqueront pour l’Angleterre, d’autres se feront cueillir par les Allemands.
L’ère Chaban et la période Juppé
En 1947, un fringant jeune général issu de la Libération, Jacques Chaban-Delmas,
devient maire de Bordeaux. L’ère Chaban va durer 48 ans, le visage de Bordeaux
changera profondément.
Aujourd’hui, le bilan des années Chaban semble plus mitigé qu’il ne l’était
quand le président de l’Assemblée nationale était au pouvoir. Le premier et
plus important défi fut la désaffection du port. Mais c’est insuffisant,
le trafic de Bordeaux est dix fois plus faible que celui de Marseille, par exemple.
La construction du campus à Talence et Pessac ne fut pas non plus un vrai succès :
les étudiants n’ont pas vraiment quitté le centre-ville, là où est restée la
vie. La rocade devait désengorger les rues de Bordeaux ; l’automobiliste
ne s’en aperçoit pas vraiment.
En même temps, le dynamique maire de Bordeaux a donné de sa ville une image
moderne, de battante, qui lui manquait. En s’appuyant sur une vieille et solide
tradition universitaire, l’agglomération bordelaise a développé tout un tissu
de PME dans les domaines de l’aéronautique, de l’informatique et de la chimie.
Et puis vint Juppé en 1995. Il remet le projet de tramway sur la table et donne un coup
de fouet à la ville endormie, rassure les Bordelais qui voient le changement
sous la forme tangible des chantiers qui s’ouvrent un peu partout : ravalement
du centre, début des travaux du tramway, mise en lumière des quais, aménagement
de la rive gauche. La greffe prend et Juppé est réélu en 2001 : il
réalise même l’exploit d’être élu président de la communauté urbaine, majoritairement
à gauche.
Rattrapé par les affaires, Juppé est condamné à un an d’inégibilité
le 2 décembre 2004. Il démissionne, laissant son siège à Hugues Martin,
son fidèle second. La démission de la majorité municipale va provoquer des élections municipales anticipées (en octobre 2006) qui donneront à Juppé l'occasion d’être réélu avec 56,24 % des voix, dès le premier tour.