Les voyages de Guirdal à Java : entre jungle, mer et montagne

Forum Indonésie

INTRODUCTION

30 ans aux Galápagos. 40 ans nulle part. Je devais marquer le coup pour la cinquième dizaine. Mûr mentalement mais de nature indécis, le sort m’a jeté en Asie. D’une vérification anodine, un dimanche sans espoir, déjà résigné devant quelques prix toujours trop hauts pour le lointain. Et une apparition. Une offre pour Jakarta, depuis Paris. Une affaire immanquable quand vérifiée sur le site de notre compagnie nationale. Plus exceptionnelle que les prix les plus bas des argus des vols. Je ne pouvais reculer. Si je ne pars pas là, toutes mes recherches n’ont aucun sens. Un coup de téléphone à la famille, à certains amis, puis je me lance. Je pars à Jakarta. Pour y faire quoi ? Aucune idée. Je sais que la saison est bonne, que c’est loin, qu’il y a de la jungle et de la culture. Pas fasciné de prime abord, mais raisonnable et opportuniste. Quelques jours plus tard, mon vieil ami baroudeur Thierry me rejoint après une réapparition du miracle pécuniaire, éphémère. Lui aussi veut marquer le coup.

Un mois à préparer un semblant d’itinéraire. Un travail très compliqué. Des arrivées décalées et quelques désillusions. Un pays très numérique, des applications, des réseaux, des paperasses post-Covid. Agaçant. Et une sorte de tromperie sur la marchandise. La jungle ne semble plus trop présente ou alors inaccessible. J’avais sous-estimé la densité de la population. La Java sauvage, les tigres, les rhinocéros… disparus ou inaccessibles. Je n’y arrive pas. Des heures et des heures de recherches et rien ne sort du chapeau. J’en suis à prendre un vol intérieur pour le centre de l’île pour trouver de l’exaltation. J’ai l’impression, depuis la France que chaque site est pollué par le tourisme. La moindre cascade, le moindre site… payants, aménagés. Je me demande parfois ce que je vais faire là-bas. Je rêve de nature, de nord, d’un monde moins connecté. Je me dis aussi que le vrai voyage doit coûter, doit déstabiliser. Le projet ne m’attire pas vraiment, en cela je prépare un vrai voyage. Je pars avec des a priori, vers une culture qui ne m’attire guère. Et j’attends de changer d’avis. Le vrai voyage, aller où on ne veut pas. La volonté apprivoisée mène à la répétition. Voilà ma théorie du moment. Sur la célèbre zone de confort qui s’étend un peu trop si l’on n’y fait pas attention. Qui nous recouvre,nous réchauffe et nous étouffe. Je la repousse. Je frissonne une peu. Je pars seul, au bout du monde, sans idée précise. Un petit rappel de courage. J’en avais besoin pour démarrer cette décennie.

« – Où vas-tu cette fois ? m’a-t-il demandé

– à Java

– C’est du côté de la Corée ?

– Un peu plus bas. »

Roger Vailland « Borobudur.Voyage à Bali, Java et autres îles. »

PLAN DU VOYAGE

Voyage d’abord seul pour une grosse semaine puis rejoins par Thierry l’aventurier, du 15 juillet au 6 août 2025.

Arrivés en avion depuis Bordeaux, Paris et Singapour à l’aéroport de Jakarta, je n’y passe qu’une nuit avant de prendre un vol pour Yogyakarta. J’y passerai une bonne semaine en couch surfing chez Jundan. De là je vais visiter la ville, les temples de Borobudur et de Prambanan. Je vais partir en excursion vers le volcan Merapi et je passerai une journée à Surakarta, en train.

Je partirai ensuite vers le nord, passant une nuit à Bawen, chez Amine, pour visiter les temples de Gedong Songo. Je rejoins ensuite la côte nord en bus, à Jepara, où mon voyage croise celui de Thierry.

Nous partirons en ferry pour les îles Karimunjawa ( 4 nuits) avant de repasser par Jepara pour y prendre un long bus vers Bandung, où nous passerons la nuit.

Nous rejoignons ensuite le parc du volcan Gede à Cibodas. Après l’ascension du volcan, nous partons vers le parc d’Halimun Salak ( une aventure!). Nuit chez Oman à Malasari puis transfert en moto vers Citalahab, petit village au bout de la route. Nous y passerons 2 nuits avant de remonter vers Bogor. Visite du jardin botanique et transfert vers Jakarta pour notre dernière nuit, dans Chinatown. Visite du quartier de Kota, de la ville chinoise puis départ pour l’aéroport.

Encadrés ci-dessous les principaux lieux du séjour.

PERIODE :

L’été est l’une des meilleures périodes de l’année](Quand partir en Indonésie ? Climat, Météo et Affluence) pour visiter l’Indonésie. Nous n’avons eu la pluie que dans la forêt tropicale humide d’Halimun Salak, ce qui est normal. Sinon, soleil et soleil. J’ai trouvé le climat plus supportable qu’en Inde ou qu’en Thaïlande, visités pendant les saisons humides. Je n’ai pas ressenti cette humidité sur Java. Bien sûr le soleil de midi invite à se protéger mais rien d’insurmontable.Sur les îles Karimunjawa, climat plus humide et plus agressif. Difficile de bien sécher ses affaires.

Les journées sont courtes, nuit vers 18h, et le soleil se lève très tôt, avant 6 h du matin. Alors il faut se mettre au rythme local: coucher tôt, lever tôt.

Meme si on voyage en haute saison, il fut très facile de trouver des hébergements même à la dernière minute, même à 1h30 du matin!

Il suffit de s’écarter des sites tels que Booking ou Airbnb et un tas de logements non catalogués s’ouvrent à vous.

Il reste du monde sur certains sites ( Borobudur, Prambanan, volcan Gede, Yogyakarta) mais nous n’avons pas été genés par la foule. Nous n’avons vu nos comptriotes ques sur les points de convergence, ferrys, gares, aéroports, grands sites. Il est très facile de se retrouver vraiment qu’avec des locaux.

NIVEAU :

Moyen

Le voyage tel que présenté implique une certaine habitude du voyage. Peu de gens parlent anglais, nous ne réservions pas nos logements, nous arrivions parfois dans des lieux sans logements, nous avons essayé de partir à la rencontre des locaux… Tout cela se mérite. Je pense à certains transports en moto dans le parc d’Halimun Salak, vraiment physiques et isolés de tout.

Ensuite, nous sommes tellement riches là-bas, que tout peut se simplifier facilement. Il suffit de se payer des guides, des taxis etc. et alors il est très aisé de voyager dans ce pays. Le paiement est en ROUPIES.

Le système de bus est moderne, pratique, tant que vous avez un smartphone et la bonne application. J’étais un peu perdu le premier jour à Yogyakarta puis très à l’aise le second. Il est parfois un peu difficile de trouver les arrêts de bus si vous n’avez pas de téléphone.

Le système de taxi, à l’aide de l’application GRAB, est très facile et très performant. Je m’en suis beaucoup servi. Perdu quelque part? Demander un taxi ou une moto-taxi et en général, vous trouvez en peu de temps. Pour des pris dérisoires.

Les bateaux sont plus complexes à réserver. On ne peut rien faire en ligne et il faut passer par des intermédiaires, genre agence de voyage ou hébergeurs. J’ai passé beaucoup de temps depuis la France à savoir comment aller et revenir des îles Karimunjawa en prenant le ferry lent.

Pour la randonnée, pas mal de tracasseries administrative et des permis. Nous sommes passés au travers pour le volcan Gede.

Niveau physique…Gravir le volcan Gede en une journée nécessite une bonne condition physique, de même que notre randonnée sur l’île de Karimun. Sinon ce n’était pas un voyage pénible physiquement. Le plus dur fut d’arriver à tenir sur ma moto dans le parc d’Halimun Salak, avec mon sac dans le dos.

Les sentiers sont bien balisés, il suffit de suivre les déchets!

Niveau hygiène, pas une seule alerte de santé. J’ai mangé partout et de tout dans les petis snacks de rues. J’ai bu les thés froids et chauds, mangé les salades… Par contre, je n’ai pas essayé l’eau du robinet. J’avais acheté un filtre UV pour l’eau mais je ne m’en suis pas servi. Les locaux qui m’hébergeaient ainsi que les hôtels ou guesthouse, fournissaient bouteilles ou bonbonnes. Je n’ai rien pris pour le paludisme, pas de vaccin pour la fièvre typhoïde. Le reste, je suis à jour: hépatites, rage etc. Pour la typhoïde, je le fais d’habitude mais là je n’ai pas eu le courage d’aller voir mon médecin.

Aucun sentiment d’insécurité. Je n’ai pas croisé de bandes de gars inquiétantes, ni bagarres, ni scènes violentes. J’ai trouvé l’ambiance très relax, y compris dans les gares routières, souvent désertes, propres et calmes. Des gens très hospitaliers, curieux, souriants et bienveillants. Je me suis promené en soirée dans des petites ruelles de Yoyakarta sans inquiétude. Isolés dans un village comme Malasari (et vulnérables), ou Citalahab, nous n’avons jamais rien crains des habitants. Un pays qui semble à première vue plus sécurisant que les Philippines, l’Inde ou le Costa Rica.

Un bémol: Jakarta. Chinatown le soir…Disons que personne n’a envie de s’aventurer des les rues sombres de ces quartiers. Là c’est très très glauque. Dangereux, je ne sais pas, mais pas du tout attirant.

Un voyage confortable ,relaxant niveau moral et je rentre apaisé et en forme .

Le voyage version x.0. Paris, Singapour, Jakarta, en quelques instants.

Je rejoins l’hémisphère sud. Ce matin, hier, je ne sais plus trop – la vitesse longitudinale de nos avions modernes efface tout repère temporel – j’étais au bord d’un champ du Lot et Garonne. Roger Vailland qui accomplit peu ou prou le même voyage mit huit 8 jours en 1950 pour rejoindre Jakarta: Orly-Tunis, El Adami, le Caire, Bahreïn, Karachi, Bombay, Calcutta, Bangkok, Singapour. Il regrettait déjà le temps court, opposant déplacement accéléré, quasi instantané et voyage. Bordeaux, Paris, Singapour pour moi. Le pays sortait de la colonisation. Batavia devenait Jakarta. Le pays entrait dans la modernité. Il parlait de 40 millions d’habitants, j’en ajoute 100. La même explosion démographique, 75 ans plus tard. Les femmes se couvraient à peine la poitrine à Bali. Les Allemandes ne cachent plus leurs bikinis aujourd’hui. Je compare nos deux époques. Dans le fond, rien n’a changé. Toujours une nostalgie du voyage d’avant. Le mal du voyageur. Ne jamais vivre à la bonne époque.

Seul dans ma rangée du vol Singapore Airlines, charmée par les hôtesses et leurs tenues fleuries si gracieuses, j’observe mes voisins collés à leur smartphone, aspiré par les écrans larges qu’on ne peut éviter, là, vampirisant nos regards. Plus grand monde ne s’émeut de la vision d’un hublot. Nous avons une des vues les plus incroyables de l’ère humaine, flottant au-dessus des nuages. Et nous regardons des séries et de la fiction, nous jouons à des jeux ridicules.

75 ans nous séparent. Le voyage n’est plus qu’un point B. La ligne au point A est rompue. Départ, arrivée. Tout mélanger. La transition, brutale. Tout est écrasé. Ce matin, une application m’annonce que mon train, billet acheté la veille, est retardé à cause d’un animal l’ayant heurté. Ce retard risque de tout me faire perdre, le timing n’y est plus. Ne plus vouloir attendre, optimiser, rapprocher encore départ et arrivée. Mal moderne. Ma mère me sauve et me conduit à Bordeaux. Elle pourra aller voir ses petites filles en passant. Une fois à l’aéroport, mon vol pour Paris s’annonce avec une heure de retard ! Tout ça pour ça. Puis tout s’enchaîne de façon fluide. Le hall de départ Air France pour l’Asie, très chic. Tout le monde derrière son écran. Comment faisait-on avant ? Un calme sinistre règne dans les halls d’embarquements. Pourtant il y a des familles, des couples, des amis. Les halls de gares, les aéroports, tout devient dévitalisé, morne, uniformisé.

Mon vol. Voisins jeunes et anonymes, pas un échange durant 13 h. Quelques heures de sommeil, de bons paniers repas, un personnel navigant toujours souriant et non dénué d’humour. Gladiator II pour me divertir.

Je me souviens de mes premiers voyages, à étudier le Routard ou le Lonely Planet, stressant un peu pour l’arrivée. Avec quelques adresses et peu d’images de ce qui m’attendait. Une sortie des aéroports ressemblant à une entrée dans l’arène. Le choc, le bruit, les couleurs, les odeurs. Tout est si loin.

Singapour. Étrange sensation. J’étais là 15 ans avant. Plus le même homme pour sûr. J’étais jeune. Aujourd’hui, je suis un Monsieur, un Mister. Le hublot me manque. Avant c’était mieux. On me l’offrait. Magnifique aéroport et déjà l’éloignement. Le type asiatique domine, enfin le changement.

Petit vol vers Jakarta. Je passe l’équateur. L’aéroport impressionne par sa taille. Énorme. Nous roulons des minutes entières pour nous garer. Loin des aéroports écossais. Des lumières, du trafic. Les dizaines de millions d’habitants, la densité de population de Java, se ressentent aisément. Achat aisé de visa à l’arrivée. Tellement plus simple qu’en ligne où j’ai passé des dizaines de minutes, en vain. Passage à l’émigration, agréable, passage à la douane (QR code à remplir en ligne avant… sinon que fait-on ?). Les halls sont immenses, je trouve enfin la sortie.

Le choc thermique. Il fait nuit mais quelle lourdeur. Chaud et humide. Bien loin de ce que l’on connaît en France. Mon chauffeur se joint facilement par WhatsApp, comment y échapper ici ? Un petit bonhomme me retrouve, dans ses habits floqués au nom de mon hôtel. Sentiment d’être un peu privilégié. Pour une chambre à 33 €, pas mal non. Un prix raisonnable selon des critères français, mais bien au-dessus de tout ce que je vais payer ensuite. Un couple d’Italiens et nous voilà partis pour un court transfert. Bien vite, je découvre de derrière la vitre les petits étals de nourriture, éclairés par des ampoules blafardes. Je suis en Asie et tous les tracas, le stress de l’organisation, s’effacent en un instant. Je retrouve mes marques en un instant. Je suis loin de chez moi et très motivé pour m’insérer sous ses ampoules fatiguées. Chambre d’hôtel propre et agréable. Pas de fatigue pour l’instant. Moral au top.

« Le lendemain, entre midi et deux heures, l’avion KLM m’a mené à Batavia, après avoir survolé une foule de petites et grandes îles. Ce sont les îles des mers du Sud des romans de notre enfance, les plages ourlées de cocotiers, le détroit de la Grande Sonde, où s’embusquait jadis le pirate malais au poil rare. »

Ibid

En route pour Yogyakarta, capitale culturelle.

Ma nuit fut courte, longue en position allongée, mais peu efficace en heures de sommeil, décalage horaire en cause. Je me force pour un énorme petit déjeuner. Il faut caler l’estomac aux aiguilles de l’horloge. La salle, assez pleine, offre un mélange de touristes, de locaux en couples, de couples bi-nationaux. Le cliché de la jeune locale avec le vieux tout blanc, un peu chauve et riche. Un enfant entre mais rien à se dire à table. Déjà-vu. En Thaïlande, aux Philippines. Déclassés lors de l’ère coloniale, persécutés lors de la guerre d’indépendance, les enfants Indos-Européens d’aujourd’hui ont un meilleur présent, je l’espère.

Le menu m’enchante. Des plats de nouilles, de riz frit, des fruits frais, des œufs, des fritures. Vraiment de la qualité. Je comprends que 33 € la nuit, ici c’est déjà du petit haut de gamme. Je me fais amener au terminal 3 bien avant mon vol de l’après-midi par la navette gratuite. L’impression visuelle de ce terminal, de jour, conforte l’idée de gigantisme ressentie hier. Depuis la Chine et l’immense centre commercial de Chengdu, je n’avais jamais vu ça. Tellement grand qu’une voiturette amène les passagers d’une porte à l’autre pour les plus fatigués. Magnifique endroit, avec des plantes un peu partout, à l’image de l’extérieur. Les environs de l’aéroport montrent une image propre et fleurie du pays, une vitrine bien étudiée. Dans les espaces verts, des employés se reposent parfois à l’ombre. Tant de travail pour maintenir la végétation à bonne hauteur. Des jardins où personne ne se promène.

Mon vol aura du retard, je vais attendre confortablement devant les belles boutiques. Tout est frais, attrayant. Musique douce façon Ghibli. Il me reste les souvenirs du Caire, de New Delhi. Mais cela a du bien changer. Quelle capitale en 2025 délaisse son aéroport principal ?

Vol agréable avec Garuda. Ma voisine, une toute petite dame voilée et tatouée au henné sur les bras et les mains. Quelques touristes mais le dépaysement est là. Un bon petit snack et la vue sur les volcans : Ciremai, Sundoro, Sumbing. Beau spectacle. Des vallées, beaucoup de champs, des villes toutes en longueurs. Une côte de sable noire, peu découpée. Des bassins tout le long. Crevettes ? Du petit aéroport bien calme de Yogyakarta, je me fais aider par deux jeunes employés pour acheter un billet de train express pour le centre-ville. Pas de cash, pas d’employés et mes cartes ne marchent pas. Que faire ? Donner l’argent aux employés qui commandent avec leurs applis. Je ne me fais pas à l’idée que l’échange d’argent devient obsolète. On ne peut plus arriver dans une gare avec simplement de l’argent. Ce dernier ne suffit plus. Il faut du numérique. Partout. Le trajet d’une quarantaine de minutes me comble. La voie passe au milieu des champs, des rizières. Les enfants saluent le train. Beaucoup de jeunes profitent de la douceur du soir en observant la voie ferrée. Au fond des collines recouvertes de végétation, des cultivateurs, de petits feux, des maisons aux toits de tuiles assez traditionnelles. Je me sens si loin de chez moi. La carte postale asiatique, enfin, en dehors des aéroports.

**


**

Une fois arrivé en ville les difficultés commencent. Les bus annoncés par Jundan, mon hôte, ne sont pas là mais alors pas du tout. Je me retrouve donc dans le chaos, avec mes sacs et mon smartphone à chercher les bus 12 et 14 dans une ville de 450 000 habitants. Cela grouille de partout mais dans une ambiance bon enfant. Pas de stress. Je marche et marche, passe les voies avec difficultés. Les passages piétons ne servent pas à grand-chose ici. Il faut se lancer. Je finis, à coup de WhatsApp à comprendre que je dois trouver un arrêt de bus de Trans Yogya pour me sortir de ce faux pas. L’arrêt est une sorte de cabine en hauteur. On y monte par un escalier, on enjambe le vide pour entrer dans le bus. Un employé, derrière une petite table, sur cette minuscule plateforme, m’écrit sur un mot les directions. Le bus arrive, je rentre. Pour payer, pas de CB, pas d’applications pour moi, il me reste du cash. Je donne mon billet de 2000 roupies. Je ne comprends rien de ce que l’employé me dit. En fait il attendait plus, 3500. Je lui réponds que je n’ai que du cash, dialogue de sourd. J’ai pourtant le portefeuille plein. Il me dit que ce n’est pas grave et me donne un billet ! Belle attention. Le pauvre touriste avec son petit billet. Vraiment sympa. Alors je m’éloigne du centre-ville pour arriver à l’entrée d’une université islamique. Il fait nuit. Je n’ai qu’une adresse. Je vérifie : 45 minutes de marche. Jundan se propose de venir me chercher en scooter. Me voilà bientôt à vive allure dans un coin reculé de Yogyakarta. Jundan vit dans une maison aérée avec sa femme, sa fille et à côté son oncle et sa tante. Seul lui parle anglais. Quelle chance de me trouver ici! Nous sommes en 2025, je me plais à dire à raconter à mon hôte, depuis son faubourg lointain que le rejoindre fut un long voyage. Je vis dans mon temps, j’ai la mémoire courte. Dausse-Bordeaux-Paris-Singapour-Jakarta-Yogyakarta-Train express-marche à pied-perdu-bus et enfin scooter. Cette journée fut un long transfert. Une première marche, une grande enjambée.

Ma chambre est à l’étage d’une sorte de petite structure bricolée dans la cour. Les toilettes m’intriguent. Je fais même mes recherches pour savoir comment les utiliser. Un seau, de l’eau…que faire. Bientôt je me retrouve seul dans la maison. Un chat, un gecko et deux petits rats circulent. Des chants religieux au loin. J’espère qu’ils ne vont pas durer toute la nuit. Je suis en terre musulmane. Impression de bout du monde.

Nous discuterons de nos présidents, de la corruption, de la déforestation, je montrerai en direct l’arrivée de Pogacar à Hautacam. Ce chez moi semble bien loin à Jundan. Il goûte les pruneaux que je lui offre. Ils auront voyagé ceux-là. Comme moi en cet instant, écrivant à la lueur blafarde de ma petite lampe, dans ma bicoque en bois dans une cour de maison perdue. En Indonésie.

Pas de moustiques m’assure Jundan. Mais tellement de trous dans ma toiture que l’invitation ne se refuse pas. Alors je vais faire la guerre à ces bestioles sans répit et sans succès. Ajouté le décalage horaire, le chant du muezzin à 4h30, la famille entière levée entre 5 et 8 h, je ne vais pas très bien dormir. Physiquement, car mentalement je suis très heureux dans ma petite bicoque et dans cette famille.

En route pour Borobudur, le plus grand monument bouddhique au monde.

Je me rends ce matin au temple de Borobudur, l’un des plus célèbres monuments du pays, classé à l’Unesco. Un peu le Angkor local. Pour m’y rendre, je choisis un taxi par l’application Grab. Moins de 200 000 roupies pour environ 40 km soit environ 10 €. Une aubaine en considérant le temps qu’il me faudrait en transport en commun. Je me sens un VIP, pris devant ma porte et aux petits soins dans ma belle voiture climatisée. Le transport m’enchante. Je me sature d’images, simples, de tous ces petits vendeurs, de tous ces jeunes entrant et sortant des écoles, de toute cette vie, ce grouillement de la ruche humaine asiatique. Le tout sans animosité ni stress. L’arrivée à Borobudur m’apaise, agréable, la route enjambant deux rivières. Près du grand site, je saisis l’importance du lieu. Un vaste parc très propre où travaillent jardiniers, guides, employés à la vente de tickets. Même si le prix d’entrée demeure assez affolant, pour une fois, on voit que l’argent sert au moins à l’entretien.

Il faut commencer par montrer sa réservation, recevoir un bracelet et son QR code. Puis une navette à ciel ouvert nous amène par petits groupes au bout d’une grande allée menant au temple. J’y reçois des jolies sandales pour ne pas abîmer les pierres et un petit sac pour mettre ses affaires. Joli souvenir finalement. Il faut ensuite attendre le numéro de son guide. Comme j’ai beaucoup d’avance, je vais un peu errer dans le parc. Le soleil brûle, j’ai rendez-vous pour le tour de 13h30. Je me promène alors au pied de l’édifice, prenant seul les photos où bientôt le guide demandera à tout le monde de faire la sienne. J’entends les prières de la petite zone musulmane du parc.

Finalement, pas grand-chose à faire alors je retourne vers la salle d’attente des guides. Comme je suis seul, je me faufile dans un petit groupe avant mon heure. Le guide, un petit homme avec un chapeau en paille pointu, fait bien le job, expliquant la création du parc du VIIIᵉ au IXᵉ siècle et les significations religieuses de l’édifice. Nous remontons la grande allée, scannons nos bracelets puis en route pour le nirvana. Chaque niveau supérieur nous élève.

Des statues partout, éléphants, bateaux, bouddhas avec ses différentes postures (pas de ventre ici, ce n’est pas le bouddha chinois !). Le site a été ébranlé par les tremblements de terre, recouvert de cendres, redécouvert par Sir Rafles, le fondateur de Singapour, rénové par les Hollandais puis par l’Unesco. Remonté comme un Lego, en quelque sorte. 9 stûpas détruits par des extrémistes musulmans en 1985. Le site en impose, très original mais ne m’émeut guère. Il m’est d’une beauté froide. Du monde certes mais les petits groupes sont bien dispersés et on ne se bouscule pas. Bien mieux qu’à Carcassonne ou qu’à Rocamadour en juillet. Ce système de quota a du bon. Qu’on le veuille où non, il reste la façon la plus simple de remédier à la surfréquentation. Nous resterons environ une heure sur la partie haute, ce qui est largement suffisant. La plupart des gens son là pour prendre de belles photos et peu pour observer le détail des pierres. J’avoue que ce temps m’a suffi.

Puis le groupe se sépare au pied du grand escalier. Je fais alors le tour des jardins, je remonte au pied du temple, l’observant sous toutes les coutures. Un ton en dessous de la Pyramide de Khéops et du Taj Mahal. Une petite navette pour rentrer, un passage par un long hall rempli de vendeurs de souvenirs et me voilà dehors.

Évitant les quelques taxis, je me rends à pied à la gare routière par des petits chemins longeant les champs. Un monsieur s’acharne à faire des tas de terre, des enfants jouent au cerf volant fait maison. Dans le stade en plein air, un jeune m’épate à faire son entraînement de course sous ce soleil brûlant.

La gare se trouve près d’un marché, sale, odorant, encore d’un autre temps. J’y goûte l’Indonésie d’avant, les étals abîmés, les fruits, les légumes, en vrac et sans prix. J’aime ces endroits. À la toute petite gare routière, je trouve vite un petit bus Damri, direct pour le centre de Yogyakarta. Nous serons 3 passagers ! Climatisation trop forte, bien sûr, et bouchon jusqu’en ville. Le centre historique, tout propre et plutôt rutilant, m’apparaît agréable. Je le visiterai demain.

Je fonce passer la rivière pour enfin déjeuner-dîner dans un tout petit snack sous un pont, conseillé par un blogueur ayant vécu ici 8 mois. Franchement, je me demande au départ ce que je fais là. Trois jeunes filles dînent sur de petites tables, les jambes croisées, et rigolent lorsque j’essaye de me laver les mains dans l’évier sans eau (la patronne la fera couler bientôt).

Je commande un poulet grillé, du riz, un thé glacé et un tempeh (sorte de beignet de soja). Au bord de l’eau, devant ma mini table, je passe un bon moment bien loin des touristes. La patronne ne comprend pas un mot d’anglais, mais je pense qu’elle comprendra ma satisfaction finale.

Le retour en bus sera assez long. En fait le système Trans Jogya est très bien fait. Avec l’application, on comprend très vite. Il m’aura fallu moins d’un jour. Je me retrouve sur une plateforme à attendre mon bus qui ne viendra pas, le dernier étant passé. Je suis à 2h40 à pied de mon lit ! Pas de panique. Un coup de Grab et un petit scooter vient me chercher pour 1€50. Grisant de se faire emporter dans le flux de la circulation. Les voitures, les motos, tout ce monde urbain se frôle et se croise. Pour sortir des parkings, il existe un « métier ». Un homme fait des bruits et agite une sorte de sabre laser pour faire arrêter la circulation, le temps que le client sorte. Un métier dangereux. À un feu rouge, un homme assez âgé gratte sa guitare devant des enceintes crachant un son trop saturé. Je ne sais pas s’il peut gagner trois sous comme ça. Dure vie.

Le spectacle est partout. Sur des tapis, des familles dînent, se reposent. La misère ne se voit pas, pas encore. Quelques petits vendeurs de rue respirent la précarité. Pas de mendiants. Rejetés au loin par la police ?

Une journée agréable, plus par l’atmosphère que par le site de Borobudur finalement. Valait-il les 29 €? Ne pas le voir m’aurait gêné. On se dit : « on ne sait jamais. Peut-être vais-je être transporté ? ». J’oublierai vite les 3 petits billets, il me restera quelques images de ce site de classe mondiale.

Je me sens déjà heureux dans ce pays. Comme supposé, je suis un poisson dans l’eau dans la peau du voyageur. J’aime cette vibration, cette vie débordante de l’Asie.

Soirée tranquille dans la maison assoupie. J’ai à peine le temps de croiser Jundan qu’il se couche déjà, après sa prière. Il n’est pas en vacances lui !

ATTENTION! Je ne présente ici que le début du périple, la suite est sur mon site Les voyages de Guirdal. Publier deux fois serait redondant et mauvais pour la planète. Je vous invite à venir découvrir la ville de Yogyakarta, les îles Karimunjawa, les parcs de Gede Pangrango et d’Halimun Salak, la ville de Bogor, Jakarta et bien plus encore.

1 « J'aime »

Bonjour,
Heureuse de vous retrouver longtemps après le récit de vos aventures dans l’île de Rum et le Great Wilderness . A l’époque, vous aviez inspiré par deux fois notre destination .

Merci Calamity Jane. Le même esprit de découverte mais avec pas mal d’années en plus au compteur. Inspirer, c’est une bonne chose. Même si l’équilibre est délicat. Inspirer sans trop influencer. Voilà le dilemme, du moins dans mon cas. Partager une expérience pour que les autres vivent les leurs.Avec leurs endroits à eux. Le paradoxe du voyageur qui souhaite un peu raconter ce qu’il a vu, fait, ressenti, mais qui ne souhaite pas non plus pointer du doigt sur une carte les petits coins privilégiés qu’il a expérimentés. Bons voyages à vous.

Merci beaucoup pour votre réponse . Je comprends bien le problème que vous évoquez . Mais les risques sont moindres lorsque pour des raisons diverses , les lieux sont difficiles d’accès et ne se prêtent guère à la consommation touristique . Pour reprendre l’exemple de l’île de Rum, il n’ y a pas trop de risques que les voyageurs pressés partent en masse sous la pluie ou la neige et dans le grand vent dans ses tourbières défendues non seulement à la belle saison par des myriades non seulement de tiques ,mais aussi de midges , mais par les tempêtes et la rareté des ferries (sans compter les défaillances actuellement multiples de Caledonian MacBrayne). Quant à la région du nom de Great Wilderness , même si ceux qui se lancent sur le Cap Wrath Trail sont désormais plus nombreux, ils continuent à le faire à leurs risques et périls ,ce qui limite le problème .

Sujets suggérés

Services voyage