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Tandis
que la " civilisation " avance et que la jeunesse se tourne
vers le mode de vie occidental, ne restent guère que les anciens pour
porter gravé dans la peau ce témoignage d'un monde révolu. Voici quelques
vestiges de cette symbolique en voie de disparition, cueillis aux quatre
coins du monde.
Un
point sur le visage pour chaque baleine abattue
Originaires
d'Asie, les Inuits peuplent aujourd'hui les régions arctiques de
l'Amérique et du Groenland. Face à la nature indomptable
de ces régions inhospitalières, ils développèrent
une religion animiste complexe.
Les femmes se tatouaient pour faire perdurer les traditions de fertilité,
tandis que les hommes, chasseurs et pêcheurs, méritaient
leur tatouage en fonction du nombre de prises. Chaque baleine abattue
leur valait un point sur le visage : plus un homme arborait de points,
plus il avait contribué à la survie du groupe et donc gagné
en prestige.
De nos jours, cette tradition a presque disparu. Parmi la population inuit
Yupiget de l'île Saint Lawrence (mer de Béring), il ne reste
plus qu'une dizaine de tatoués, tous âgés de plus
de 80 ans.
Le
tatau, c'est tapu !
Aux
îles Marquises, le tuhuna (tatoueur) était un artisan
respecté. Il devait passer par un long apprentissage avant d'exercer
sa fonction. Le tatouage définissait le statut social d'un individu
et prouvait sa résistance à la douleur. De ce fait, les
tatouages les plus conséquents s'admiraient sur le corps des chefs
et des guerriers.
Le tatau était entouré d'un certain nombre de tabous
(tapu), qui compliquaient un peu les choses : les femmes étaient
obligées de se tatouer les mains dès l'âge de 12 ans,
sans quoi il leur était interdit de préparer le popoi
(pâte à base de fruits fermentés). Un homme tatoué
ne pouvait pas manger avec une femme. Et un homme au tatouage complet
ne partageait pas son repas avec un homme au tatouage partiel.
Interdit par l'Église, la dernière génération
de tatoués s'éteignit dans les années 1930. Depuis
les années quatre-vingt, le tatouage marquisien connaît une
nette renaissance. Mais trois siècles de tabous chrétiens
auront eu la peau des tapus océaniens.
Une
affaire de femmes
En Inde,
les Rabaris de la province de Kutch font partie des peuples les plus tatoués
d'Asie. Traditionnellement, le tatouage est une affaire de femmes. Munies
d'une longue aiguille et à l'aide de motifs compliqués, les femmes rabaris
se protègent contre le mauvais œil et racontent leur vie : celle
de chameliers nomades du désert Gudjarati. Les mères tatouent parfois
leurs filles dès l'âge de trois ans, car une femme sans tatou ne saurait
attirer un mari. Il y a une trentaine d'années, la machine à tatouer a
remplacé les aiguilles. Des tatoueurs ambulants ont repris le rôle qui
autrefois incombait aux femmes. Mais leur méconnaissance de la symbolique
rabaris entraîne une dégradation de la tradition, qui disparaît peu à
peu au nom du progrès et de la modernité.
Plus
de culotte !
Le
tatouage thaï* peut occuper toute la surface du corps, mais se sépare
en deux parties au niveau de la taille : celle du haut, vouée
à la sphère individuelle, et celle du bas, vouée
à la sphère publique. Cette dernière, étalée
entre les genoux et le nombril, fut surnommée " tatouage
culotte " par les premiers observateurs étrangers.
Composé de plusieurs exemplaires d'un même motif animalier,
le " tatouage culotte " était une obligation
sociale pour les hommes thaïs jusqu'au milieu du siècle dernier.
Il signifiait avant tout le passage à l'âge adulte, mais
indiquait aussi l'origine territoriale et pouvait avoir des fonctions
protectrices.
Si
le tatouage de la partie supérieure du corps est encore courant, le " tatouage
culotte " n'est plus réalisé aujourd'hui car la pratique est considérée
comme une marque du passé. Dans les communautés Lü du Nord Laos et celles
de la région de Chiang Krong (Thaïlande), seuls les hommes de plus de
cinquante ans arborent encore la fameuse culotte.
*"
Thaï " désigne un ensemble de peuples, disséminés
entre la Chine, la Birmanie, le Laos et la Thaïlande et unis par
la pratique d'une même langue. " Thaïlandais " désigne
la population de Thaïlande, toutes ethnies confondues.

Illustrations
:
haut : Eskimo des Iles St Laurence (Mer de Béring) au début du XIXe siècle.
Dessin de Louis Choris. 1816.
milieu : Guerrier marquisien. Gravure fin XVIIIe siècle.
bas : Comme ce Birman, au Laos et en Thaïlande, la coutume veut que l'on
soit tatoué du nombril au mollet.
source : Les hommes illustrés, le tatouage des origines à
nos jours, éditions Larivière
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