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Honni
et frappé d'interdit - au même titre que bon nombre de coutumes immémoriales
-, le tatouage incarnera pour certains peuples la lutte contre l'extinction
de leur identité culturelle. Pour d'autres, il devient un signe d'appartenance
à un courant d'idées contestataires, l'emblème d'une fratrie de sang et
d'encre contre les oppresseurs de ce monde.
Kawthoolei,
le pays des Karens
Marco Polo,
dans ses récits, raconte que les hommes du Myanmar (le " pays
merveilleux ", rebaptisé Birmanie par les colons) se
tatouent sur tout le corps. Le tatouage accompagne les périodes
difficiles de la vie : puberté, maternité, maladie
ou deuil. C'est justement en cette ère bien difficile pour le peuple
Karen (8 % de la population birmane) qu'un tatouage particulier s'est
érigé en symbole de lutte désespérée.
Kawthoolei est le nom que donnent les Karens à un État
qu'ils rêvent à nouveau indépendant au sud-est de
la Birmanie. Trahis par les Britanniques qui leur promettaient l'indépendance,
et auprès desquels ils s'étaient engagés lors de
la Seconde Guerre mondiale, les Karens subissent désormais une
persécution acharnée, ponctuée de fréquents
massacres, de la part des autorités birmanes.
Au pays merveilleux, l'avenir des Karens paraît bien sombre.
Après des années de guérillas, les recrues de plus
en plus jeunes transforment cette lutte armée en guerre d'enfants.
Ne leur reste plus, dans leur déroute, que l'espoir de voir un
jour Aung San Suu Kyi accéder au pouvoir - et un tatouage talisman
né de l'oppression : une divinité gravée en
travers du cœur pour se protéger des balles.
Suikoden
ou la lutte des classes
Au
Japon, pendant la période d'Edo (1600-1868), la popularité
du tatouage s'étend à la suite de la traduction du best-seller
chinois Suikoden. Le roman conte les aventures de 108 hors-la-loi
largement tatoués qui défièrent les dirigeants chinois
corrompus entre 1117 et 1121. Il devient un symbole de la résistance
au régime Tokugawa. La version japonaise de Suikoden fut
illustrée par une grande variété d'artistes. Les
tatoueurs se servirent de ces illustrations pour graver la révolte
dans la peau des opprimés.
La population, lasse des interdits suffocants auxquels elle est soumise
par le pouvoir en place, se révolte contre la classe privilégiée.
Les gens simples n'avaient pas le droit de porter des habits trop chatoyants !
Qu'à cela ne tienne : ils se couvrirent le corps de somptueux
tattoos. Le gouvernement de Tokugawa tenta bien d'endiguer le spectaculaire
engouement que manifestèrent ses sujets à l'égard
du tatouage, mais rien n'y fit.
Agzdur :
la souffrance indélébile
À
l'intérieur d'un espace africain compris entre l'océan Atlantique,
la Méditerranée et le tropique du Cancer, vivent les Imazighen,
" les hommes libres " - plus connus sous le nom des
Berbères. Agriculteurs et pasteurs nomades, unis par l'utilisation
d'une même langue, le peuple berbère n'a pas toujours été
si libre que ça.
Le tatouage avait autrefois des fonctions esthétiques, il identifiait
l'origine tribale des femmes ou conjurait le mauvais sort. Sous le joug
de l'envahisseur français, il devint subitement le symbole de la
souffrance et de la résistance du peuple opprimé. Agzdur,
dans le dictionnaire des parlers du Maroc central de Taïfi Miloud,
signifie : " fait de se lacérer les joues en
se lamentant, signe de deuil chez les femmes ".
La femme berbère se tatouait le menton d'une oreille à l'autre,
restituant ainsi sur son propre visage la barbe de l'époux disparu.
Celle qui assistait à l'emprisonnement de son homme, traçait
sur ses poignets l'image des menottes qui humiliaient son conjoint. Réduites
à servir de porteuses ou de cuisinières auprès des
bataillons français, les femmes se gravaient des chaînes
aux chevilles, extériorisant ainsi leur refus de se soumettre.

Illustration
:
L'art de l'estampe et du tatouage sont indissociables. Estampe de Toyokuni.
1863.
source : Les hommes illustrés, le tatouage des origines à
nos jours, éditions Larivière
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