Le routard, ce snob, egocentrique, impérialiste, bobo et radin.
Tiré d’un commentaire du blog “Jusqu’ici tout va bien”
Après 26 ans dans l’étroitée de l’espace Schengen, deux de mes potes et moi nous sommes (enfin) décidés à visiter d’autres contrées. Et oui, premier job, première paye honorable, premiers chefs débiles, premières pulsions meurtrières et/ou suicidaires, il allait de soit que nous finissions cette année 2010 de merde loin d’ici. Loin d’ici n’incluant pas des destinations telles que Londres, Amsterdam, Barcelone ou même Marrakech, non non, il s’agit bien de se barrer “Anywhere out of the world” comme dirait ce bon vieux poète névrosé, aka Charles Baudelaire, dont nous sommes tous les trois les descendants directs (pour la névrose et le spleen en tout cas). Nous nous sommes décidés pour partir en Asie du Sud et plus précisément en Thaïlande. Pour faire vite, ce choix vient du fait que la Thaïlande est un pays éloigné de la France, où il fait chaud, où la nourriture est bonne et variée et où il nous paraissait facile de voyager sans trop de problème. En rapport à cette année qui fut “longue et pénible” nous avons décidé de partir assez longtemps, 25 jours du 3 au 28 décembre, notre employeur que vous avez élu au suffrage universel nous le permettant ;).
A partir de là, on a donc pris nos billets deux mois à l’avance sachant que ce genre de voyage nous en avions déjà fait une bonne trentaine dans nos têtes lors de soirées “Refaisons le monde”. Aucun de ces voyages n’avait jamais abouti jusqu’ici, du coup, prendre les billets c’était une sorte de sécurité contre les actes manqués qui sont le pain quotidien de nos vies de pauvres types.
Il nous reste donc deux mois devant nous pour préparer notre voyage. C’est long pour des geeks comme nous capables de passer des jours entiers à lire des blogs, des forums et autres éléments d’information qui nous permettraient de faire le voyage parfait. En y repensant, nous sommes particulièrement débiles, je pense sincèrement mieux connaitre aujourd’hui les aspects géographiques et topographiques de la Thaïlande que ceux de la France. Nous avons tout envisagé, tout les itinéraires possibles, toutes les configurations météorologiques possibles,etc. Certains dirons que ce genre de truc te gâche un voyage. Moi avec le recul je me dis qu’au lieux de voyager 25 jours, j’ai voyagé 25 jours et les deux mois qui ont précédé le départ.
En plus des blogs et forums, nous avons fait l’acquisition du Lonely Planet et du Routard “Thaïlande”. Ce dernier est l’objet de ce post.
Alors coup de gueule, critique, satire, défouloir, réflexion; je ne sais pas trop comment appeler ce qui va suivre, mais ces sentiments sont nés et ont grandi en nous au fur et à mesure de notre voyage en Thaïlande, le Routard à la main.
Il convient d’abord de me demander si ce bouquin nous était oui ou non destiné. A lire les différentes définitions de “routard”, je crois que oui. La définition de routard comporte souvent deux parties. Nous sommes effectivement des personnes “voyageant par nos propres moyens”. Il est par contre erroné de dire que nous “voyageons à moindre frais”. Toutefois, Le guide du Routard donne dans chaque catégorie (Où dormir? Où manger? Où boire un verre, etc) plusieurs budgets possibles et nous étions loin d’être au dessus des budgets maxi. A partir de là je pense que nous étions bel et bien concernés par ce guide et qu’en ce sens, il m’est permis ici d’en faire la critique.
Je dis que le routard est un snob, impérialiste, bobo, raciste, condescendant et radin.
Je me suis rendu compte au fur et à mesure de ma lecture du Routard, mais également au fur et à mesure des rencontres faites avec les disciples du Guide: les fameux routards, que tout ce beau monde est à la recherche d’exclusivité. Ils veulent être seuls dans les meilleurs endroits au meilleur moment. Ils ne se mélangent pas. Ils sont obnubilés par cette recherche et ne jurent que par la sacrosainte phrase: “C’est trop touristique”. Arrêtons nous deux minutes pour discuter de l’absurdité de cette phrase pleine de connivence, qui fait toujours bien dans une discussion autour d’un café, mais qui décrit assez bien à elle seule le snobisme du routard et plus généralement du touriste. Le routard est un touriste qui ne souhaite pas être confronté à ses semblables. Il est à son sens au dessus des autres touristes lorsqu’il prononce cette phrase. Ceci est un point important. Le routard juge les touristes “non routards” qui ne pratiquent pas le bon tourisme. Les “non routard”, autrement dit, le tourisme de masse, autrement dit le peuple, souille le pays visité. Le routard n’aime pas ça, lui le bobo ecolo qui a dépensé les 500 kg d’équivalent carbones qui lui sont attribués annuellement pour faire Paris - Bangkok et qui finira donc surement l’année en se déplaçant à pied, en mangeant les légumes du jardin et le tofu maison sans utiliser de papier et d’eau chaude. Non, la vérité est que le routard fort de son snobisme aime souiller seul. Il est persuadé qu’armer de son guide, il peut se mêler à la terre et aux populations locales sans qu’elles s’en rendent compte, sans les déranger. Roland Cazaux dit “Le Chat”, un pervers sexuel qui a violé 34 personnes dans le bassin d’Arcachon entre 1987 et 2002 avait la particularité de se glisser dans le lit de ses victimes à leurs insu en espérant ne pas les réveiller et dans l’idéal que sa délicatesse les rende consentantes avant, bien sur, de les violer. Le routard est le Roland Cazaux du tourisme.
Un exemple bien concret, vous pouvez vous amusez à lire les chapitres du routard Thaïlande sur Kho Phi Phi dont l’une des ïles a accueilli le film The Beach et qui est par conséquent très fréquentée ainsi que celui sur Chiang Mai au nord de la Thaïlande, lieux réputé assez routard d’où partent bon nombre de randonnées dans les montagnes. Un thème en particulier m’intéresse, celui de la prostitution, thème central en Thaïlande. Sur Kho Phi Phi, le routard nous dit que certains salons de massage un peu obscurs sont plus que douteux sur la prostitution. Sur Chiang Mai, RIEN, simplement que Chiang Mai est agréable pour “sa douceur de vivre”. J’ai été dans les deux endroits pendant plusieurs jours. J’ai du voir une seule fois une prostituée a 5h du matin dans les rues de Phi Phi. A Chiang Mai vous trouverez quelques rues remplies de bar à (jeunes) filles, où se sont établies un cocktail de retraités occidentaux et de bikers. Certains salons de massages ne laissent pas de place pour le doute en ce qui concerne les pratiques en back room. Personnellement, je trouve cette prostitution un peu cachée dans le Nord plus malsaine encore qu’à Phuket ou Pattaya où le phénomène est clairement avéré. Dans le sud et même à Bangkok, la prostitution est sous les projecteurs, dans le Nord elle est dissimulée dans ce lieux moins convoité par les jeunes et où le gradient d’age lors des passes est souvent plus élevé. Attention, je ne suis pas en train de faire le procès de la prostitution en Thaïlande. Ce qui m’ennuie c’est le manque de sincérité du guide du Routard, “douceur de vivre” mon cul. J’invite le rédacteur du Routard à se rendre à la guest house “Top North” et de voir “la douceur de vivre” entre minuit et 4h du matin quand les porcins font leur affaire pour 1000 Baths (25 euros) aux jeunes filles locales “avec leur sourire légendaire”.
Un autre truc sur Kho Phi Phi pendant que j’y suis. Le guide déplore qu’après le tsunami, on ait reconstruit l’essentiel des bungalow en dur alors qu’il y avait pas mal de bambou jusque là. Du coup, les tarifs ont augmenté (à 3 personnes on a payé 20 euros la nuit petit déjeuner inclus dans un truc plus que correct). Alors le routard, nostalgique de sa période quasi coloniale où la Thaïlande était si pauvre se plaint que “ces indigènes” se mettent à construire des trucs en brique pour se protéger des aléas violents de la nature. On s’en fou que chaque famille Thai ait perdu une personne dans ce tsunami, nous ça nous regarde pas, on veut de l’authentique.
Ah ouais l’authentique, avec l’exclusivité c’est le second truc des routard; “Ouais moi tu vois je recherche la Thaïlande authentique”. Moi j’ai toujours pas compris ce que c’était que la Thaïlande authentique, ni où elle était. Qu’on se le dise, la Thaïlande est ce qu’elle est. Phuket, Pattaya, Bangkok, la route des Khmers ou le Triangle d’or, c’est la Thaïlande authentique. A quoi bon nous sortir un guide pour nous expliquer en quoi la Thaïlande ne ressemble plus à celle des années 80. On s’en fou, on est en 2010. Intoxiqué par tous les trucs que j’ai lu sur les guides ou les blogs, un jour je discutait avec une thai à Kho Lipe. Elle m’a demandé si nous alliions ensuite à Phuket ou Pattaya. Je lui ai répondu “non, pour moi c’est pas la Thai”. Elle m’a corrigé. Après coup je me suis rendu compte à quel point j’avais été influencé par des idées reçues pestilentielles de guides bien pensants et faux-culs. Tu n’a pas envie d’aller dans ces endroits c’est ton droit et ça a été notre choix, mais nous n’avons pas de jugement à porter sur l’authenticité de ces lieux.
Et du coup je me pose une question. Seraient-ce les bonnes personnes qui rédigent ce bouquin? Je m’avance un peu en disant ça, mais je pense sincèrement, que peu de gens qui achètent ce guide passeront plus de 30 jours dans le pays. Or le gars qui rédige le bouquin a sans doute vécu des années en Thaïlande il n’a surement pas les mêmes attentes, que ceux qui vivent toute l’année en France et veulent se libérer la tête pendant 15-20-30 jours. Et là pour une fois, je vole à son secours, ça doit être hyper dur pour lui/elle de rédiger un paragraphe sur la plage de Phi Phi Ley, la plus belle plage du monde, quand tu y est allé 150 fois. Demandez à un mec qui bosse à la Défense et qui passe les champs E lysées tout les matins de vous écrire un paragraphe sur les Champs sans être blasé et critique à l’égard de la plus belle avenue du monde. J’imagine déjà la gueule des japonais qui ont deux semaines de congés par an et qui liront “Ouais, les Champs c’est devenu hyper touristique, les magasins sont hors de prix, et je te parle même pas du prix du café en terasse. Sinon à part ça c’est joli”. Le truc c’est que moi qui n’ai passé qu’une seule nuit sur cette plage de Phi Phi Ley, et bien je l’oublierai jamais, c’est unique…
On demande donc à un mec de rédiger des paragraphes sur des trucs uniques pour quelqu’un qui ne connait pas alors que pour lui ce n’est rien que la normalité. Y a ici à mon sens un problème essentiel de sensibilité. Si vous me croyez pas, lisez le chapitre sur Phuket. En gros l’auteur dit “Phuket c’est de la merde à part si tu vas te cacher sur les plages tout à l’est où y a du courant mortel”. Je me demande où ce mec a vécu toute sa vie. Phuket n’est surement pas le meilleur endroit de la Thaïlande mais il ne faut sans doute pas tout jeter. Alors certes, le routard, à Phuket ne réalisera pas sa pulsion impériale refoulée, de fouler le premier une plage vierge Christobal Colombo/ Leonardo di Caprio style.
Sur les couts d’une manière générale, j’ai l’impression d’avoir lu un guide d’un mec qui n’est pas encore passé à l’euro. Pour Kho Lipe, cette île au Sud de la Thaïlande, on nous parle de “Prix prohibitifs”. Alors certes il faut remettre ça à l’échelle de la Thaïlande mais moi je pense que 3 steaks d’espadon, 3 calamars énormes, 3 crevettes surdimensionées du riz et des frites pour 3, et 3 boissons le tout servi sur une table dans la plage pour moins de 20 euros et bien c’est pas prohibitif.
Je pourrais passer des heures à énumérer les choses que je trouve vraiment débiles dans ce livre: “On aime pas les zoo”. Voilà le genre de phrase qui me rend fou. Vous rendez-vous compte de l’énormité de la chose. Que le routard porte un jugement sur la qualité des restaurants ou des hôtels d’accord, puisque ce jugement est basé (je l’espère) sur une grille d’évaluation commune à tous les lieux, mais que le routard se permette de juger un lieux de divertissement dans son essence je trouve ça complètement absurde. Imaginez-vous une seconde que le routard n’aime pas le curry, comment rédigerait-il le routard en Inde? On peut imaginer que le routard, en quête du monde parfait méprise l’image de l’animal en captivité. Je pense que le rédacteur du routard a le droit de penser cela, mais est-il obligé de nous influencer dans nos divertissements? J’en doute.
Un autre truc aussi que je trouve débile avec le guide du routard. Quel est le but des éditeurs de ce livre? En vendre le plus possible. Or, le livre s’attache à faire la promotion de lieux les moins fréquentés, les plus tranquilles, etc. Du coup, plus l’éditeur vend de bouquin, plus les lieux décrits dans le bouquin gagnent en fréquentation et perdent en tranquillité. Ainsi, plus le livre est vendu, plus il s’éloigne de sa fonction première.