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1932
- " L'Afrique vous dit merde "
Grosse
affaire que le voyage de Simenon en Afrique équatoriale. En 1932, soit
un an après la grande Exposition Coloniale du bois de Vincennes, l'écrivain
va voir de plus près les prodiges réalisés par la République française
chez les " nègres " - ce voyage inspirera Coup de lune,
roman publié en 1934. Sans attendrissement, ni pour les Africains, ni
pour les Européens, il raconte à sa manière une sorte d'enfer dans L'Heure
du nègre. Mais d'abord, le voici qui aborde Port-Gentil :
"
C'était un dimanche matin et le ciel et la mer, très tôt,
avaient des couleurs de beau dimanche quelque part sur la côte de
France, en Bretagne par exemple. Mon cargo avait jeté l'ancre dans
la rade et l'eau était limpide, sans une ride, d'un bleu pâle,
autour de nous.
Quant à la côte, c'était d'abord la ligne blanche
du sable, puis les trônes interminables des cocotiers et leur panache
retombant en fusée du ciel. Derrière, quelques toits rouges,
une jetée de bois, des pirogues indigènes : Port-Gentil ! "
Il pose ensuite
pied-à-terre et cherche un café où boire un verre, comme on le fait dans
n'importe village français, le dimanche. Changement d'optique :
" La
rue c'est, dans le sable, une large bande de ciment d'un blanc si cru
qu'il est impossible de le regarder sans lunettes. Pas une tache d'ombre.
On marche. On sue. On sent brûler sa nuque. Et, après cinq
minutes, je me demandais si j'arriverais vivant. Ma vision se troublait.
Des choses indistinctes passaient entre les objets et mes prunelles. Je
haletais, la chemise détrempée et j'avais si chaud qu'à
certain moment cela se confondait avec une sensation de froid, du froid
équivoque de la fièvre.
J'ai atteint le café quand même, un café bâti
en planches, volets fermés, noyé d'ombre.
Le dimanche matin au village, n'est-ce pas ?
Des tables, des chaises, un comptoir. Une femme jolie, au visage maquillé,
vêtue de soie blanche à travers laquelle, quand elle passait
dans la lumière, je voyais ses longues cuisses nues.
Les mêmes yeux fatigués que le bagnard [rencontré
le] matin. La même lassitude, la même indifférence.
- Qu'est-ce que vous prenez ? "
Ah
oui, qu'elles sont jolies les colonies ! Simenon raconte ces Blancs
partis en Afrique à la poursuite de rêves forcément déçus. Des demi-soldes
de l'aventure assez minables, de jeunes employés modèles qui deviennent
fous, des administrateurs sans scrupule… À ces portraits peu flatteurs
des Blancs ne correspondent cependant pas des tableaux glorifiant les
autochtones. Simenon les regarde de loin, ne dîne pas avec eux, ne se
lance pas dans de longues conversations en leur compagnie. Il décrit quand
même leur calvaire, en se rendant par exemple sur le chantier du fameux
train Congo-Océan déjà visité par Albert Londres : " Un Noir
par traverse ; un Européen par kilomètre " résume-t-il.
En fait, pour lui, le problème c'est le continent lui-même :
" Le
maître, le vrai maître, celui qui conduit le troupeau à peau noire et
à peau blanche, les bêtes et les plantes, c'est l'Afrique ! "
Peu
avant de partir en reportage, Simenon avait été frappé par le slogan " L'Afrique
vous parle " affiché dans tout Paris, lequel incitait à aller voir
le film La Croisière noire qui retrace les péripéties d'une expédition
Citroën. Il s'empare de la formule et en fait le sous-titre de son récit
en la prolongeant : " L'Afrique vous parle : elle vous
dit merde ! ".
1933
- Chez les Blonds, chez les Bruns, chez les Rouges
Délaissant
sa Ginette, Simenon a fait construire un cotre de 10 m sur 4, nommé
Ostrogoth. En 1928, il passe son brevet de capitaine au long cours et
va caboter dans les mers du Nord. Il raconte ses Escales nordiques
en 1931 et les Pays du froid en 1933. Cette même année, il parcourt
l'Europe continentale. Ce qui lui donne l'occasion de croiser Hitler dans
l'ascenseur de son hôtel berlinois. Si le romancier jouisseur ne se fait
pas trop prier pour raconter la vie des palaces, il évoque également le
destin de voyageurs moins vernis que lui. Dans Cargaisons humaines,
Simenon décrit les passagers de troisième classe d'un paquebot, ceux qui
partent chercher une meilleure vie ailleurs. Avant d'aller interviewer
Léon Trotski, alors en exil sur les rives du Bosphore, il va voir Les
peuples qui ont faim :
" Voilà
six mois que je parcours l'Europe, en reporter, dans tous les sens, du
nord au sud et de l'est à l'ouest. Au début, je ne savais
pas ce que je cherchais. Je voulais voir. J'ai admiré la Norvège
et ses fjords, le Danemark et ses syndicats, la Hollande riche et à
peine inquiète ; j'ai rencontré Hitler et assisté
aux défilés des nazis ; j'ai aperçu Mussolini
et visité les nouvelles usines d'Italie.
Puis un beau jour, comme je m'approchais de l'est, j'ai rencontré
la faim. "
La
veille d'embarquer pour l'URSS, il dîne avec la patronne d'un restaurant
stambouliote. C'est une Russe exilée qui tente en vain de lui faire comprendre
ce qu'il va découvrir. Simenon se taille le portrait de telle manière
qu'il fait dire à la " grosse dame blonde " : " Mais
vous ne comprenez donc rien, imbécile ? ". Il arrive à Odessa.
À l'opéra d'Odessa, il assiste à un spectacle. Sur scène, de gros figurants
grimés en nobles de cour évoluent :
" Je
regarde les visages. J'ai un malaise. Je sens quelque chose d'anormal,
d'inhumain. Et soudain je m'écrie :
- Mais ils ont tous de fausses joues, de faux ventres, de faux seins,
de fausses fesses ! (…)
Il fallait des gros et l'on n'a pas trouvé de gros ! On a
faitdes faux gros ! "
Simenon
est abasourdi. Sa superbe de flâneur défrayé en prend un coup devant ce
qu'il voit dans les rues d'Odessa et des autres villes qu'il visite chaperonné
par des " traductrices " du Guépéou, la police politique de
Staline. Plus d'ironie :
" Je
me suis juré de ne pas m'intéresser aux idées, d'être un opérateur, rien
d'autre, un fabricant d'instantanés (…) Suis-je parvenu, malgré la déformation
professionnelle, à ne pas faire de littérature ? Je le souhaite et
je voudrais continuer. "
À
plusieurs reprises, il observe les misérables qui errent dans les rues,
affamés :
" Il
y a d'anciens fermiers, d'anciens propriétaires, mais aussi une
majorité d'anciens pauvres types.
Mais que voulez-vous faire d'un pauvre type illettré qui ne comprend
rien à Karl Marx et qui retournait son champ à la bêche ?
À plus forte raison s'il était musulman, ou catholique,
ou orthodoxe, ou s'il brûlait de la chandelle devant les icônes !
Ça vit où ça peut, comme ça peut. Il y a du
travail pour tout le monde, mais pas pour ceux qui n'ont rien compris
à la révolution, ni aux principes de la standardisation.
Il n'y a pas besoin de ces sauvages dans un monde nouveau. Alors, à
quoi bon les nourrir ?
D'ailleurs, il y en a qui ont encore de l'or, de vieux bijoux ou des pièces.
Ils avaient la religion de l'or ces paysans ! Ils en ont caché !
Comme ils n'ont pas de carte de pain et qu'il faut qu'ils mangent, l'or
sortira… "
Décidément,
Simenon aura toujours préféré les faits aux considérations humanistes
ou idéologiques !

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