La batellerie de Loire
Les anneaux d'ancrage dont s'enorgueillissent encore
certains quais de la Loire sont désertés depuis belle lurette. Ce fleuve, jadis axe commercial majeur de la France, n'est parfois plus guère plus qu'un
monument historique destiné à « faire beau » et à refroidir les centrales nucléaires.
Quelques années ont suffi pour
qu'une petite communauté naisse en vue de redonner vie à cette « rivière de Loire » , une soixantaine de beaux bateaux en bois se donnant aujourd'hui en
spectacle de Nantes à Saumur et de Tours à Gien.
Il aura fallu plus d'un siècle pour que la mémoire soit ravivée et que flottent
à nouveau sur la Loire de superbes bateaux à remonter le temps, comme le Baraquai. Gréé d'un mât de 18 mètres et portant
la grande voile « carrée » de Loire, de 90 m², ce bateau, qualifié d'expérimental,
a été le premier, depuis la construction des centrales nucléaires à s'être rendu
dans la capitale sans jamais quitter l'eau.
Belle résurrection, à en juger par le succès des nombreuses fêtes de la batellerie
désormais organisées au fil du fleuve, ces eaux n'ont assurément pas dit leur
dernier mot, le tourisme fluvial étant promis à un bel avenir.
La Loire, fleuve littéraire
Paresseuse, impétueuse, capricieuse, glorieuse, majestueuse est la Loire. Baudelaire la voyait en vert, Heredia en blond, La Fontaine en cristal et
Jules Lemaître en bleu. Les souverains n'ont fait que passer, mais la Loire
trône toujours sur une cour d'écrivains, poètes et autres rêveurs happés par
ce fleuve dont la beauté est faite d'un subtil mélange de tranquillité et de
brutalité, de civilisation et de sauvagerie. Une Loire libertaire autant qu'énigmatique.
Et pourtant ! La Fontaine évoquait les redoutables crues de ce fleuve qui le charmait.
De Madame de Sévigné à Du Bellay, de Ronsard à Péguy ou à Maurice Genevoix,
le chantre le plus inspiré du fleuve Liger, combien furent-ils de contemplatifs
à jeter l'encre sur ce « chemin d'eau ».
Les villages troglodytes
Le tuffeau de la Loire et de ses affluents est un calcaire bien pratique. On
en fait des pierres à bâtir, toutes blanches. Et quand la carrière s'épuise,
on vient y creuser son trou. Humide et sombre, mais pas cher... Été comme hiver,
il y fait 14 °C, et s'il manque un meuble, on le taille dans le rocher
: four, pétrin, pressoir, chapelle, pigeonnier, éventuellement le luxe d'une
façade.
Quoi de plus insolite que cette architecture en creux qui a de quoi faire grimacer
couvreurs, charpentiers et maçons. Ni bois ni pierres, ni tuiles ni ardoises...
: le troglodyte (celui qui habite un « troglo ») a trop de matière, il en enlève
même sans arrêt.
Jusqu'au XVIe siècle, on s'entasse dans la même
paroi, toutes classes confondues, sur plusieurs niveaux reliés par des ruelles
ou des escaliers. Mais le XVIIe siècle a changé les normes du confort
: on laisse ces « caves demerantes » aux pauvres.
Les villageois du XIXe siècle ne s'en serviront plus que comme ateliers,
chais ou appentis.
Les villages troglodytes abondent en Vendômois (Trôo, Gué-du-Loir, Les
Roches-l'Évêque) et en Touraine (Chinon, Rochecorbon, Villaines-les-Rochers,
qui reste habité).
Rêves de châteaux
Depuis que les rois sont passés par là, les châteaux de la Loire nourrissent
l'imaginaire. Que de coups de cœur dès qu'on vagabonde sur les routes buissonnières de Touraine.
Des vieilles pierres millésimées à foison ! Derrière les châteaux stars, le
tuffeau roi s'est taillé un empire d'au moins 1 200 castels, manoirs et autres
gentilhommières de caractère. Certaines petites communes tourangelles en comptent
plus d'une dizaine, illustrant tous les styles, de la forteresse médiévale au
palais néogothique. Dix siècles ont laissé là leurs empreintes dans la pierre.
Mais les temps sont durs pour la majeure partie des châtelains qui, pour
sauvegarder l'héritage familial, ont non seulement appris à jongler avec les
régimes fiscaux, mais aussi à baisser leurs pont-levis, de plus en plus de châteaux
privés étant ouverts pendant l'été à la visite.
Dans l'ombre des châteaux stars que sont Chenonceau, Chambord, Blois, Amboise,
Villandry, Langeais, Loches ou Chinon, combien de beaux édifices à découvrir !
Du duc de Luynes aux princes de Broglie, nombre
d'aristocrates se sont ont accueilli chez eux des citoyens
n'ayant pas la moindre bribe de parenté avec les rois. La visite de vieilles pierres privées est devenue une pratique culturelle
en vogue.
Le commun des mortels peut dormir chez les châtelains, conscients que leur passé doit assurer leur présent. Les hôteliers ont profité de l'aubaine, particulièrement en Touraine,
où les châteaux-hôtels et les châteaux d'hôte ont fleuri.
Figures
- Jeanne d'Arc (1412-1431) : avant de devenir Jehanne, « la bonne Lorraine
/ Qu'Anglais brûlèrent à Rouen », la Pucelle emporte sur la Loire la victoire
décisive d’Orléans qui renverse le cours de la guerre de Cent Ans.
- Henri Alban Fournier, dit Alain-Fournier (1886-1914) : Le Grand Meaulnes, récit d'une adolescence et de ses premières amours, est une transposition à peine romancée de l'enfance sognolote de l'écrivain qui disparut à l'âge de 28 ans sur le front de la Grande Guerre.
- Honoré de Balzac (1799-1850) : né à Tours en 1799 d'un père franc-maçon,
le futur Prométhée de La Comédie humaine fait ses classes chez les oratoriens
de Vendôme et commence à ausculter les types humains de la Touraine. Il en tirera
Le Lys dans la vallée, l'un de ses plus beaux livres, dont l'action se
déroule sur les bords de l'Indre.
- Georges Bataille (1897-1962) : ami des surréalistes, l'érotomane mystique
termine ses jours à Orléans en 1962.
- René Descartes (1596-1650) : son enfance, il la passa près du Grand-Pressigny,
dans un village du nom de La Haye. Aujourd'hui, La Haye est devenue Descartes.
C'est plus vendeur.
- Antoine Laurent de Lavoisier (1743-1794) : le créateur de la chimie moderne
fut aussi un propriétaire terrien du Blésois, terrain d'élection de ses nombreuses
expériences agricoles : sélection des grains, diffusion de la pomme de terre,
etc.
- Charles Péguy (1873-1914) : « Demain sur nos tombeaux / les blés seront
plus beaux. » Tué au front en 1914, le chantre du sol français avait été un
orphelin d'Orléans. Sorti de Polytechnique, il devient socialiste, puis cocardier.
- François Rabelais (environ 1485-1553) : né aux alentours de 1485 à Chinon. C'est
ce paysage et les gens qu'il côtoie qu'il immortalisera dans les célèbres aventures
de Gargantua et de Pantagruel.
- Richelieu (1585-1642) : c'est à Richelieu, près de Chinon, que le
grand cardinal fit dessiner par des architectes sa cité idéale. Idéale, donc
symétrique et régulière. Et fastueuse, cela va sans dire.
- Pierre de Ronsard (1524-1585) : né hobereau près de Vendôme, Pierre de Ronsard devient
le poète officiel de la cour des Valois. Il fut un godelureau déchaîné, doublé
d'un séducteur habile : « Un petit feu me court / frétillant sous la peau, je
suis muet et sourd. » C'est l'heure fraîche et joyeuse de la Renaissance.
- George Sand (1804-1876) : écrivain au tempérament passionné et à la réputation un tantinet sulfureuse. C'est autour de son château berrichon qu'elle trouva une bonne partie de son inspiration.
- Maximilien de Béthune, baron de Rosny et Sully (1560-1641) : originaire de l'Artois, le duc de Sully, compagnon d'armes
d'Henri IV reçut le duché de Sully, sur la Loire. Passé surintendant, il rétablit
l'équilibre financier du royaume et favorisa largement l'agriculture.
- Léonard de Vinci (1452-1519) : c'est l'architecte, non le savant ou le peintre,
que François Ier invite à épauler ses élans bâtisseurs. Léonard commence
par esquisser une ville nouvelle et un palais à Romorantin, puis zappe sur le
grand projet du règne : Chambord, où sa contribution est décisive. Si les célèbres
escaliers tournants sont à coup sûr son œuvre, il est probable qu'il inspira
aussi le plan d'ensemble du château.