Inde : Chennai, l’ex-Madras, capitale du Tamil Nadu

Inde : Chennai, l’ex-Madras, capitale du Tamil Nadu
© Jayakumar - Shutterstock

Étape incontournable d’un voyage en Inde du Sud, Chennai, capitale du Tamil Nadu et 4e ville du pays, ne séduit pas au premier abord. Industrielle, étendue et chaotique, l’ex-Madras se révèle pourtant au fil des balades une métropole attachante, donnant à voir l’un des visages modernes de l’Inde. Mais c’est aussi une ville d’artistes et d’intellectuels, à la longue et riche histoire, aux figures remarquables et à la spiritualité affirmée. Chennai gagne à être connue…

Mylapore, Madras, Chennai : du petit port à la moderne conurbation

Mylapore, Madras, Chennai : du petit port à la moderne conurbation
Chennai © HARISH - stock.adobe.com

« La forme d’une ville change plus vite que le cœur des hommes » a écrit Baudelaire. Capitale du Tamil Nadu, 4e ville d’Inde par sa population (environ 4 681 000 habitants), étendue au bord du golfe du Bengale, Chennai est l’archétype de la ville indienne qui a traversé les siècles en s’agrandissant sans cesse.

Le géographe grec Ptolémée avait déjà une idée de ce lieu qu’il nomma Mailapuram. Ce nom dériva en Mylapore, qui désignait le noyau d’origine de la ville. C’est encore aujourd’hui le nom d’un quartier.

Au cours de ses voyages, le Vénitien Marco Polo y passa au début du 13e siècle, il en parle comme d’un « endroit solitaire et éloigné ». La ville prit le nom de Madras à l’époque coloniale britannique, et fut rebaptisée Chennai en 1996, en souvenir de « Chennapattanam », un  autre vieux quartier de la ville. De nos jours, c’est un important carrefour commercial et le plus grand port de l’Inde du Sud.

Mount Road © AJP - Shutterstock

Bourdonnante d’activité (commerce maritime, industries notamment informatiques), cette très vaste agglomération ne constitue-t-elle pas la vivante illustration de l’essor économique du pays ?

Elle ne séduit pas de prime abord. Elle ne dévoilera son vrai caractère aux voyageurs qu’après les premières bouffées d’air chaud et souvent pollué (mais moins tout de même qu’à Bangalore ou Delhi).

Longues distances, circulation intense, embouteillages aux heures de pointe, ces tracas engendrés par le progrès économique ne doivent pas vous décourager. Chennai est une ville possédant une vraie personnalité.

Quelques beaux monuments d’époque britannique, un musée remarquable (Government Museum), la très longue plage (Marina Beach), une vie culturelle dynamique : autant de raisons pour y séjourner plus longtemps qu’entre deux bus ou deux trains…

Madras : un port maritime dédié aux échanges

Madras : un port maritime dédié aux échanges
Plage et port de Chennai © Ganeshkumar - stock.adobe.com

Rien de surprenant qu’au fil des siècles les Européens soient venus sur la côte du Coromandel (l’ancien nom du littoral du Tamil Nadu) pour chercher des richesses et établir des comptoirs.

Les pionniers furent les Grecs et les Romains, qui commerçaient avec les Indiens sans doute par l’intermédiaire des marchands arabes. Les Romains étaient « fous d’Inde ». Épices aux effluves captivantes, poivre et cannelle, perles et diamants, ivoires, soieries, coton, ces denrées exotiques exaltaient les esprits.

L’empereur Néron avait mis Cochin (côte du Malabar, aujourd’hui l’état voisin du Kerala) sur la carte romaine du monde. Il portait des soieries indiennes et se baignait dans du nard indien (huile essentielle précieuse). Les murs de sa chambre étaient incrustés de perles indiennes. Un système de tuyauterie en or et argent diffusait des essences parfumées d’Inde. Et même les courtisanes de Rome exigeaient d’être payées en joyaux et essences indiennes.

Statue de Sir Thomas Munro, ancien gouverneur de Madras © Johnny Madhu - Shutterstock

Les navigateurs portugais débarquèrent au 16e siècle. Dans Les Lusiades (1572), le poète Luis de Camoes qualifia Mylapore de « belle, grande et riche ». Les Portugais continuèrent à appeler cet endroit São Tome de Meliapor, en souvenir du tombeau de l’apôtre saint Thomas (lire plus loin son histoire).

Après un bref passage des Hollandais, voici les nouveaux conquérants, venus aussi par la mer : les Anglais. Francis Day fonda en 1639 un comptoir commercial de l’East India Company, aussi important que Calcutta. Les Britanniques, à la fois des commerçants et des colons, transformèrent la ville en une place forte bien défendue. Ceci marqua le début de l’essor de Madras qui retrouva son caractère indien après l’indépendance de l’Inde (1947), et poursuivit sa fulgurante expansion.

Un oublié de l’histoire : l’humaniste Periyar

Un oublié de l’histoire : l’humaniste Periyar
Statue de Thanthai Periyar © Olivier Page

Chennai (Madras) est la patrie de Thanthai Periyar (1879-1973), un humaniste reconnu en 1970 par l’Unesco comme « Le Prophète du nouvel âge, le Socrate de l’Asie du Sud-est, père du mouvement social et ennemi acharné de l’ignorance, des superstitions, des coutumes vides de sens et des habitudes inutiles ».

Social-révolutionnaire, activiste et rationaliste, Periyar a lutté toute sa vie contre la suprématie de l’hindouisme et des brahmanes, le système des castes, et les mauvaises conditions des femmes.

Après avoir été compagnon de route de Gandhi, il créa le Mouvement pour le respect de soi-même en 1925, luttant pour la justice sociale et la reconnaissance des droits bafoués des femmes. Il se déclarait athée, Dieu selon lui est inutile. De tels propos en Inde n’avaient jamais été entendus ! Rationaliste (mais pas marxiste, bien que proche du socialisme), cet intellectuel engagé fit connaître dans son pays les idées de Rousseau et de Voltaire.

Pendant la majeure partie de sa vie, il prononça deux à trois discours par jour, pour diffuser ses idées. Gandhi était végétarien, Periyar avait comme règle de manger de la viande. Avec le temps, Periyar passa pour un adversaire de l’hindouisme. Visionnaire, il instaura le mariage moderne sans passage par le temple, et milita pour le planning familial. Il rêva de la création d’un État dravidien non brahmane appelé le Dravidstan.

Son influence a été immense au Tamil Nadu. Encore aujourd’hui beaucoup d’Indiens se reconnaissent dans ses idées rationalistes. On peut visiter son mémorial (sa tombe) et le musée qui lui est consacré au sein du Periyar Thidal, dans le quartier de Vepery. Dans cet enclos privé, une fondation perpétue l’enseignement et les idées de Periyar.

La ville de l’apôtre saint Thomas

La ville de l’apôtre saint Thomas
Basilique Saint Tomas © Henning Marquardt - stock.adobe.com

« Je suis à la fois hindouiste, musulman, bouddhiste, juif et chrétien » disait Gandhi pour calmer les tensions religieuses. Nous voici dans le quartier de Mylapore, au sud de Chennai, devant l’imposante basilique Saint Thomas (San Thome Basilica), un grand édifice néo-gothique (1891) d’une blancheur immaculée.

C’est là que l’apôtre saint Thomas (surnommé « l’incrédule ») aurait été enterré après sa mort à Madras en l’an 72 après J.-C. Il débarqua au Kerala en 52 après J.‑C., où vivait une communauté juive exilée, puis il passa sur la côte du Coromandel, et prêcha la bonne parole auprès des Indiens de l’actuel Tamil Nadu.

La basilique serait l’une des trois églises au monde à être construite sur les reliques d’un apôtre après la basilique Saint-Pierre de Rome et la cathédrale de Saint-Jacques-de-Compostelle. Des Indiens revêtus de sari pour les femmes et de dhoti pour les hommes   prient en silence. Ils vénèrent le saint qui, tel un esprit scientifique, n’a cru à la parole divine qu’après avoir vu les plaies du Christ.

Tombe de Saint-Thomas © Sam D'Cruz - stock.adobe.com

Au sous-sol, la crypte est un haut-lieu de dévotion, on y voit une tombe vitrée contenant un mannequin de cire représentant saint Thomas. Comment est-il mort ? Marco Polo pensait qu’un chasseur de paon l’avait tué en tirant une flèche par erreur. Dans le petit musée, un reliquaire renferme cette supposée pointe de flèche historique.

En réalité, il aurait été martyrisé et transpercé d’un coup de lance alors qu’il priait dans une grotte à l’emplacement de l’actuel Mont Saint-Thomas (Mount Saint Thomas). Ses reliques auraient été transférées en l’an 392 de Mylapore dans la cité d’Édesse (Sanliurfa en Turquie aujourd’hui), puis sur l’île de Chios (Grèce). Là, elles furent volées en 1258 pour être transportées à Ortona (Italie) où elles seraient toujours conservées dans la Basilique San Tommaso.

Chennai, où souffle l’esprit

Chennai, où souffle l’esprit
Tombe du Père Ceyrac © Olivier Page

Un autre oublié de l’histoire : le père Pierre Ceyrac (1914-2012). Il débarqua à Madras en 1925, deux millénaires après saint Thomas, pour se mettre au service des plus faibles, les miséreux des bidonvilles, les intouchables, les enfants et les femmes. Comme Mère Teresa à Calcutta, il fut aimé et respecté des plus pauvres. Nous avons retrouvé sa tombe au cimetière des pères jésuites du Loyola College. Je l’avais rencontré dans les camps de réfugiés cambodgiens en 1988. Ce fut un moment d’émotion.

Difficile aussi de parler de Chennai sans évoquer la Theosophical Society ou Société Théosophique, dont le siège se trouve dans le quartier d’Adyar. La théosophie est une doctrine basée sur la théorie d’une sagesse divine, omniprésente dans l’univers et dans l’homme. Fondée à New York en 1875, la société théosophique fut dirigée par l’Anglaise Annie Besant jusqu’en 1933. Cette femme charismatique avait été une militante féministe dans sa jeunesse et la mère spirituelle de Krishnamurti ! Une destinée remarquable ! À sa mort, son corps fut brûlé selon la tradition indienne.  

Banyan de la Theosophical Society © gnanistock - Shutterstock

La Theosophical Society a reçu des hôtes illustres. Pierre Loti, curieux de tout, n’y resta qu’une journée en février 1900 et s’en alla dégoûté par cet « austère asile du néant et du vide ». C’est l’inverse qui se passa avec Alexandra David-Néel. Enchantée, exaltée, elle y résida un mois en novembre 1911 avant de partir explorer la Chine et le Tibet.

Le site est un havre de paix dans la turbulente Chennai. Dans le jardin, les branches d’un banian couvrent plusieurs centaines de mètres carrés. Ce serait un des trois plus grands banians au monde. Le record mondial est détenu par le banyan d’Howrah (près de Calcutta), d’une surface végétale de 14 500 m2 (plus d’1 hectare !). Le banyan n’est-il pas l’arbre de la Bodhi sous lequel le Bouddha atteignit l’Éveil ? Cela se passa à Bodhgaya, dans la vallée du Gange, il y a 2 500 ans.

Fiche pratique

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Comment y aller ?

Vols quotidiens (avec correspondance) jusqu’à Chennai avec Air India, Emirates, British Airways, Lufthansa… 

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Découverte alternative de Chennai

- Association Story Trails : 21/2 TTK Road, 1st Cross, quartier Sriram Nagar. Chennai. Accepte des individuels (couple) ou des petits groupes jusqu’à 10 pers. Durée d’une balade : de 2 h 30 à 4 h 30. Tarifs : en moyenne 6 500 Rs pour 2 pers (env 83 €). Réservation et paiement en ligne sur leur site, où vous trouverez tous les détails. Une belle manière de découvrir la ville à travers ses habitants. Cette association indienne organise des balades guidées (à pied, en rickshaw, ou en voiture) sur des thèmes variés, dans les villes de Chennai, Madurai, et Pondichéry. Les guides sont jeunes, anglophones, venus de tous les horizons (tourisme, université, communication, entreprises sociales…), tous passionnés par leurs villes, leurs histoires et leurs secrets. Le choix du thème se fait sur leur site très bien fait. Rien qu’à Chennai, il y a 12 thèmes de balades : bazaar trail (le marché de Chennai), dancer’s trail (la tradition indienne de la danse), jewellery trail (la bijouterie et les pierres précieuses), spice trail (les épices) et bien sûr un food trail (la cuisine des rues).

Où dormir ? Où manger ?

- Zostel Chennai: 120, Varun Villa, 5th Street, Ellaiamman Colony, Teynampet. Tél. : 39-58-90-02. Lit en dortoir 650 INR (8 €), chambre double 1 500 INR (19 €). Dîner (120-150 INR, moins de 2 €). Auberge de jeunesse privée dans une impasse tranquille, une villa moderne, un accueil jeune et attentionné, 3 dortoirs mixtes (8 lits superposés) et une chambre privative avec toilettes.

- Broad Lands Lodge : 18, Vallabha Agraharam St. Tél. :  28-54-55-73. broadlandshotel@yahoo.com Doubles 600-1 300 INR (7-17 €). Étrange destinée que celle de ce vieux palais du nabab d’Arcot, devenu au 19s. la demeure d’un riche marchand et le consulat de l’Empire ottoman à Madras ! Aujourd’hui c’est un hôtel pour backpackers.

- Pandian Hotel : 15, Kennet Lane. Tél. :  28-19-10-10. Doubles env 2 000-3 000 INR (25-38 €). Chambres correctes, rénovées pour certaines. Service et accueil pro, resto et bar au rez-de-chaussée.  

- Hotel Victoria : 3, Kennet Lane. Tél. : 48-58-36-38. Doubles 3 300 INR (42 €). Hôtel moderne ayant la propreté comme principale qualité. Les chambres sont très bien entretenues, toutes avec clim. Autre avantage, il y a un bar au rez-de-chaussée : le Tropicana, ouvert tard, qui sert de l’alcool.

- Annalakshmi: 6, Mayor Ramanathan Salai, Chetpet. Tél. : 28-52-51-09. Tlj sauf lun, 12 h-23 h. Plats à la carte 160-320 INR (2-4 €). Une des meilleures adresses de Chennai en raison de la grande qualité de sa cuisine végétarienne. On dîne dans une superbe salle à manger où trône un imposant autel dédié à Annalakshmi, la déesse de la nourriture.    

Texte : Olivier Page

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