4 jours dans la magie des Pyrénées

Forum Trek

<em>P°Y°R°E°N°E°E°S</em>

Un mardi après-midi d’août, aux alentours de 14h, sur le parvis de la gare de Pau. Le Soleil estival fait étal de ses rayons sur le bitume où voitures et piétons cohabitent dans un joyeux bazar. Sur le quai, je scrute au loin l’arrivée du TGV 8581 en provenance de Paris. Repense à toutes ces émotions que j’ai pu ressentir à bord de ce train. Des rires, des joies, des tristesses, des angoisses. Autant d’émotions qui seront à jamais associées à ce moyen de transport aussi étourdissant visuellement qu’intense émotionnellement. Cette fois, je ne monterai pas à bord. Être à la place de celui qui attend m’est quelque peu étrange. C’est une tout autre excitation que d’attendre de voir apparaître au milieu du flot humain qui se déverse à travers les portes ce visage familier que l’on attend tant. Cette fois, c’est une toute autre aventure qui nous attend. Une de celles que l’on se plaît à imaginer, sans trop savoir toutefois encore quels en seront les contours. Une petite balade sur le boulevard des Pyrénées, pour saluer ceux dont nous avons tant rêvé, et dont nous rêvons toujours autant. Un peu comme un amour de jeunesse dont on ne parvient jamais à vraiment faire le deuil. Car jamais rien n’égalera plus son intensité. Ils sont là, juste en face. Ils nous tendent les bras. Nous regardent droit dans les yeux. Demain les aurons rejoint, tout en haut de leurs cimes, loin de l’agitation, loin des contraintes. Loin de tout, mais plus près que jamais du bonheur.

Le Soleil se lève sur le D65. Les premiers rayons viennent éclairer la noirceur d’un bitume qui peine à sortir de l’obscurité. Droit devant nous se dressent tous ces pics qui renferment avec eux une part de rêve, un rêve qui paraît si lointain et si proche à la fois. Juste au pied des cimes mais encore si loin des sommets. C’est là tout le charme de cette montagne qui nous attire et nous envoûte. Qui nous aliène, presque. Les premiers pas sur ce sol rocailleux, au milieu des arbres qui nous encerclent encore en nombre, ont le pouvoir de mettre tous nos sens en éveil. La rugosité de la roche vient exercer sur la plante de nos pieds un frottement sec qui s’adouçit sous l’effet d’une mousse moelleuse qui vient se greffer sur certaines pierres, et dans laquelle on aime sentir nos pieds s’enfoncer délicieusement. Le bruit de l’eau qui s’écoule se mélange aux bêlements désordonné des troupeaux de brebis qui se prélassent au soleil. Une odeur un peu envoûtante, indescriptible, vient chatouiller nos narines. Une odeur partagée entre l’aigreur des déjections bovines et la douceur du parfum de ces petites fleurs de montagnes, qui résistent vaillamment aux contraintes imposées par l’altitude. Chaque pas nous rapproche un peu plus des sommets. La fraîcheur de l’air est chassée par les rayons chauds d’un Soleil dont on se rapproche toujours un peu plus. Le clapotis d’un ruisseau vient résonner à travers la vallée dans un silence assourdissant. A mi-chemin, nous croisons un troupeau de brebis qui se prélasse sur l’herbe tiède et qui laisse échapper son bonheur dans des bêlements gais et désordonnés. Puis, au terme de l’ascension, c’est l’Espagne qui s’offre à nous. Cette Espagne fière, majestueuse, qui révèle à nos yeux soudainement toute la grandeur de son paysage. En contre-bas, un lac dont l’eau se pare d’un bleu à l’uniformité orgueilleuse, dans laquelle se reflète toute cette fierté qui caractérise si bien les ibères. La frontière, à peine visible, se manifeste sous la forme de vieux piquets rouillés chancelants, mal plantés, et en état de décrépitude avancée. Comme un clin d’œil un peu ironique, un peu malicieux, à tous ces enjeux géopolitiques grandiloquents que représente l’établissement d’une frontière. Mais au fond, à quoi bon délimiter une frontière avec une précision millimétrée sur ces terres ? La montagne écrit et suit ses propres règles. Uniques, parfois déroutantes. Mais inaltérables, par dessus tout. Du berger le plus modeste au gouvernement le plus puissant, rien ne peut surpasser la volonté de la nature. Ici, la liberté atteint son paroxysme. Est-il symbole plus puissant qu’une frontière qui devient soudain anecdotique, presque fictive, à la merci du moindre coup de vent, de la moindre goutte d’eau tombée du ciel ?

De l’autre côté du versant, un autre lac, vient timidement dessiner un cœur qui se perd dans l’immensité verte qui l’entoure. Son eau est moins translucide, plus opaque. Comme un amour si intense que l’on n’oserait avouer, rendu muet par la peur bleue de l’échec. Et qui demeure à jamais caché sous cette épaisse carapace opaque. Parfois, il y a certaines personnes que l’on aime tellement que l’on en vient à avoir peur d’avoir des souvenirs. Déjà, la lumière du jour commence à décliner doucement. Sa clarté devient un peu moins éblouissante. Dans quelques instants, il sera temps d’entamer la descente. Le temps d’adresser un dernier regard respectueux à cette Espagne qui nous observe encore de son œil fier. Un peu plus bas, une dernière rencontre insolite nous attend. Nez à nez face à un troupeau de moutons qui semblent aussi surpris que nous de ce face à face inopiné. Après quelques secondes d’observation mutuelle, ces derniers décident finalement de poursuivre leur route. Leurs regards agités et leurs pupilles dilatées laissent paraître toute leur inquiétude quant à notre présence visiblement quelque peu importune. Preuve des rapports tumultueux que l’Homme entretient avec la Nature.

Depuis cette aire de stationnement nichée sur les hauteurs embrumées, le Soleil vient disparaître derrière les cimes. La clarté mourante d’un jour qui vient creuser sa tombe sous les prémisses de l’obscurité d’une nuit naissante. Le calme est total, et rien ne semble en mesure de le troubler. Il se dégage de cet endroit une sérénité, un calme. L’absence de mouvement transcende la beauté du lieu. Comme si tout devait se figer pour que nous puissions enfin apprécier ce spectacle grandiose qui s’offre à nous. Cet immobilisme nous rassérène, aussi. Comme si toutes ces masses rocheuses qui nous entourent, si inhospitalières à vue d’œil, avaient choisi de nous protéger des dangers qui nous entourent. Bercés par ce cocon rocailleux, nous fermons des yeux encore éblouis dans l’obscurité par ces paysages qui invitent au rêve.

La nuit est toutefois de courte durée. Notre hôtel de fortune se retrouve pris au centre de puissantes rafales de vent, soufflant aléatoirement de tous les côtés, laissant échapper une fureur trop longuement retenue. Nous sommes balancés de droite à gauche, de gauche à droite, alternativement, de façon totalement anarchique. Nous réalisons que nous nous retrouvons à la merci de la volonté d’un vent devenu démoniaque, ayant perdu le contrôle de toute sa raison, comme un fou qui serait subitement pris d’une volonté aiguë et violente de quitter l’asile dont il est prisonnier. Ce vent déchaîne toute sa rage sur notre voiture qui semble soudain sous l’emprise d’un esprit habité par une folie contagieuse et incontrôlable. Pourtant, dedans, tout reste calme, paisible. Saisissant contraste entre un extérieur démoniaque et un intérieur apaisé. Les amortisseurs continuent eux d’hurler leur douleur sous cette masse métallique qui s’agite malicieusement au dessus d’eux. Les rafales déchirent le silence de la nuit avec des sifflements stridents dont les vibrations se ressentent jusqu’au plus profond de nos corps. Simple rappel que face à la tempête nous ne sommes rien. Que notre volonté se heurte à celle d’une Nature infiniment plus puissante. Heureusement, ce soir-là, cette dernière nous épargnera.

L’apparition des premiers rayons de soleil vient doucement réchauffer nos paupières encore lourdes. Effet immédiatement atténué par la fraîcheur matinale qui effleure notre visage, qui le saisit jusqu’à en crisper nos propres traits pendant les quelques secondes qui suivent nos premiers pas sur l’herbe humide. Cette humidité qui se transmet presque instantanément de nos orteils jusqu’à nos, comme notre corps jouait un rôle de conducteur d’humidité, catalyseur d’une réaction chimique mystérieuse dont le produit serait ce frisson qui vient secouer nos sens jusqu’à bousculer nos certitudes et nos standards de confort.


C’est un sentier qui démarre à flanc de falaise. Sous nos pieds, le vide s’étire à perte de vue. A sa profondeur effroyable vient se mêler un inconnu fascinant qui nous restera à jamais inaccessible. C’est aussi ce qui le rend si excitant. Un air entraînant parvient tout à coup à nos oreilles. Au début, on le distingue à peine. Un simple son qui se faufile entre les troncs et les racines pour arriver jusqu’à nous. A quelques mètres de là, une succession ininterrompue d’hommes et de femmes qui grimpent ensemble, les uns après les autres, au rythme des chants qu’ils entonnent en chœur. Une longue et joyeuse procession dont l’enthousiasme est tel qu’il en devient contagieux. De ce groupe, il se dégage quelque chose d’un peu fou, indéfinissable, mais terriblement entraînant. Une énergie qui nous fait oublier toute la fatigue accumulée des derniers jours. Une énergie puissante, communicative, entraînante. On parle un peu, de nos origines, de nos randonnées, de notre amour partagé pour ces grands espaces où nous nous sentons si petits, si infimes, mais aussi tellement vivants. La barrière de la langue vole en éclats face à l’énergie mise dans chaque mime. Avec plus ou moins de succès, il faut bien l’admettre. Mais toujours avec cette insouciance partagée qui ne semble plus pouvoir se heurter à aucun obstacle. Comme si notre champ des possibles se démultipliait dans ces vastes espaces qui lui offrent enfin la possibilité de se libérer. Arrivés sur un plateau, nos chemins se séparent. Non sans regrets, mais non sans souvenirs aussi. Direction ce col qui nous tend désormais les bras, mais qui renferme pourtant encore tant de secrets. Quel paysage découvrira-t-on derrière cette imposante masse rocheuse ? Quelle fraîcheur le vent qui caresse la cime nous offrira-t-il ? Autant d’interrogations qui nous captivent, nous donnent envie d’en savoir plus, d’aller chercher cette envie de monter plus haut vers les sommets. Volonté presque instinctive de toujours se tourner vers l’inconnu. Pour ainsi mieux savourer l’imprévisible.

Le brouillard est tombe peu à peu sur le col de l’Aubisque. Un brouillard épais enveloppe les cimes doucement, mais d’une manière si inéluctable qu’elle en paraît presque effrayante. Ces nuages paraissent si frêles, si légers, et pourtant, rien ne semble pouvoir les transpercer. Leur volatilité inamovible est fascinante. Étrange paradoxe que de voir ces formes si frivoles venir prendre au piège ces énormes masses rocheuses devant lesquelles on se sent si petit, si impuissant. Comme si David venait enlacer Goliath. Cette inversion des rapports de force est un de ces fantastiques moments que seule la nature est en mesure de nous offrir. Un moment où l’on se sent basculer dans l’irréel. Où l’on se retrouve soudainement dans une zone où, l’espace d’un instant, l’irrationnel vient effleurer le réel, caresser la frontière du rationnel. Sans jamais la franchir. Avant de se volatiliser aussitôt, comme un pied de nez à ce monde guidé par la raison. Notre monde. Notre monde, qui ne lui accorde que trop peu de place pour qu’il s’y épanouisse. A moins que ce ne soit une question d’intérêt. Trop peu, en tout cas, pour qu’il puisse s’y exprimer librement, laisser sa magie opérer et ainsi libérer la part de rêve qu’il pourrait nous offrir. Alors, ce formidable incubateur de vitalité repart gagner sa liberté ailleurs, vers de vastes espaces lointains, nous laissant ainsi pris au piège de notre propre raison. Aucune prison n’est plus sûre que celle que l’on se bâti pour soi-même. Une prison aux murs impénétrables pour cet irrationnel qui nous fait tant défaut. Pour pouvoir ressentir ses effets, il faut lui accorder de l’intérêt. Et lui consacrer du temps, beaucoup de temps. Deux notions qui aujourd’hui nous échappent. Le monde actuel ne possède guère d’intérêt pour ces futilités-là, trop abstraites, trop lointaines, presque trop superficielles. Au mieux, il les considère inutiles. Au pire, dangereuses. Et pourtant. C’est à partir des sentiments les plus abstraits que l’on retire les émotions les plus intenses. De ceux que l’on ne parvient pas bien à comprendre, à cerner, à expliquer. Un peu comme ces nuages si frivoles qui vont et viennent dans ce ciel des Pyrénées. Ce sont ces sentiments, qui semblent si faibles, si lointains, qui nous emmènent le plus loin dans les couloirs de l’irrationnel, dans le champ de l’émotionnel. Mais voilà, les priorités sont ailleurs. Notre rapport au temps a évolué. Désormais, il n’est plus un ami mais un ennemi. On ne parle plus de profiter du temps qui passe, mais on préfère employer le terme deadline, appellation qui porte en son propre sein les effets morbides de cette transformation infernale, qui semble ne plus jamais pouvoir cesser. Voir ces nuages venir nous caresser la peau, c’est un signe qu’un espoir subsiste. Mince, certes. Très mince. Mais bien réel. Bientôt, ces nuages repartiront, aussi vite qu’ils sont apparus, emportant avec eux tout ce qui contribue à nous faire rêver encore un peu. Mais dans ce nuage obscur se détache une lueur d’espoir. Une lueur où l’on peut encore distinguer un rêve. Tant qu’ils daigneront encore venir chatouiller les dernières limites du monde réel, cette lueur subsistera. Cet espoir d’un monde où le temps deviendrait de nouveau notre allié continue d’exister. Mais pour combien de temps encore ? Personne ne peut le prédire. Cet irrationnel tient à si peu de choses. Mais c’est aussi ce qui le rend si précieux. Alors, continuons de savourer ces instants où l’on sent envahis par ces émotions. Et laissons-nous porter, le plus longtemps possible. Pour que l’irrationnel continue d’être une réalité en nous.

Le lendemain, le brouillard a cédé sa place à un ciel bleu, pur, presque immaculé. Comme si ce brouillard épais avait eu pour effet de nettoyer ce ciel de toutes ses impuretés, de le polir comme on lustre son diamant préféré. C’est sous ce tableau idyllique que nous nous élançons pour la dernière étape de notre périple : un tour du massif du Néouvielle, un des plus hauts sommets Pyrénéens, qui fait à la fois rêver et trembler ceux qui partent à sa conquête. Nous nous contenterons de lui tourner autour, tout en restant à distance de son sommet. Un peu comme un amour que l’on ressent tellement intensément au point de ne pas oser approcher de trop près l’être aimé, de peur d’être brûlé par la puissance d’un amour trop intense pour être vécu. Alors, on s’élance. Pas après pas, roche après roche, l’ascension se pooursuit. Travail long, laborieux. Travail qui nous remet à notre place en tant qu’être humain. Un travail qu’aucune machine ne pourra remplacer. Un travail qui sollicite le corps humain dans sa forme la plus pure, dans la raison même pour laquelle il a été pensé, conçu, créé. Marcher. Un pas après l’autre. Travail long, laborieux. Mais que l’on ne doit à rien, ni personne. Travail réalisé au prix de notre seul effort. La mécanique de la marche est aussi naturelle que complexe. L’ascension est régulière et rectiligne. Nous sillonnons au milieu des roches en diagonale afin de rendre l’ascension moins abrupte. Notre avancée sur ce flanc de montagne est comparable à celle de la fourmi au pied d’un arbre. Nos pieds foulent le sol instable qui parfois se dérobe sous nos pieds. Les appuis se dérobent parfois sur les pierres mouvantes. A cet instant, c’est l’ensemble du corps qui est soumis à rude épreuve. Les épaules tentent de stabiliser les chevilles, et inversement. C’est à cet instant que l’on réalise toute la finesse de la machine qu’est le corps humain. Une machine où chaque rouage, chaque élément, si petit soit-il, joue un rôle essentiel dans le fonctionnement de ce puissant appareil. Que l’on se rend compte que le plus infime des dysfonctionnements mettrait en péril l’ensemble de l’artifice. La fragilité de cette machine n’a d’égale que sa puissance. Et c’est ainsi que nous nous retrouvons à plus de 2 500 mètres au dessus du niveau de la mer, au dessus des nuages, des vallées, des ruisseaux. L’impression de dominer tout ce qui nous entoure en n’étant qu’un point invisible perdu dans un océan de terre. Soumission dominatrice suprême. En contrebas, trois lacs s’alignent les uns après les autres, dans un ordre presque déconcertant au milieu de cet amoncellement désordonné de roches et de plantes qui tentent de s’adapter tant bien que mal à l’environnement hostile dont elles ont hérité à leur naissance. Comme si ces trois lacs étaient apparus un peu comme par magie au milieu du chaos. Le bleu de leur eau est profond, d’une pureté presque irréelle. Au point qu’une infime onde perturbatrice viendrait provoquer une déflagration irréversible. Un bleu que l’on n’oserait pas salir de nos doigts, de peur de perturber ce modèle d’uniformité bleue. Enfin, après une dernière ascension bien moins rude que les précédentes, apparaît, niché entre les cimes, cette petite cabane qui doit nous accueillir pour la nuit. Un havre de paix et de tranquillité où pourtant la vie bat son plein. Mais d’une manière un peu décalée, par rapport à celle que nous pouvons avoir l’habitude de fréquenter. Une vie d’une intensité que l’on retire d’abord de sa douceur. Un lieu de vie sans codes pré-établis, sans règles à suivre, sans consignes à respecter. La seule répression ici provient de la nature. Pourtant, la communion semble totale. Comme s’il régnait ici un respect mutuel, une cohabitation apaisée qui nous semble pourtant tellement lointaine quelques centaines de mètres plus bas. Ici, tout en haut des sommets, on ne fait pas qu’exister, on vit. Et cette vitalité se traduit d’abord par cette mise en exergue de nos sens qui un à un se développent, s’aiguisent jusqu’à devenir infaillible. Instabilité merveilleuse qui nous transporte bien au-delà encore de ces sommets. Ici, plus qu’ailleurs, la vie est temporaire. Car l’environnement n’est pas propice à une sédentarisation prolongée. Car l’isolement Si les sommets sont éternels, c’est car notre passage est temporaire. Le temporaire appelle l’instabilité. Cette instabilité tellement crainte par certains, tellement recherchée par d’autres. Mais qui ne laissera jamais personne indifférent. L’instabilité est un de ces rares ressentis que l’on ne peut ignorer. C’est sûrement ce qui le rend si puissant. On ne peut pas ignorer l’instabilité. On s’en accommode, avec plus ou moins de réussite, on en tire partie ou on la subit, mais l’on ne peut pas passer outre. Elle nous pousse à accomplir A vivre, tout simplement. C’est ce qui la rend si précieuse. Si puissante, aussi. C’est cette instabilité qui a poussé tous ces hommes et ces femmes à gravir tous ces sommets, à franchir tous ces cols, à traverser toutes ces vallées. La recherche de l’instabilité ultime, comme l’ultime accomplissement d’un destin marqué du sceau de cette volonté de vivre toujours plus intensément. Arriver ici, c’est ressentir cette déflagration émotionnelle, c’est se laisser enfin submerger par les vagues de la vitalité, c’est s’abandonner à cette instabilité.

Quand on arrive ici, on se sait prêt à s’abandonner à cette instabilité que l’on a si longtemps cherché à fuir. Que l’on a tant redouté. Comme l’accomplissement ultime de nos vies. Un accomplissement ne se vit pas, il se partage. Alors, quand on lit dans le regard de l’autre cet accomplissement que l’on a tant recherché, pour lequel on s’est parfois tant battu, pour lequel on a parfois fait tant de sacrifices, l’émotion que l’on en retire est indescriptible. Cette aventure commune nous a offert une vision qui restera gravée en nous pour l’éternité : celle de la vie avec un grand V. Le soir, dans la petite salle à manger, l’ambiance est chaleureuse. Un brouhaha qui, 9 fois sur 10, aurait été pénible, éreintant, Une sorte de bonheur assourdissant qui nous Un brouhaha qui nous coupe de tous les bruits qui nous éreintent Comme une bulle protectrice que l’on ne souhaiterait jamais quitter.

Ici, tout se partage, des plats aux émotions. L’individualisme demeure ici une notion étrangère. Après quelques parties endiablées de jeux de société, nous nous allongeons dans l’herbe fraîche, les yeux rivés vers le ciel. A 2500 mètres, vers minuit, le froid est vif, piquant. Pourtant, pas un frisson ne parcourt nos corps. La chaleur qui s’échappe de nos cœurs fait l’effet d’un rempart sur le froid mordant qui rôde autour de nous, l’engloutissant en une fraction de seconde dès qu’il s’approche un peu trop près. Dans le ciel, les étoiles brillent par milliers. En voir autant ainsi, simultanément, à portée de main, éveille en nous de nouvelles émotions. Nous frissonnons, cette fois, non pas de froid, mais bien de bonheur. Car voir toutes ses étoiles s’offrir ainsi à nous, c’est comme si nous avions tout l’univers à portée de main. Ici, la notion d’échelle devient secondaire. Les choses les plus immenses nous paraissent minuscules. Comme si nous avions pénétré dans un monde parallèle, où tout était subitement rendu possible par simple volonté d’esprit et de cœur. Jamais nous n’avions vu autant d’étoiles filantes en un laps de temps si court. Chacune apparaît comme un cadeau, une minuscule chose frivole que nous avons à peine le temps d’apprivoiser du regard avant de la voir s’envoler vers d’autres horizons. Comme une bête apeurée qui cherche à fuir le prédateur menaçant. Ces étoiles renvoient dans la nuit une lueur intense, belle, majestueuse. L’obscurité luit et nos regards brillent. Le silence est total. Pas un bruit ne vient troubler ce spectacle majestueux. On pourrait presque entendre le son des étoiles qui passent les unes après les autres. Distinguer le son émis par la traînée qu’elles laissent derrière elle à chaque fois et qui se disperse lentement dans le ciel. Ou du moins, on l’imagine. Comme on imagine nos vies, ici, perchées au milieu de tout et de rien à la fois.

Une vie est-elle aussi fragile que ces minuscules étoiles qui filent dans le ciel et défilent sous nos yeux ? Comme elles, la vie est courte, mais intense. Intense comme ce moment que nous vivons en ce moment même. Incessante et trépidante comme ce défilé que notre regard ne parvient pas à suivre et à couvrir entièrement. L’intensité, la notion de moment présent, sont ici poussées à leur paroxysme. Parce que ce spectacle ne se déroule souvent qu’une fois dans une vie, lorsqu’on a la chance d’y assister.

Le lendemain, au réveil, un spectacle totalement différent s’offre à nous. Le pouvoir de la lumière est ici décuplé. L’eau des lacs, si bleue sous l’effet de la lumière du Soleil, se pare désormais d’une couleur qui oscille entre le gris et le blanc. Au premier regard, on pourrait presque croire qu’elle est gelée. Désormais, ce sont les cimes qui attirent la lumière. Leur revêtement grisâtre de la veille a laissé sa place à une parure rouge-orangée, comme si la montagne s’était vêtue de sa plus belle robe de soirée et désormais revenait, dans une fatigue un peu majestueuse, au sommeil. Nous en sommes à la dernière étape de notre périple. Nous sommes partis il y a seulement 4 jours et pourtant, ce départ nous paraît si loin. Les échelles de temps sont bouleversées aussi. En plus de celles spatiales, la montagne dérègle aussi les échelles de temps. Ici, plus de certitudes. Mais, c’est lorsque l’on s’avance sans certitude que l’on saisit le mieux la beauté des choses. Que l’on s’offre presque entièrement à ce nouvel environnement qui nous entoure. Sans ces repères spatio-temporels, nos sens s’aiguisent afin de combler ce vide qui nous effraie et ainsi tenter de discerner quelques repères qui nous rassurent. Nos jambes lourdes, qui portent le fardeau de 4 jours de marche du matin au soir, viennent s’écraser sur les pierres avec une brutalité presque inhumaine. Cette roche grise chauffée à blanc par toute la puissance du Soleil qui semble concentrer tous ses rayons sur nos corps endoloris. La sueur s’écoule lentement, du front au menton. Son humidité saline vient mouiller légèrement nos lèvres. Peu à peu, le paysage commence à se transformer. Le sol d’un gris presque lunaire laisse apparaître quelques tâches verdâtres qui luttent tant bien que mal pour exister. L’eau des ruisseaux, qui ne manifestait sa présence que par un mince filet un peu timide, devient un peu plus abondante. La descente est longue, laborieuse. Mais tout sauf pénible. On avance doucement, comme pour rallonger encore un peu ce temps passé entre monts et sommets, coupés du monde, hors de toute réalité décente. Mais pourtant, chaque pas nous rapproche inéluctablement de la fin de l’aventure. Une aventure qui nous aura marqués, comme elle aurait marqué n’importe quel être humain. Car l’on ne se retrouve pas tout là-haut, coupé de tout, par hasard. Cette aventure, on la recherche. Mais que cherche-t-on, finalement ? Quelque chose d’un peu flou, quelque chose de différent pour chacun. Quelque chose qui nous anime. Quelque chose qui fait vibrer en nous une petite flamme qui jamais ne s’éteint totalement. Quelque chose que l’on ne vit parfois qu’une seule fois. Terrible paradoxe pour un moment que l’on aimerait vivre encore cent fois. Mais condition inévitable pour atteindre ces sommets d’intensité. L’intensité est dans le temporaire. Arrivés en bas, le retour à la civilisation est brutal. Les voitures défilent les unes après les autres, dans un flot ininterrompu de vrombissements de moteurs mêlés à une odeur aigre d’essence brûlée. Il nous reste un dernier obstacle à franchir pour achever notre périple. Rejoindre notre point de départ, situé à une quinzaine de kilomètres derrière le mythique Col du Tourmalet. Pas une mince affaire. Nos jambes endolories ne supporteront plus un tel effort. Alors, il ne reste plus qu’à avoir foi en l’humanité. Comme si l’on donnait une deuxième chance à cette humanité que l’on a fui pendant cette parenthèse où la nature nous a guidés. Il ne nous reste donc plus qu’à tendre une main. Une voiture passe. Puis une deuxième. Puis une troisième. Enfin, après quelques minutes dans une sorte d’espérance désespérée, un clignotant s’allume. Le frottement des freins d’une berline beige résonne sur le bitume. Et nous voilà partis pour la dernière étape. Les paysages défilent vite. Bien plus vite que lors des 4 jours passés. C’est une autre manière d’observer ce monde qui nous entoure. Ni meilleure, ni moins bonne. Simplement différente.

Sur la route du retour règne dans l’habitacle un silence, tout sauf pesant. Simplement un silence nous laissant le temps de revenir sur terre. De réaliser. Se remémorer. Pour que vive à jamais en nous ce souvenir de ces 4 jours, un peu magiques, un peu hors du temps. Prendre le temps de réaliser. Prendre le temps de vivre. Et pas seulement d’exister.

Bonjour. Je découvre votre chouette carnet grâce au concours des carnets de voyage de l’automne (dont je suis l’un des gagnants avec vous avec mon carnet sur Chypre si vous voulez jeter un oeil).

Bravo pour votre séjour pyrénéen, libre et très bien écrit, belle plume ! Je n’ai pas ce talent.

Bonne continuation
Etienne

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