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Théodore Monod n'est pas qu'un scientifique chevronné aux expériences extrêmes, sa quête de cailloux se double d'une réflexion profonde sur le sens de la vie et la marche du monde. Dans les Méharées, le scientifique se fait pédagogue pour expliquer le désert avec humour. Puis il nous confie les leçons apprises au cours de ses périples : " l'indispensable, le vrai, ne pèse pas lourd, à peine trente kilogrammes par mois ". À comparer avec nos besoins… Théodore Monod nous parle de tout cela, de science, mais surtout de vie et de quête d'absolu.

À la lumière du désert

© Edmond DiemerLa vie et l'œuvre de Théodore Monod ne peuvent être dissociées de l'image du désert. La mémoire collective conserve l'image du vieillard marcheur du désert, de l'aventurier solitaire. Pourtant, sa relation au désert dépasse singulièrement la simple performance. Pour lui, le désert est une philosophie, un cadre de pensée. " Le désert en tant que tel est très émouvant. On ne peut pas rester insensible à la beauté du désert. Le désert est propre et ne ment pas (…). Le désert appartient à ces paysages capables de faire naître en vous certaines interrogations. " Les mots de Théodore Monod à propos du désert sont innombrables, car il est l'espace même qui lui inspire sa pensée. Le voyage au désert est synonyme d'austérité, de simplicité et de dépouillement, à l'extérieur comme de l'intérieur.
Le jeune Théodore Monod éprouvait une vraie fierté à être " le premier Européen (et encore plus le premier géologue !) à avoir traversé la chaîne de l'Ahnet de part en part ". Il voulait devenir un " vrai méhariste ", s'approprier ce milieu hostile entre tous à l'égal des hommes qui y étaient nés. Mais le goût du défi l'a peu à peu laissé indifférent. Son vrai moteur était l'aventure, la découverte et le dépassement de soi. Il était le dernier des naturalistes du XVIIIe siècle par sa conception des sciences naturelles comme " l'exploration systématique de notre planète et l'inventaire de ses richesses ". Simple folie d'un scientifique hors norme ? Pas seulement, car sa curiosité dépassait largement les frontières des sciences naturelles. Il aimait l'esprit du voyage conçu dans l'effort. Le marcheur du désert savait savourer le bonheur des haltes, la cérémonie du thé, les nuits salvatrices avant une nouvelle journée de souffrances, la mélancolie de la fin du voyage qui pousse à de nouveaux départs. Sa pratique du voyage appartient à un temps révolu, celui des grands aventuriers marcheurs.
L'univers de Théodore Monod est en voie d'extinction. Le monde des nomades a peu à peu été rattrapé et étouffé par le monde sédentaire qui ne peut supporter son esprit de liberté, son mépris de frontières si chèrement acquises. " Au fond, j'aurai été l'un des derniers voyageurs sahariens de la période chamelière. Une secrète mélancolie s'attache aux choses qui meurent quand on les a beaucoup aimées. Bien sûr, il faut savoir refermer la parenthèse, accepter de se voir relayé, savoir, sur la pointe des pieds, discrètement, disparaître dans la coulisse. "
À l'égal du désert, Théodore Monod aura su rester humble. Il minimisait ses exploits avec dérision : " On s'expose à quelques désagréments en allant au désert, mais parler de danger est exagéré. (…) C'est avant tout un effort physique et psychologique. Il faut tâcher de ne pas se démoraliser en route ". Il a pourtant réussi la performance d'un périple de 900 km sans point d'eau. Mais plutôt que de conter ses prouesses, il préfère, dans L'Or des Garamantes, nous faire partager les difficultés de la lecture à dos de chameau. Le marcheur du désert ne manquait ni d'humour, ni d'idées pour faire avancer l'humanité.

Une vie pour un monde meilleur

Monod et son herbier dans le Tibesti © Edmond DiemerThéodore Monod n'a pas seulement fait de sa vie un exemple, il a aussi milité pour les causes qu'il croyait justes. Elles sont multiples : dialogue entre les cultures et les religions, défense des droits des animaux, lutte contre la guerre d'Algérie et l'arme atomique, ou plus récemment, pour le droit au logement ou les sans-papiers.
On ne peut comprendre la pensée de Théodore Monod sans parler de sa foi profonde. Fils et petit-fils de pasteur, la science l'a rattrapé sur le chemin du pastorat. Mais il n'en a pas délaissé pour autant ses hautes exigences spirituelles. Il récitait quotidiennement les Béatitudes, le sermon de la tendresse évangélique, et jeûnait chaque vendredi, " un jeûne total, sans nourriture solide ou liquide ", jeûne spirituel et militant, pour la justice et pour la paix. Vaste programme qu'il s'est acharné à mettre en pratique.
Durant ses années africaines, il s'est initié à l'Islam au contact des nomades et a noué de riches amitiés avec de grands penseurs musulmans, tels que Amadou Hampathé Bâ, également membre du conseil exécutif des Nations Unies pour l'Afrique dans les années soixante, et auteur de cette formule souvent rapportée : " En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle ". Théodore a partagé avec lui la certitude que " la connaissance de l'autre implique d'adopter le point de vue de l'autre. (…) Ce qu'il faudrait, c'est toujours concéder à son prochain une parcelle de vérité ". Théodore Monod a sûrement mis en pratique cette théorie au contact des nomades.
Dans le domaine religieux, il considère que la vraie foi dépasse le clivage des confessions : " Une rencontre des vérités essentielles des diverses croyances qui se partagent la Terre pourrait se révéler d'un usage religieux vaste et universel. Peut-être serait-elle plus conforme à l'unité de Dieu, à l'unité de l'esprit humain, à celle de la création tout entière ". En définitive, le salut de l'humanité passerait par l'écoute et la compréhension réciproque.
Les espoirs que Théodore Monod plaçait dans l'humanité se sont tour à tour brisés au fil du siècle qu'il a traversé. Il a connu l'antisémitisme jusqu'à l'horreur dont il a souffert (sa femme était juive), et contre lequel il s'est battu, puis il s'est engagé contre toutes les formes de mépris de la vie. Il a dénoncé la guerre d'Algérie et a ouvertement critiqué les méthodes de l'armée dans les camps de prisonniers. Signataire du manifeste des 121, il y a perdu son poste à l'IFAN, mais il a lutté avec fierté contre la colonisation et l'oppression de l'homme par l'homme. " Les lions n'apprennent pas aux lionceaux à tuer leurs frères, l'homme apprend à son enfant à tuer des enfants d'homme. On est passé de l'âge des cavernes à l'âge des casernes. Et préparer un crime est déjà un crime. " Il s'est également illustré dans la lutte contre la bombe atomique : " L'arme nucléaire, c'est la fin acceptée de l'humanité (…). La bombe atomique est la seule arme qui attaque une population dans son devenir biologique et physiologique ". Il érigeait en principe le respect de la vie, jusqu'aux plantes et aux animaux. À ce titre, il militait contre la chasse, la corrida et les expériences sur les animaux.
Théodore Monod défendait le droit à l'insoumission et à la révolte, mais prônait la non-violence comme méthode d'action. Il admirait Gandhi et tentait d'en imiter le combat. Il essayait d'attirer l'attention par des actes symboliques, comme le jeûne, emblématique de sa révolte contre notre société de consommation.
Théodore Monod était un homme de foi et de conviction : son combat, le respect de la vie sous toutes ses formes, son arme, la tolérance et le dialogue. Il est étonnant de voir à quel point ses luttes nous semblent aujourd'hui si légitimes.

Théodore Monod était destiné au pastorat, alors il se choisit un diocèse : le désert. À dix-huit ans, il écrivait : " La vie n'est pas la joie. C'est la tension de l'effort continu ; c'est le labeur physique et le surmenage intellectuel ; c'est l'austère accomplissement du devoir ". Une pensée de jeunesse qui porte pourtant en germe le goût de l'effort et de l'accomplissement dans la douleur. Au désert, il aura pourtant trouvé bonheur et source de réflexion sur son siècle. À la disparition du monde nomade qu'il avait fait sien, il répond par la fatalité, mais il aura passé sa vie à nous compter les merveilles de la planète pour nous apprendre à la respecter. Sa conception du voyage est une leçon de vie : la connaissance de l'autre suppose un véritable effort de tolérance et d'ouverture d'esprit. À l'heure du Paris-Dakar et du tourisme de masse en hôtel trois étoiles, il est utile de se souvenir du marcheur du désert.

Photographies: © Edmond Diemer