Sainte-Hélène, île inutile ?


Sainte-Hélène, île inutile ?

Pauvre île qui embête tout le monde, à commencer par les Anglais. Ne sachant que faire de ce « confetti d’Empire », ils dépêchent à Jamestown à longueur d’années des experts, des commissaires ou des chargés de missions pour évaluer la rentabilité d’un aéroport. Sainte-Hélène coûte cher à la Grande-Bretagne dont elle dépend en tout. Elle ne produit rien. Elle ne rapporte rien. Faute de quoi, les Anglais cherchent des solutions pour que cette lointaine possession héritée d’un autre âge, cesse d’être un poids.

Je sais un peu maintenant ce qu’il y a derrière cette forteresse, cette masse de pierres faussement inaccessible, prétendument inhospitalière. Jamais en une semaine, je n’ai éprouvé un sentiment de réclusion ou de claustration, jamais je n’ai perçu l’océan comme une prison. La nature est si éclatante et luxuriante que je m’y suis fondu totalement, dans une sorte d’autarcie très tranquille et douce à vivre. En cela Sainte-Hélène est poignante, elle ne cesse de payer d’être là où elle a surgi, inexplicable paradis au milieu de rien. D’où ce mauvais mot d’Albine de Montholon : « C’est le diable qui a chié cette île en allant d’un monde à l’autre ».

Sa réputation d’île sinistre a été entretenue, il faut le dire, par les nostalgiques de Napoléon associant à tout prix ce lieu d’exil au crépuscule d’un empire. Cette île n’a pas vendu son âme au diable du progrès. Son isolement la condamne dans ce monde du défi, de la vitesse, et du profit. On peut même s’interroger à plus long terme et se demander si un jour elle ne sera pas désertée, avant que la roche, vermoulue par l’humidité, ne l’ait totalement ensevelie.


Texte : Bertrand Deschamps. Photo : Patrick de Sinety