Insurrection au Chiapas

Le 1er janvier 1994, entre en vigueur l'accord nord-américain de libre-échange (ALENA), traité qui accentue la politique économique libérale du Mexique. C'est cette date qu'a choisie l'armée zapatiste de libération nationale (EZLN) pour lancer un soulèvement dans le Chiapas. Les principales villes de cet État de l'extrême Sud mexicain, situé à la frontière du Guatemala, sont occupées par des partisans masqués. Après ce coup de force, des combats entre guérilleros et forces gouvernementales vont durer 12 jours et coûter la vie à 193 personnes, si l'on en croit les autorités ou 400, selon le bilan de l'EZLN.

Le sous-commandant Marcos © www.chiapas.indymedia.org.Les revendications de l'EZLN portent sur l'amélioration de la vie des habitants du Chiapas (éducation, santé…), le respect de leurs droits politiques et culturels, ainsi qu'une meilleure répartition des terres, notamment dans le cadre des communautés. L'opinion publique mexicaine voit resurgir quasiment in extenso les exigences des zapatistes de l'État de Morelos des années 1910. Mais le Mexique a changé. La question agraire n'est plus dominante. C'est donc en élargissant son propos vers une critique de la vie sociale et politique mexicaine et en fustigeant la globalisation libérale que l'EZLN accroît très vite son audience. Local, national, mondial : le combat est mené à tous les niveaux.

Des négociations sont ouvertes dès février, après le reflux des insurgés dans les montagnes. Elles n'aboutissent pas, l'armée et la police investissent en nombre le Chiapas à la veille de l'élection présidentielle. La campagne électorale est marquée par l'assassinat de Luis Donaldo Colosio, candidat du PRI, lequel est remplacé par Ernesto Zedillo Ponce qui est élu en août. La situation économique du pays subit une grave crise et plusieurs États entrent en ébullition. Le pouvoir fédéral tente de relancer des négociations pour calmer le jeu. On craint notamment que les touristes fuient non seulement le Chiapas, mais tout le territoire mexicain.

Le sous-commandant Marcos est de plus en plus visible durant l'année 1995. Du moins sa silhouette surmontée d'un passe-montagne d'où émerge une pipe. Comme tous les porte-parole de l'EZLN, il masque son visage et son identité. Pour des raisons de sécurité, mais aussi pour signifier qu'ils ne sont pas des caudillos, des chefs autoritaires. Au cours d'entretiens - par exemple dans le film documentaire de Tessa Brissac et Carmen Castillo, La véridique légende du sous-commandant Marcos, 1995 -, il raconte son parcours et la genèse du mouvement. Dans les années 1980, Marcos arrive au Chiapas au sein d'un petit groupe. Pratiquant l'alphabétisation et le prêche gauchiste, ils parcourent le territoire de long en large. Les Indiens leur signifient que leur « baratin politique » ne vaut pas tripette. Hantés par l'échec du « Che » Guevara, Marcos et les siens cherchent et trouvent le moyen de s'intégrer aux populations.

Le journal La Jornada, source d'information sur les événements du Chiapas.La forêt Lacandone où sont implantées de nombreuses communautés villageoises indiennes est menacée par les industriels du bois dans les années 1980. Prévoyant d'être expulsés, les Indiens se révoltent au début de la décennie suivante. Le groupe de Marcos contribue à l'organisation d'une armée de défense, l'EZLN, qui se met en place dans le plus grand secret. Chaque combattant achète son arme. Ainsi, on ne dépend de personne, en dehors de soi et de sa communauté. Dans cette armée, on apprend à ne pas mourir : à quoi sert un combattant mort ? Aussi la campagne offensive déclenchée le 1er janvier 1994 ne ressemble-t-elle pas aux classiques attaques de guérilleros. Là, on marque le coup et on s'en va.

« Il ne faut pas idéaliser l'armée zapatiste. Sinon, on n'y comprend rien. ». Avec pédagogie et une bonne connaissance des ressorts médiatiques, Marcos explique inlassablement et un par un, les principes et pratiques de son mouvement. Les zapatistes ne veulent pas prendre le pouvoir. Ils ne sont ni marxistes-léninistes, ni nationalistes. Ils ne veulent pas commettre d'attentats et avoir recours au banditisme. Se référant aux guérilleros menés par Zapata, ils tracent une voie révolutionnaire originale, fortement ancrée dans les traditions locales et inspirée par les théories politiques les plus critiques de leur temps. Le pouvoir mexicain annonce avoir découvert l'identité de Marcos. Il s'agirait de Rafael Sebastián Guillén Vicente, ancien professeur de philosophie né en 1957 à Tampico. Maigre victoire symbolique face à la propagande que Marcos et les siens envoient à travers les tuyaux de l'Internet.

La solidarité internationale contribue à empêcher l'écrasement des zapatistes. Simples citoyens et célébrités relaient leurs messages à travers le monde. De partout arrivent des visiteurs à la Realidad, un des sièges du mouvement situé dans la forêt. L'un des points forts de la mobilisation en faveur des révolutionnaires sera cette « rencontre intergalactique pour l'humanité et contre le néolibéralisme » qui se déroulera en 1996, symbolisant là l'un des actes de naissance du mouvement altermondialiste. Nombre d'intellectuels apportent une aide substantielle aux cadres de l'EZLN qui ont entamé de nouvelles négociations.

Zapatistes © Nicolas Loustalot / www.lutopia-chiapas.com.Les accords de San Andrés Larrainzar signés le 15 février 1996 affirment les droits des Indiens du Mexique. Ils ne sont pas respectés. Pire : l'armée se renforce dans le Chiapas et des groupes paramilitaires commettent des massacres de villageois supposés pro-zapatistes. Mêmes causes, mêmes effets : comme 80 ans auparavant, cette répression sanglante fait affluer de plus en plus de combattants dans les camps de l'EZLN.

Vicente Fox Quesada, candidat du Parti d'action nationale, met fin à 71 ans de règne du PRI en étant élu président du Mexique en 2000. Lors de sa campagne, il a promis de régler le problème du Chiapas en un quart d'heure. L'EZLN le prend au mot : s'il ratifie les accords de San Andrés, s'il libère les prisonniers et que l'armée se retire, Marcos et les siens déposeront les armes et s'intégreront à la vie politique nationale. Pour appuyer leurs propos, ils annoncent qu'ils se rendront pacifiquement à Mexico.

Une incroyable marche se met en route au début de l'année 2001. Partie du Chiapas, elle remonte vers la capitale en en faisant le tour et en inscrivant Cuernavaca comme avant-dernière étape. Le 11 mars, les marcheurs zapatistes sont accueillis par 200 000 personnes sur le Zócalo. La cote de notoriété de Marcos est immense dans l'opinion publique. Fox n'a d'autre choix que de proposer une loi pro-indienne. Pour la soutenir, les guérilleros sont invités à venir s'exprimer devant le Parlement. Avec leurs passe-montagnes ! C'est le commandant Esther qui prend la parole au nom du mouvement. Marcos lui, s'adresse à la foule, à l'extérieur. Vingt jours après son arrivée, la délégation repart vers le Chiapas. La marche a été une réussite, mais il n'est pas sûr que les actions suivent les discours et que les textes de loi soient concrétisés. Cependant, des prisonniers ont été libérés. Un délégué zapatiste reste en ville pour représenter officiellement l'EZLN lors des négociations qui doivent aboutir à la « loi sur les droits des indigènes ». Mais comme cette dernière est vidée de tout ce pour quoi se battent les zapatistes, ceux-ci la dénoncent dès son adoption au mois d'avril.

Panneau à l'entrée d'un caracol © Nicolas Loustalot / www.lutopia-chiapas.com.Une contre-société s'est établie dans la jungle du Chiapas en attendant que le pouvoir central réponde positivement à leurs demandes, de la même façon que Zapata et les paysans du Morelos réorganisèrent leur région. Ainsi, depuis 2003, les territoires sous influence de l'EZLN sont divisés en caracoles. Le nom de ce type de structure signifie escargot, mais aussi spirale. Un double symbole qui indique la volonté de prendre son temps pour que la société civile s'organise sans centre ni périphérie. Comme du temps de Zapata également, les forces armées révolutionnaires restent à leur place en ce qui concerne les affaires intérieures et les relations extérieures.

Idéalisée, la révolte des Indiens du Chiapas représente un espoir pour tous ceux qui dans le monde rêvent de changements sociaux radicaux. Sans dictature à la clé, ni violence déchaînée, avec humanité, intelligence et humour… Qu'en est-il réellement ? On a pu étudier l'expérience zapatiste des années 1910, mais il est pour l'heure difficile de se rendre compte de l'efficacité des caracoles et autres innovations imaginées au Chiapas. Reste une donnée objective : heureusement pour tout le monde, on n'est plus dans les années 1910 quand, inlassablement et de tous côtés, on se trucidait sans pitié.

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Le sous-commandant Marcos © www.chiapas.indymedia.org.
Le journal La Jornada, source d'information sur les événements du Chiapas.

Zapatistes © Nicolas Loustalot / www.lutopia-chiapas.com.
Panneau à l'entrée d'un caracol © Nicolas Loustalot / www.lutopia-chiapas.com.

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