Buenos Aires, l’imagination au pouvoir

13 mai 2009

On l’a crue mise à terre par la terrible crise économique de 2001. C’était mal connaître Buenos Aires, dont les vicissitudes de l’histoire n’ont fait que renforcer la vitalité. « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort », telle pourrait être la devise des Porteños (les habitants de la capitale argentine).
Depuis plusieurs années, Buenos Aires se réinvente en sachant tirer le meilleur profit de la crise. Les pesos viennent à manquer, mettons l’imagination au pouvoir. Et ça marche ! La cité du tango est aujourd’hui l’une des villes les plus tendances du monde attirant comme un aimant papillons de nuit et alternatifs de tout poil. Son secret ? La récupération et le recyclage, des hôtels, des restos, des musiques.
Soyons réalistes, demandons l’impossible : vous en rêviez ? Buenos Aires l’a fait. Enquête sur une ville qui bouge, encore et toujours.



L’énergie des Porteños

Malgré sa superficie et son trafic automobile digne d’une grande métropole sud-américaine, Buenos Aires est une ville attachante, aux facettes multiples. Ici et là flotte l'odeur des asados, les fameux barbecues argentins. Le bife de chorizo et le churipan s’apprécient sur les terrasses entre amis ou en famille. Sur les places, on boit du maté, une infusion d’herbes d’origine indienne, aspirée avec une paille en métal, que l’on se passe entre amis en célébrant la vie.
Le tempérament de Buenos Aires est sans doute moins ouvertement gai que celui de Rio de Janeiro, autre ville mythique du sous-continent. On dit même que c’est en Argentine que l’on trouve la plus grande densité de psychanalystes au monde. Il n’empêche que l’un des charmes les plus prenants de la ville réside dans ses habitants, les Porteños, ces « gens du port », à la fois si meurtris par l’histoire et si entreprenants. Les nombreuses crises politiques et économiques, qui ont secoué l’Argentine au cours des dernières décennies, ont pourtant laissé des traces indélébiles dans les cœurs et dans les esprits. Tous les jeudis, sur la place de Mai, les femmes viennent, depuis près de trente ans, pleurer leurs proches disparus pendant les années noires de la dictature.
Autres témoignages d’un profond malaise social hérité de l’effondrement de l’économie en 2001 : les cartoneros, qui récupèrent les déchets des quartiers riches et les amènent au centre de recyclage pour quelques pesos, mais aussi les portes des banques taguées. Et, pourtant, Buenos Aires se réinvente encore et toujours. Preuve de l’énergie irrésistible et insatiable de ses habitants.
Buena onda et art du recyclage

L’hôtel Bauen (notre photo), qui a subi de plein fouet la crise, en est un bel exemple. En 2001, cet établissement chic du cœur de Buenos Aires ferme en laissant à la rue plus d’une centaine de travailleurs sans explication. Après le choc et la colère, les anciens salariés se réunissent et réfléchissent à la possibilité de reprendre la gestion de l’hôtel. En 2003, l’hôtel Bauen est réinvesti : le lieu est fortement délabré et ne possède ni eau courante, ni électricité. Les salariés rachètent des meubles et du matériel d’hôtellerie. Ils apprennent la gestion sur le tas et rouvrent les portes en 2004. L’hôtel comporte aujourd’hui un salon, un restaurant et un espace culturel très prisé par les Porteños. Il reçoit le soutien de toutes les organisations sociales du pays.
Comme l’hôtel Bauen, de nombreuses entreprises ont été reprises de manière autogérée par les travailleurs argentins. En général, il s'agissait de moyennes entreprises des secteurs les plus divers : alimentation, textile, habillement, industrie du verre et du papier, recyclage de l'aluminium. Le Mouvement national d'entreprises reprises par les travailleurs (MNER) s'est constitué de manière officielle en 2002. Aujourd’hui, le pays va mieux, mais l’insécurité sociale demeure. Les Argentins ont appris de leur histoire que les crises sont cycliques.
Malgré les fluctuations de l’économie, qui déprimeraient plus d’un peuple européen, Buenos Aires a conservé intacte son irrésistible soif de séduire. Quand l'obscurité s'installe, les jeunes partent à la conquête d'un espace-temps dont eux seuls ont le secret. La buena onda porteña charme le visiteur et l’incite à se perdre dans l’effervescence de la ville. Les minijupes et jeans moulants sont de sortie. Des quartiers entiers commencent à s’animer : Palermo Viejo où, dès l’après-midi, les terrasses et les bars sont pleins à craquer, mais également Palermo «Soho», Palermo «Hollywood», San Telmo et Puerto Madero. Buenos Aires est une ville où la fête ne cesse jamais et où les nouveaux concepts pour profiter de la nuit ne se font pas attendre.
Les restaurants « a puertas cerradas »

« Celui qui vient ici ne vient pas par hasard. Le lieu n’est pas visible de l’extérieur. C’est le bouche-à-oreille qui nous permet d’avoir de nouveaux clients », explique Agustín Bertero, le propriétaire du bar secret 878 situé dans le quartier branché de Palermo. Ce propriétaire tente de récréer l’ambiance de la Prohibition des années vingt. « Nous voyons rentrer les clients mais eux ne nous voient pas », raconte Agustín, précisant que les habitués de son bar sont surtout de bons vivants.
Installé à Buenos Aires depuis un an et demi, Daniel Perlman, chef et sommelier New-Yorkais reçoit dans son appartement à Recoleta. On a l’impression de se rendre à dîner chez un vieil ami. Avec seulement deux tables, l'une de huit personnes et l'autre de quatre, la Maison Saltshaker propose un menu différent chaque semaine. « Nous avons commencé en recevant quelques amis. Ceux-ci ont invité et le concept s’est développé. Beaucoup d'expatriés viennent ici mais également des Porteños. L’ambiance est très conviviale entre les clients. Ils se sentent unis sans se connaître. L’échange se fait très facilement » explique Daniel qui accueille deux soirs par semaine. Les convives peuvent apporter leur propre vin. Cela renforce l’ambiance familiale. « Ce n'est pas une affaire très lucrative, mais c'est suffisant pour payer mes dépenses en fin de mois » explique le sommelier.
À Palermo également, c’est l’actrice Maria Morales Miy qui reçoit trois fois par semaine dans sa petite maison. Son mari, qui est peintre, expose dans le restaurant. Almacen Secreto, propose des spécialités du Nord du pays telles que le fromage de chèvre, le bœuf fumé ou du porc avec des céréales des Andes. Marie avoue que ce concept de restaurant a puerta cerrada est également dû à des exigences pratiques. « Physiquement, c’est tout ce dont je suis capable. Faire de bons petits plats, c’est épuisant. Je préfère donc inviter peu de convives afin de garder une réelle qualité gastronomique ». Le visiteur a tout d’abord l’impression de perturber l’intimité de la maison. Il accède alors à un patio plein de citronniers au fond duquel se trouve une salle à manger dont les murs sont couverts de photos de famille.
Un peu plus loin, c’est une ancienne bâtisse coloniale qui se transforme, deux fois par semaine, en restaurant spécialisé dans la nouvelle cuisine : bienvenue à Caracoles para Da Vinci (des escargots pour de Vinci). Le chef, Martin Mangiaterra, propose une sélection de mets présentés dans des cuillères, des verrines ou des ramequins. On y déguste du ceviche (poisson cru cuit dans du jus de citron) ou du carpaccio. L’espace peut accueillir une trentaine de personnes. « L'idée est de faire découvrir au client la variété de notre style gastronomique à travers la fusion de goûts », raconte Martin. La maison reçoit seulement sur réservation. Les convives dînent dans une ambiance alliant lumière tamisée, musique douce et feu de cheminée.
Le restaurant Tipo Casa s’inscrit également dans cette tendance. Un long couloir sépare la salle à manger de la rue. On peut y croiser un voisin qui descend promener son chien. Le visiteur retire ses chaussures pour s’installer confortablement dans les fauteuils. L’ambiance est très familiale. Si l’on veut, on peut même donner un coup de main en cuisine.
Ainsi, deux soirées par semaine, ce sont des maisons qui se convertissent en restaurant pour les initiés. Il existe actuellement une cinquantaine de restaurants de ce type à Buenos Aires. Certains pourront y voir une reconquête par les Argentins de leur identité et d’un modèle de réception moins commercial que celui de la restauration habituelle. D’autres y verront une tendance branchée et un peu trop surfaite. À vous d’aller y goûter et d’y voir si vous y trouvez de la simplicité et de la sympathie. Les amateurs de ces lieux cachés apprécient généralement la tranquillité et l'ambiance familiale des lieux. Après ces dîners dans une atmosphère intimiste, le visiteur a envie de replonger dans l’effervescence de la ville.
Rock, cumbia, reggaeton, électro… y tango

Dans les boliches, on écoute du reggaeton de Puerto Rico. Mais c’est surtout la cumbia, une musique tropicale née au XVIIIe siècle en Colombie qui est particulièrement présente en Argentine. La cumbia est une danse résultant du métissage de trois cultures : la culture noire avec l'apport des esclaves, la culture des immigrants espagnols présents en Colombie et la culture indienne. Les mouvements de cumbia sont charnels et évoquent les danses africaines. Les costumes, eux, sont proches des habits espagnols de flamenco. Tambours, maracas, flûte indienne et parfois accordéon accompagnent les danseurs de cumbia. Le cuarteto, une variante de la cumbia venant de la ville Cordoba, est également beaucoup apprécié à Buenos Aires.
Si les rythmes des danses folkloriques permettent aux jeunes Porteños d’investir les pistes de danse des discothèques, ceux-ci n’en restent pas moins des éternels amoureux du rock. Les groupes de rock locaux comme Los Favolos Cadillacs connaissent un succès considérable. Près de deux cents concerts de rock ont lieu chaque week-end dans la ville. Les attroupements de fans se forment devant les salles de concert en attendant l’ouverture des portes. Les noctambules prennent alors place et se laissent aller au rythme roi des États-Unis en buvant une bière Quilmes ou un Fernet.
Le quartier de Puerto Madero, dont les docks viennent d’être réaménagés, est également très prisé par les Porteños. Puerto Madero est réputé pour ses bars, ses terrasses et ses restaurants huppés. Les jeunes cadres dynamiques s’y retrouvent pour boire un verre au bord du Rio de la Plata. Si vous appréciez la musique électronique, c’est dans ce quartier que vous trouverez votre bonheur. Les soirées électroniques sont nombreuses vers l’Aeroparque.
Enfin, certains ne viennent en Argentine que pour ça : Buenos Aires est sans aucun doute la capitale mondiale du tango. La danse argentine par excellence revit depuis quelques années dans la ville qui a vu la multiplication de cours et de milongas, ces bals traditionnels où se dansent tango et danses folkloriques. C’est dans le quartier populaire de San Telmo au début du XXe siècle qu’est né le tango. Le style de San Telmo étonne le visiteur venu du centre. Ici, les immeubles modernes n’ont pas supplanté les bâtisses coloniales abîmées par le temps. Elles témoignent de l’âge d’or de Buenos Aires et confèrent à San Telmo une atmosphère toute particulière. Au début du siècle, les vagues d’immigration du Sud de l’Europe ont peuplé la ville d’hommes seuls, nostalgiques de leur pays d’origine. Ceux-ci se réconfortaient dans les bars et faubourgs du quartier en dansant entre eux. Ce n’est que bien plus tard que les femmes sont entrées dans la danse.
La revanche du tango

Omar Viola est un acteur important de cette nouvelle scène du tango. Acteur et producteur de théâtre à off-Corrientes, une zone de salles de théâtre alternatif située près de l’avenue Corrientes, il a renouvelé le genre. Les curieux pourront se rendre au Parakultural pour y voir un tango explosif interprété par la danseuse Maria Pantuso, l'acteur Olkar Ramirez et le DJ et le producteur de radio Luis Tarantino.
Le groupe Las Munacas propose, de son côté, un tango de tendance punk. L’esprit du célèbre danseur toulousain Carlos Gardel y est présent mais revisité par une touche underground. Le groupe se produit dans la milonga La Catedral, très proche de l’esprit du Parakultural. Le lieu, dont la décoration est faite d’objets de récupération, n’est pas sans rappeler l’esprit du tango des faubourgs du début du siècle.
À Palermo, assistez aux bals organisés par les DJ's Horacio Godoy et Dogui Herrador avec les danseurs Luis Solanas et Cecilia Troncoso. Le DJ Horacio Godoy propose un set mélangeant le tango avec du rock’n’roll, de la chacarera, du jazz et de la cumbia. Mais c’est dans le centre culturel Torcato Tasso, face au mythique Parque Lezama, en compagnie d’Hernan Greco et de Federico Moya que vous trouverez votre bonheur. Ces deux bals attirent une foule de jeunes qui s'intéressent à la nouvelle scène du tango. Il y règne parfois une sorte d'hystérie collective. On y retrouve des groupes comme L'Orchestre Color Tango, El Arranque, Los Reyes del Compas ou Los Señores del Tango.
Le tango maintient son essence, malgré les mauvais traitements que certains lui causent, en se renouvelant et en évoluant. La nouvelle scène de danseurs opte pour la fusion des styles. Les jeunes redécouvrent ainsi cette danse et y prennent plaisir. Ils réalisent que le caractère « sauvage » du vieux tango n’est pas loin de la réalité de certaines scènes musicales underground. Les rockers, les rollingas, s’identifient ainsi parfois le temps d’un spectacle aux jeunes tangueristes qui défiaient les bonnes mœurs au début du siècle avec leurs cheveux gominés, leurs juste-au-corps et leurs talons.
Flâner dans les parcs et les centres culturels

Les plus actifs préféreront se rendre dans les nombreux centres culturels de la ville. La Fundación Proa dans le quartier historique de la Boca est sans doute l’un des fers de lance de l’art contemporain en Argentine. La fondation propose des expositions de qualité dans des espaces tout juste rénovés : installations vidéo, architectures et musique électronique. N’oubliez pas d’aller boire un verre sur la terrasse afin de profiter d’une vue imprenable sur le port. Vous vous laisserez ainsi aller à songer à la vie des premiers immigrants européens qui se sont installés dans le quartier en se construisant des maisons avec la tôle récupérée sur les bateaux.
Situé de l’autre côté de la ville, dans un quartier très chic qui fait penser à Paris, le centre culturel Recoleta, situé dans un ancien couvent des récollets, propose une programmation riche et variée : expositions de peintures et de photos mais également pièces de théâtres et concerts. Pour les amateurs de sensations fortes, c’est au centre culturel Konex (notre photo) qu’il faut se rendre. Bomba el Tiempo, un groupe argentin de percussions enflamme le centre Konex tous les lundis à vingt heures. Quand ce n’est pas de la musique, ce sont des défilés de mode qui s’y déroulent comme lors de la BAF, la « Buenos Aires Fashion Week ».
Le centre Parakultural est également un lieu incontournable de la vie culturelle locale. Né à un moment où le gouvernement argentin créait beaucoup de centres culturels, il propose des spectacles de tangos, mais également des expositions photos et des pièces de théâtre. « L’idée du lieu était de donner une tonalité alternative à ce qui se fait conventionnellement dans le domaine de la culture, d’où le nom parakultural en référence à la culture “para” », explique le propriétaire.
Le promeneur aimera célébrer la légèreté de la vie sur une terrasse de Palermo et flâner dans les nombreux espaces verts de la ville. Buenos Aires allie effervescence et douceur de vivre. Envoûté par la richesse culturelle et l’ambiance rétro de la ville, on s’y sent le temps d’un séjour aussi latin qu’un sud-américain. Les Porteños, vivant dans une métropole de douze millions d’habitants, sont souvent chaleureux, détendus et spontanés avec le visiteur. En quittant ce Buenos Aires de l’autre bout du monde, on se prend à espérer d'y retourner au plus vite. Comme si on y avait trouvé un deuxième chez soi…
Infos pratiques

Pour préparer votre voyage, consultez notre fiche Argentine.
Aller à Buenos Aires
Air Europa et Iberia proposent des allers-retours via Madrid au départ de Paris-Orly à partir de 540 €. Vol direct avec Air France au départ de Paris-CDG à partir de 675 € l’aller-retour.
Les restaurants « a puertas cerradas »
- Bar 878 : Thames 878, entre Loyla y Aguirre – Palermo. Tél. : 4773-1098.
- Casa Saltshaker : Recoleta www.casasaltshaker.com
- Almacen Secreto : Humboldt 1626 – Palermo Viejo, Tél. : 4775-1271.
- Caracoles para Da Vinci : Palermo. www.caracolescatering.com.ar
- Tipo Casa : Bulnes 843, Almagro Tél. : 4866-2854. www.tipo-casa.com.ar
Pour profiter de « l'autre tango »
- Club Sin Rumbos : Tamborini 6157. Tél. : 4574 0972.
- Sunderland Club : Lugones 3161. Tél. : 4541 9776.
- Centro Torquato Tasso : Defensa 1575. www.torquatotasso.com.ar
- Parque Lezama, San Telmo. Tél. : 4307 6506.
- La Catedral : Sarmiento 4000. Almagro.
- La Terraza : Av. San Martin et Segurola, Vicente Lopez. Tél. : 4796 2959.
Les centres culturels
- Fundación Proa : Pedro de Mendoza 1929. www.proa.org
- Centre culturel Recoleta : Junin 1930. centroculturalrecoleta.org
- Centre culturel Konex : Sarmiento 3131. www.ciudadculturalkonex.org
- Centre culturel general San Martin : Sarmiento. www.ccgsm.gov.ar
- Centre culturel Borges : Viamonte. Angle San Martin. www.ccborges.org.ar
- Centre Parakultural : Scalabrini Ortiz 1331, Palermo. www.parakultural.com.ar
Les hôtels
- Hôtel Bauen : av Callao 360. www.bauenhotel.com.ar
- Hôtel Costa Rica : av Costa Rica 4137/39, Palermo. Yann, un Français, propose des chambres ou des appartements. www.hotelcostarica.com.ar
Les adresses shopping
- Calma Chicha : Honduras 4925. Pour les amoureux du cuir. Toute la créativité des designers locaux.
- Maria Cher : av Salvador 4724. Palermo. Vêtements. Une jeune designeuse argentine qui propose des coupes aérées dans des textiles originaux.
À voir
Le documentaire The Take de Naomi Klein et Ari Lewis sur la reprise d’entreprises video.google.com/videoplay?docid=-6939956197822128063
Sortir à Buenos Aires
L’agenda de Time Out : www.timeout.com/buenos-aires
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