HAMILTONBUKTA, 24 JUIN 2025 - JOUR 4 (après-midi)
Fantastique. Nous sommes devant un glacier, au milieu de blocs de glace qui s’en sont détachés. Sur les rochers voisins, des guilleminots se croisent dans un ballet étonnant. Quelques mouettes tridactyles s’affrontent sur l’eau. La beauté de la nature à l’état pur.
Nous avons quitté le bateau en Zodiac pour nous approcher des glaciers d’Hamiltonbukta, toujours dans le « fjord rouge » (le Raudjforden).
À l’avant du Zodiac, Stéphane, guide originaire de Genève, nous raconte la vie des glaciers et, surtout, leur disparition rapide au fil des ans.
Nous sommes vêtus comme des explorateurs prêts à affronter les grands froids, avec plusieurs couches de vêtements (c’est le meilleur système), les grandes bottes et le coupe-vent rouge et jaune d’Hurtigruten. Pourtant, sauf quand le Zodiac prend de la vitesse, nous ressentons peu le froid.
Stéphane vient de ramasser dans l’eau une plaque issuée du glacier et nous explique le pourquoi de ces bulles enfermées dans la glace et qui explosent petit à petit.
Rentrés à bord, au bout de trois quarts d’heure d’exploration, nous sommes accueillis par des gaufres toutes chaudes que nous garnissons de crème et de confiture… et aussi, pour ceux qui le tentent, de « fromage brun » qui n’a de fromage que le nom et présente surtout un goût de caramel. La belle vie.
Il nous reste à nous reposer, à lire, à méditer devant ces paysages étonnants avant la dernière attraction du jour, le passage près de l’île Moffen. Nous serons alors au-delà du 80e parallèle.
Deux Bretons, Anita et Marcel, seuls autres Français du voyage (je l’ai découvert cet après-midi), m’interrogent, me voyant écrire sur l’ordinateur :
- Vous avez une liaison Internet ?
Non, bien sûr que non. Depuis la fin de la première journée, nous sommes coupés de tout réseau téléphonique et d’Internet, faute de relais. Ce qui nous oblige à une sorte de pause bien acceptée et bienvenue pour la plupart des passagers (je ne les ai pas tous interrogés).
L’équipage du bateau dispose d’un wi-fi mais il reste privé. C’est l’occasion pour eux de me raconter que dans leur village proche de Quimper, ils sont quasiment dans la même situation. Sans relais téléphonique, sans Internet même si on leur promet la fibre pour bientôt. Ils ont trouvé la solution avec le réseau Starlink d’Elon Musk : une antenne d’une centaine d’euros et un abonnement mensuel de 40 euros. À se demander pourquoi l’Europe n’est pas capable d’une telle prouesse…
Ça y est : il est 20h30 et nous passons le 80e parallèle, plus haut que nous n’irons jamais au cours de voyage. Ce n’est pas rien : au-delà de ce parallèle, il n’y a presque plus rien comme terres sur le globe. Juste le haut du Groenland, totalement sous la glace et inhabité, l’archipel de François-Joseph et l’île de Severnaya Zemlya qui appartiennent à la Russie, l’île canadienne d’Ellesmere…
Les guides célèbrent ce passage avec nous, à renfort de jus d’orange et de faux champagne. Très sympa.
Au même moment, nous découvrons l’île de Mofen et surtout une impressionnante colonie de morses. Plus d’une soixantaine à vue de jumelles. Pas de photo vraiment possible car nous restons à une distance imposée d’au moins 300 mètres.
Cette photo provient de l’U.S. Fish and Wildlife Service et correspond à peu près à ce que nous avons vu.
Cet îlot de sable est un sanctuaire pour la nidification des oiseaux. Svenia et Stéphane nous donnent une leçon de choses très intéressante : le morse, ce monstre de plus d’une tonne, se contente, à son menu du jour, d’une soixantaine de kilos de crustacés et de concombres de mer. Il plonge pour se nourrir jusqu’à une cinquantaine de mètres. Après ce repas pantagruélique, il peut dormir plusieurs jours, le temps de digérer sans doute.
Longtemps chassé pour sa graisse, ses défenses et sa peau épaisse d’une dizaine de centimètres, le morse a failli disparaître du secteur. Il est protégé depuis le début du XXe siècle et la colonie de l’Atlantique Nord se repeuple tout doucement.
Vers 1h, nous entrons dans le fjord de La Madeleine. Nous sommes une dizaine à avoir veillé aussi tard pour en profiter. Un vent glacial souffle sur le pont, la neige tombe. Au loin, près de la côte, un petit bateau et, sur le versant du fjord, une tente rouge. Qui peut bien camper là ? Des scientifiques ? Cette interrogation ne m’empêchera pas de rejoindre, enfin, mon lit à plus de 2h du matin.