Chili : voyage au cap Horn, par les canaux de Patagonie

28 juillet 2025

Relier par la mer Ushuaia (Argentine) à Punta Arenas (Chili), les deux grandes villes les plus australes de la planète, via les canaux de Patagonie, le cap Horn et le détroit de Magellan… Un rêve de voyageur qui conduit, à travers le dédale aquatique de la Terre de Feu, sur les traces des grands explorateurs comme Magellan ou Darwin.
Aujourd’hui, nul besoin d’être un navigateur au long cours pour découvrir ce bout du monde. Ushuaia et Punta Arenas sont reliées par les bateaux de la compagnie Australis entre septembre et avril, en 5 jours et 4 nuits de navigation. Cette compagnie chilienne est la seule autorisée à naviguer et à accoster dans ces territoires reculés de l’archipel de la Terre de Feu.
Au menu de ce périple d’exception, des fjords et des glaciers dantesques, des cordillères enneigées et des baies secrètes, des phares du bout du monde, mais aussi des rencontres avec des baleines, des lions de mer et les fameux manchots de Magellan.
De quoi en prendre plein la vue, en totale déconnexion, sans 4G ni signal téléphonique : un voyage exceptionnel !



Ushuaia, el fin del mundo : port d’embarquement pour le cap Horn

Les enseignes le répètent à l’envi : « El fin del mundo »(« le bout du monde »), c’est ici ! Ushuaia (latitude 54° 48’S) est la ville la plus australe de la planète. Seul le petit village chilien de Fort Williams, à quelques kilomètres plus au sud, fait mieux... Buenos Aires se trouve à plus de 3 000 km, l’Antarctique à peine plus de 1 100 km.
Ushuaia ne se réduit pas à un record digne du Guinness Book : son port se niche dans un cadre naturel grandiose, adossé à la cordillère des Andes qui achève sa course dans le canal de Beagle. Sur l’autre rive, côté chilien, lui font écho les sommets de l’isla Navarino.

Moderne et touristique, la ville (82 000 hab.) a conservé quelques vestiges laissés par les pionniers qui l’ont fondée à la fin du XIXe siècle : des bicoques en bois recouvertes de tôle ondulée, l’ancien bagne (El Presidio Militar) qui abrite désormais le musée militaire, la maison du gouverneur (1893) devenue le Museo del Fin del Mundo, l’élégante Casa Ramo (1920), ou l’attachante église de la Miséricorde aux murs jaunes.
Située entre mer et montagne, Ushuaia peut servir de base à l’exploration du parc national de la Terre de Feu, avec des randonnées dans les environs (Tren del Fin del Mundo, laguna Esmeralda, estancia Harberton…).

Autre grand classique : l’excursion en bateau sur le canal Beagle qui relie le Pacifique à l’Atlantique, jusqu’à l’iconique phare des Éclaireurs juché sur son rocher envahi par les lions de mer et les cormorans, et l’isla Martillo où l’on peut voir des manchots. Un avant-goût du voyage à travers les canaux de Patagonie, dont Ushuaia est le port d’embarquement.
L’embarquement à bord du navire Australis a lieu à 18 h et l’enregistrement des bagages se fait de 10 h à 17 h. Profitez donc de la journée pour visiter Ushuaia ou arrivez la veille du départ. Ne manquez pas de déguster le délicieux crabe royal local centolla dans l’un des restaurants de la ville.
Première escale : baie Wulaia et isla Navarino, la terre des Yámanas

Quelques milles marins séparent Ushuaia de la frontière chilienne et de l’isla Navarino dont on aperçoit la silhouette massive depuis le port argentin.
Deuxième plus grande île de l’archipel de la Terre de Feu (2 473 km²), cette terre rude, austère et sauvage, est recouverte au nord par des forêts humides et battue au sud par les rafales des cinquantièmes hurlants. Une chaîne de montagnes aux sommets enneigées, les Dientes de Navarino (1 195 m), la surplombe : un trek, le plus austral et sans doute exigeant du monde, permet de la parcourir.

C’est sur l’île Navarino que le bateau Australis fait sa première escale, dans la baie Wulaia (« belle » en langue yámana), à 30 km d’Ushuaia. Un coin verdoyant situé sur la côte occidentale de l’île, où débarquèrent en 1833 Charles Darwin et Robert FitzRoy lors d’une mission d’exploration.
Aujourd’hui, les lieux abritent les vestiges d’une ancienne station radio chilienne. À l’intérieur, un petit musée retrace l’histoire de la région. La baie Wulaia n’a en effet pas toujours été vide de présence humaine. En 1917, des Croates s’y installèrent pour élever des vaches et des porcs, avant de partir s’installer à Punta Arenas. Mais ils n’étaient pas les premiers sur l’île…

Navarino est en effet la terre des Yagans (ou Yámanas), un peuple autochtone de canoéistes qui s’est installé il y a 13 000 ans en Terre de Feu. L’arrivée des Occidentaux dans la région, à la fin du XIXe siècle, leur a été fatale. La dernière locutrice de la langue yagan, Cristina Calderón, s’est éteinte en février 2022.
Sur place, un petit site archéologique, la reconstitution d’un habitat typique et des artefacts exposés au musée témoignent de cette civilisation disparue. Du musée, un sentier conduit à un point de vue sur la baie, à travers la forêt magellanique. Devant la beauté des lieux, difficile d’imaginer qu’ils ont été le théâtre d’un génocide.
Le nom « Terre de Feu » remonterait à Magellan. En novembre 1520, lorsque le navigateur arriva à l’extrême sud de l’Amérique, il vit les feux de camp des autochtones et nomma ce lieu Tierra del Humo (« Terre de Fumée »). Les Yámanas, qui vivaient nus, même en hiver, allumaient ces feux pour se réchauffer...
Cap Horn, l’escale mythique

Au sud de l’isla Navarino, l’étroit canal patagonien laisse la place à une baie de plus en plus vaste, la bahia Nassau. L’archipel de la Terre de Feu s’émiette en îlots comme autant de confettis de pierre. Le vent se fait de plus en plus violent, l’horizon plus large, à l’approche du cap Horn que l’on rejoint après 5 h 30 de navigation.
Ce cap mythique, point de rencontre de deux océans et site le plus austral de l’Amérique du Sud (55° 58’S), se trouve en fait sur une île de 6 km sur 2 km, à 954 km de l’Antarctique. C’est une falaise haute de 425 m, plongeant abruptement dans la mer.

Le cap Horn… Une légende depuis sa découverte en 1616 par les navigateurs hollandais Jacob Le Maire et Willem Schouten. Un Graal aussi pour les navigateurs, dont le passage équivaut à l’ascension de l’Everest pour les alpinistes, notamment pour les forts vents et courants du passage de Drake.
Sans cesse fouettée par les rafales homériques des cinquantièmes hurlants, l’île Horn est recouverte d’une végétation rase aux airs de steppe. Nul arbre ici, ni trace de vie, si ce n’est celles du gardien du phare, un sous-officier de la marine chilienne, et de sa famille. Les conditions de vie y sont rudes, particulièrement en hiver, avec un ravitaillement tous les deux mois et un isolement drastique.

La modeste demeure du gardien, nichée sur la falaise du cap, est flanquée d’une émouvante petite chapelle et d’un monument dédié aux cap-horniers.
Plus loin, à l’autre extrémité de l’île, une sculpture en acier de 7 m de haut semble défier les éléments : inaugurée en 1992, elle représente un albatros, en hommage aux 800 bateaux et 10 000 marins qui sombrèrent dans les eaux du cap Horn.
Mer déchaînée, vents violents, courants traîtres… Pour des raisons climatiques, le débarquement au cap Horn n’est pas possible tous les jours. L’escalier d’accès à la falaise se rejoint en Zodiac depuis le navire.
Cordillère Darwin : naviguer dans l'Avenue des Glaciers

Une bonne nuit de navigation vers le nord ramène le bateau Australis dans les eaux plus tranquilles du canal Beagle. À une cinquantaine de kilomètres à l’ouest d’Ushuaia, le navire longe la cordillère Darwin, qui s’étend sur une péninsule à l’ouest de la grande île de la Terre de Feu.
Totalement sauvage et inhabitée, cette chaîne de montagnes (2 469 m) est occupée à 88 % par un champ glaciaire de plus de 2 300 km², soit autant que l’ensemble des glaciers des Alpes.
Ses paysages tourmentés sont comme sculptés à la hache par les glaciers, les vents ou l’érosion. Ici, le climat change aussi brusquement que brutalement : les quatre saisons se donnent rendez-vous en une journée et il neige même en été !

Sur le flanc sud de la cordillère, des fjords gigantesques, bordés de montagnes abruptes, viennent buter sur des dizaines de glaciers dévalant des sommets jusqu’à la mer.
Fleuron de cette « avenue des glaciers », le glacier Pia impressionne avec son front spectaculaire aux teintes bleutées (90 m de haut pour 1,5 km de long). Régulièrement, des blocs se détachent de ce géant de glace pour tomber dans l’eau dans un énorme fracas.

Quelques kilomètres plus loin, le glacier Porter (40 m de haut), entouré de parois à la verticale et de moraines gigantesques, donne le frisson... et pas seulement pour la température de l’air ! On le rejoint en Zodiac pour admirer son front plongeant dans les eaux sombres du fjord.

Une nuit de navigation plus tard, fortement agitée par les vagues du Pacifique, le bateau rejoint la façade nord de la cordillère Darwin via le canal Cockburn et le détroit (seno) d’Agostini. Là encore, les paysages grandioses combinent eaux opaques du fjord, pics acérés et une soixantaine de glaciers !
Le navire fait escale au glacier Condor, enchâssé dans un fjord des plus étroits, et au glacier Aquila dont on rejoint la falaise frontale en longeant une lagune formée par la fonte des glaces. Le tout sous une neige d’été… Hallucinant !
Quasiment entourée de mer, inaccessible par la route et soumise à un climat des plus extrêmes, la cordillère Darwin est l’une des dernières terrae incognitae du monde. Elle n’a été parcourue intégralement qu’une seule fois en 2011 d’ouest en est (150 km) par un groupe d’alpinistes et de militaires français. Elle doit son nom au naturaliste Charles Darwin, qui parcourut le canal Beagle lors de l’expédition du HMS Beagle, en 1832.
Detroit et manchots de Magellan : cap sur l’Isla Magdalena

Dernière nuit de croisière pour atteindre le détroit de Magellan, autre passage mythique entre le Pacifique et l’Atlantique, qui sépare le continent sud-américain de l’archipel de la Terre de Feu.
Découvert en 1520 par le navigateur portugais Fernand de Magellan pour le compte de la couronne espagnole, le détroit fut – jusqu’à la création du canal de Panama – l’une des voies commerciales majeures du monde. Long de 611 km et jusqu’à 30 km de large, il prend par endroits des airs de mer intérieure, plus particulièrement dans les environs de Punta Arenas, au sud de la Patagonie chilienne.

C’est ici, sur l’île Magdalena, que l’on rejoint l’une des plus grandes pingüineras du Chili et un site de reproduction des manchots de Magellan. La meilleure période pour observer ces drôles de volatiles de 70 cm de haut s’étend d’octobre à début février, quand les petits sont nés. La colonie de l’île Magdalena est estimée à 60 000 couples, soit 120 000 manchots !
Un sentier balisé (1,4 km) permet de les observer le temps d’une balade d’une heure. Des centaines de manchots y évoluent de leur pas chaloupé dans une steppe aride balayée par les vents. Le sentier se termine au vieux phare rouge et blanc (1902).
Les manchots sont de grands voyageurs et une fois leur période de reproduction achevée en Patagonie, ils rejoignent des sites aussi éloignés que les îles Malouines et la côte du Brésil. À ne pas confondre avec les pingouins que l’on trouve dans l’hémisphère nord.
Punta Arenas, l’autre ville du bout du monde : fin du voyage

De l’île Magdalena, moins de 2 h de navigation suffisent pour se rendre au port d’arrivée de la croisière : Punta Arenas (125 000 hab.), la capitale de la Patagonie chilienne. C’est la grande ville continentale la plus australe du monde, Ushuaia se trouvant sur une île.
Balayée par des vents glacials et isolée du reste du Chili, Punta Arenas a conservé son atmosphère de cité de pionniers. Une ville singulière, fondée en 1848, dont les premiers occupants furent des geôliers déportés, puis des aventuriers venus tenter leur chance dans ce bout du monde.

Enrichie par l’élevage du mouton et le trafic maritime, la ville a ensuite attiré des immigrants du monde entier qui ont bâti de belles demeures en centre-ville, notamment autour de la Plaza de Armas.
Cœur de la vieille ville, cette place est entourée d’édifices à l’européenne, comme le Palacio Sara Braun (1905), de style néoclassique. Aujourd’hui, Punta Arenas doit sa prospérité aux activités portuaires, à l’exploitation des hydrocarbures, ainsi qu’au tourisme et à ses zones franches.

Dans les environs de Punta Arenas, ne manquez pas le site historique du fort Bulnes, premier établissement chilien en Patagonie. Bâti en 1843 au bout d’une étroite péninsule, sur un promontoire surplombant le détroit de Magellan, il a permis au Chili nouvellement indépendant d’en contrôler les 611 km. Une dizaine de bâtiments en bois et en tourbe, cernés par une double palissade, y ont été reconstitués.
Plus au sud, le faro San Isidro (1904) est le phare le plus austral du continent, servant de prélude au cabo Froward, le point le plus au sud de l’Amérique continentale… Les records et les bouts du monde sont décidément nombreux, en Patagonie !
À 7 km de Punta Arenas, le Museo Nao Victoria expose, entre autres, la copie fidèle de l’un des 5 navires de l’expédition de Magellan, la Victoria : on est stupéfait de la petite taille de cette chaloupe héroïque qui fut la première de l’histoire à faire le tour du monde.
Fiche pratique
Retrouvez tous les bons plans, adresses et infos utiles dans le Routard Argentine et le Routard Chili en librairie
Consulter nos guides en ligne Chili et Patagonie
Comment y aller ?
Vol Paris-Ushuaia avec Air France et Aerolineas Argentinas via Buenos Aires ou Paris-Punta Arenas avec Air France et via Santiago du Chili. Trouvez votre billet d’avion.
Croisière en Patagonie : infos pratiques
Australis, croisiériste d'expédition, propose 2 itinéraires de 5 jours/4 nuits (Fjords de la Terre de Feu et Explorateurs de la Patagonie). Sorties de septembre à avril, de 200 passagers maximum. Tarif à partir de 1 670 € par personne en chambre double, variable selon la saison et la catégorie de la cabine, en formule « tout inclus » (croisière, pension complète, consommations, excursions, programme d’animation et de conférences à bord). Prestations de qualité et accueil aussi pro que souriant de l’équipage. Informations et réservations : australis.com ; europe@australis.com
Les langues officielles à bord sont l’anglais et l’espagnol, mais certains guides parlent français. Au cours des croisières, deux sorties en Zodiac par jour sont organisées : une le matin et une en début d’après-midi.
Lors des excursions, l’impact sur les sites est diminué au maximum via la limitation du nombre de visiteurs, l’utilisation de passerelles ou de sentiers balisés, le ramassage et l’analyse des déchets trouvés sur les sites. La compagnie Australis a signé des accords avec la CONAF(Corporation nationale forestière) pour la protection des sites visités.
Qu’emporter ?
Il est conseillé de s’équiper chaudement, comme pour la montagne en hiver : parkas, bonnets, gants, pantalons imperméables, coupe-vent, chaussures de marche, lunettes de soleil et crème solaire, mais aussi jumelles et appareil photo.
Adresses à Ushuaia et Punta Arenas
– Hotel Las Lengas : Goleta Florencia, 1722, Ushuaia. Doubles à partir de 75-135 US$ selon la saison. Un motel élégant et confortable perché sur une colline avec vue sur la ville et le canal Beagle. Le centre-ville se trouve à une dizaine de minutes à pied.
– Volver : Maipú, 37, Ushuaia. Fermé dim-lun. Compter 50 US$ le repas. Sur le front de mer, un resto pittoresque, à la déco digne d’une caverne d’Ali Baba, spécialisé dans les fruits de mer, dont l’inévitable et succulent crabe royal. L’une des meilleures adresses de la ville.
– Hostel Keoken : Magallanes, 209, Punta Arenas. Double 57 500 CLP$. Un petit hostel d’une dizaine de chambres douillettes, impeccables et bien équipées. Cuisine ouverte sur le superbe salon lambrissé.
– Taberna – Club de La Unión : plaza de Armas, angle Bories, Punta Arenas. Tlj sauf dim 18h30-1h. Plats 15 000-20 000 CLP$. Un pub-taverne caché dans les entrailles historiques du Palacio Sara Braun (1905), au sous-sol de l’hôtel José Nogueira. Burgers, pizza, viandes et plats locaux – dont le crabe royal –, pour tous les goûts et toutes les bourses.
Psst... En plus, il y a un cadeau à l'inscription à nos newsletters !
Les derniers reportages sur le meilleur au Chili

Le Chili par Fiona Debrabander

Chili : l’Atacama, un désert et des merveilles

Chili : observer les étoiles dans le désert d’Atacama

Au Chili, osez l'inédit !




















