Le Goût et le Pouvoir

Auteur : Jonathan Nossiter

Editeur : Grasset

416 Pages

Le Goût et le Pouvoir

Ce n’est qu’un début, continuons le combat… Trois ans après son excellent documentaire Mondovino, le réalisateur américain Jonathan Nossiter ferraille à nouveau contre les multinationales du vin, l’uniformisation du goût et les pseudos gourous de la dive bouteille comme le très influent (et très controversé) Robert Parker. Utilisant cette fois-ci les armes de la littérature, Nossiter signe avec Le Goût et le pouvoir un essai inclassable, un « anti-guide du vin » entre le carnet de route, le pamphlet et les confessions d’un épicurien éclairé. Son credo ? Défendre inlassablement le terroir contre le marketing, exalter le geste de l’artisan (ou de l’artiste) contre les artefacts des industriels et les impostures de leurs thuriféraires.
Il faut tout d’abord s’entendre sur la notion de terroir. Loin d’une revendication réactionnaire à la Barrès, le terroir selon Nossiter est à la fois ancré dans l’histoire et vivant, ouvert et en perpétuelle évolution : il est la meilleure « façon de lutter contre l’homogénéisation rampante de certaines forces globales ». La touche de l’homme en quelque sorte, qui plonge ses racines dans un lieu particulier tout en étant universelle. Particulier et universel, voilà qui doit rappeler à ceux qui ont lu Kant la définition du jugement de goût.
Finalement, nous suggère Nossiter, il en est du vin comme de l’art et, en particulier, du cinéma. Tout au long du livre, le réalisateur ose de singuliers – et judicieux – parallèles entre le vin et le septième art. À l’acidité du vin fait écho la « lumière précise, aiguisée, juste et fine » d’un bon film. Aux vins californiens artificiellement parfumés, « infantiles », correspondent les superproductions formatées d’Hollywood. Inutile de préciser que ce n’est pas à ce tonneau-là que Le Goût et le pouvoir s’abreuve. Les papilles de Nossiter – et les nôtres à l’unisson – s’émeuvent plutôt au contact d’un volnay, d’un meursault ou d’un chambolle-musigny.
Les pages où l’auteur nous relate ses voyages en Bourgogne, « la Mecque du vin », à la rencontre de ses vignerons artistes sont peut-être les plus belles du livre tant elles nous parlent d’amour et de respect profonds. Mais aussi du goût comme affirmation de la singularité et de la liberté, ces remèdes au monde unidimensionnel… Les coups de griffe aux salmigondis verbeux des critiques (Parker et le Wine Spectator en tête) ou au snobisme d’une certaine restauration « tendance » de la capitale (l’Atelier de Robuchon) sont particulièrement jubilatoires. Le livre étrille avec brio ceux pour qui faire profession de goût est avant tout affaire de pouvoir.
On pourra certes reprocher à Nossiter un certain élitisme (corollaire inévitable du goût, sans doute), car ses préférences œnologiques ne vont pas vraiment à des vins à la portée de toutes les bourses. On pourra s’irriter parfois de certains partis pris, mais son bouquin, très personnel, est un véritable bonheur, souvent âpre et jamais doucereux. Le Goût et le pouvoir a du corps et de la personnalité. Et aussi une vertu remarquable : il nous donne envie de déboucher une bonne bouteille de vin, le « dépositaire de la mémoire des hommes ». À votre santé Jonathan, et merci !

PS : à noter également, la sortie chez MK2 d'un coffret regroupant les DVD des trois premiers films de fiction de Jonathan Nossiter Resident Alien, Sunday et un chef-d’œuvre méconnu Signs & Wonders.

Texte : Jean-Philippe Damiani

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