Prague insolite

06 novembre 2009

Des anciens faubourgs aux forêts sauvages, tout un patrimoine et un mode de vie méconnus s’offrent aux curieux. Il faut les découvrir pour cerner l’âme pragoise. À ceux qui désespéraient de trop connaître la cité aux cent tours, voici une initiation à la ville aux mille détours.



Parcs et forêts de Prague : un patrimoine insoupçonné

Certains quartiers de la capitale tchèque font penser à de véritables coins de campagne. C’est tellement bluffant que ça en est parfois déroutant ! Il faut dire qu’avec 10 % de superficie en parcs et forêts, Prague se range parmi les villes les plus vertes de l’UE. Nul besoin de prendre la voiture pour trouver un lac naturel ou un troupeau de daims, ce qui est impensable à Paris...
Pour les Pragois, il s’agit d’un véritable art de vivre, à l’instar des tavernes. Protégées au titre du patrimoine, les forêts sont ici déclarées terrains inconstructibles. Attention, on ne parle pas des jardins apprivoisés de Malá Strana ou du château, mais de véritables espaces sauvages. En hiver par exemple, certains Pragois vont patiner sur le lac gelé de la forêt de Michelský Les, à Prague 4. Pendant un instant, on se croirait transporté dans le Paysage aux patineurs de Peter Bruegel... À Noël, magie garantie.
Parmi ces nombreux parcs, certains sont méconnus des Pragois eux-mêmes. Aménagé en un vaste jardin à l’anglaise, le parc-forêt de Cibulka (Prague 5) abrite des statues baroques et des stations néo-gothiques en des lieux dissimulés et surprenants. Les sites furent commandés dans les années 1820 par l’évêque Leopold de Hohenštejn, qui cédait à la mode du romantisme. Depuis, la nature y a repris tous ses droits et les différents sites semblent livrés à la forêt, suite à un relatif abandon. Mais ceci n’est pas sans accentuer le charme de l’endroit...
Entre les arbres, se dresse une tour crénelée de type médiéval. On y monte par un étroit escalier pour s’offrir une belle vue sur la masse touffue des arbres. Au loin, de vagues silhouettes d’immeubles rappellent que l’on est en ville. En contrebas, une petite grotte artificielle, l’Enfer de Dante, se dévoile derrière des ouvertures en ogive. Plus loin, Diane chasseresse et ses chiens apparaissent presque soudainement. Camouflés dans leurs couleurs mousse et brun, ils semblent presque pousser dans la forêt. C’est derrière cette statue, qu’à la faveur de la tombée de la nuit, j’ai pu admirer une daine, avant qu’elle ne détale... Plus loin, c’est encore un mystérieux pavillon chinois, à côté d’un corps de ferme du XIXe siècle, le tout en assez mauvais état.
Louis Aragon et les autres surréalistes, qui cherchaient le mystère dans le parc des Buttes-Chaumont à Paris, auraient sûrement trouvé Cibulka à leur goût ! Prague abrite encore une multitude d’autres sites insolites : la vallée de Tichá Šárka, la fonctionnaliste Baba ou le parc Santoška...
Holešovice soigne son identité

En se promenant dans le quartier de Holešovice, à Prague 7, on a parfois l’impression d’un retour à la conquête industrielle du XIXe siècle. Rien de lugubre toutefois car les usines qui parsèment l’arrondissement ne crachent plus de fumée. Certaines ont été rénovées avec goût pour être reconverties, non pas en loft, mais en commerces ou en club. Ce patrimoine industriel sauvegardé fait toute l’originalité d’un quartier en plein renouvellement, situé à seulement quelques stations de trams du centre.
La rue Komunardů condense l’identité des lieux. Au n°5, on peut encore voir la première usine tchèque de compteur à eau, construite en 1884 (la même année, le faubourg de Holešovice était rattaché à la ville de Prague). Jardinet et villa où logeaient les employés, lierre courant sur les briques rouges, cheminée pointant vers le ciel, fenêtres aux fines rainures, tout est là, restauré comme à l’origine avec soin... Aujourd’hui, l’usine abrite une imprimerie et, à l’étage, un cabinet d’architectes. Il y a même une toute petite salle d’expo, ornée d’une colonne cubiste et d’une baie vitrée au plafond.
Également rénovée, la première brasserie industrielle de Prague remonte à 1895 et trône fièrement quelques dizaines de mètres plus loin. Elle abrite aujourd’hui des bureaux modernes mais a conservé sa cheminée semi-couverte et ses façades crénelées. On trouve encore d’autres vieilles cheminées, plus brutes de décoffrage, dans la rue Kommunardů. Ainsi dans la cour intérieure du n°32 (passage ouvert) et, juste à côté, sur le toit de La Fabrika, une ancienne usine reconvertie en club culturel (en 2007, il accueillait Komikfest, un festival international de bande-dessinée). La liste n’est pas close et elle s’étend au quartier de Libeň, au-delà du fleuve...
Le plus étonnant, c’est peut-être l’harmonie conservée entre ces anciens sites industriels et l’architecture du quartier. D’ailleurs, dans la rue Komunardů, quelques chouettes façades Art nouveau-Art déco n’attendent qu’un bon coup de pinceau pour donner leur pleine mesure. Emblématique, Holešovice évoque la puissance industrielle de la toute nouvelle Tchécoslovaquie en 1918 mais aussi son rôle comme vitrine du bloc de l’Est dans les années 1950.
Le quartier abrite aujourd’hui quelques clubs prisés par la jeunesse pragoise, qui déserte un peu les bars branchés du centre. Parmi ceux-ci, le déjà culte Cross Club propose caves en voûtes et mezzanines folles pour se trémousser. En guise d’accueil, une série d’engrenages... industriels bien sûr !
Des passages de la Vieille-Ville...

Même les grands chemins balisés du centre recèlent des zones d’ombre. La Vieille-Ville est en effet parcourue de multiples venelles aux noms énigmatiques. Ces artères mystérieuses, ce sont les passages. Au seuil de cet inconnu, le néophyte hésite, remet à plus tard, temporise...
Vers 1914, Egon Erwin Kisch, reporter littéraire pragois, affirmait encore pouvoir traverser les quartiers de la ville sans emprunter une seule rue ! Depuis, de nombreux passages ont fermé mais d’autres rouvrent ici ou là, tissant, derrière de simples portes, un réseau toujours incertain. Nous nous sommes essayés à ce petit jeu déroutant. Parcours non exhaustif...
Dans la rue Jilská, le passage de la Porte de fer traverse une belle cour intérieure, c’est l’occasion d’admirer un pavlač typique. Avec leurs fenêtres en vis-à-vis, ces cours illustrent un mode traditionnel de sociabilité depuis des siècles. La rue en abrite d’autres encore plus anciennes, il faut s’y aventurer.
En optant pour le passage U Kučerů, on débouche au coin de la rue Michalská. Ici, deux possibilités : rejoindre la fontaine ciselée de la Malé Náměstí par le passage de gauche ou bien continuer. Cette structure des rues en L remonte au Moyen Âge. L’angle abritait d’abord une courette avant de s’élargir en un passage donnant sur deux rues : les maisons traversières sont nées ainsi. L’écrivain pragois Jan Neruda y voyait le « cerveau d’un correcteur d’épreuves » !
Si nous prenons tout droit, le passage semi-ouvert de la rue Hlavsova nous amène devant les Deux Ours, une maison bourgeoise du XVIe siècle à la magnifique porte ouvragée. Rien ne nous y invite si ce n’est la curiosité mais puisqu’elle s’ouvre, nous poussons la porte... Sous des voûtes en ogive, un corridor se découvre dans la pénombre. Mais quand il bifurque à droite, c‘est vers un cul-de-sac, l’anti-passage par excellence. Divine suprise, il s’agit d’une minuscule cour Renaissance avec arcades à la toscane. Un secret jalousement gardé...
En sortant, continuez dans Kožná (la rue de la Peausserie), qui fait un coude avec Železná. Ignorée des touristes, elle permet d’éviter le nœud encombré autour de la place de la Vieille-Ville. Cette ruelle avenante se rétrécit peu à peu en un étroit défilé, qui n’est pas sans évoquer un coupe-gorge d’Ancien Régime ! Après un court passage en voûte, nous voici à nouveau projetés dans le monde des vivants.
En traversant la rue vers la droite, on tombe sur Kamzikova, qui se transforme en passage du Paon rouge (il est là l’animal !). Ici se tenait le légendaire lupanar U Goldschmiedů. Prendre ensuite le passage à droite, le long d’un petit bistro, pour ressortir rue Celetná, sous l’œil de deux atlantes musclés. On peut finir dans le passage Manhard, en face vers la droite, qui abrite une vieille cour baroque. À l’étage, petit café dans le théâtre Kašpárek...
Monsieur Kisch, pari tenu, nous venons de parcourir la Vieille-Ville d’ouest en est par ces chemins de traverse que sont les passages !
...Aux galeries de la Nouvelle-Ville

Il est tout à fait possible d’effectuer le même genre d’itinéraire dans la Nouvelle-Ville. Ainsi, on peut rejoindre le haut de la place Venceslas jusqu’à la limite de la Vieille-Ville en bas, en n’empruntant, là encore, presque exclusivement que des passages (itinéraire détaillé dans la fiche pratique).
À vrai dire, ce sont ici des galeries. Plus récentes que les passages de la Vieille-Ville, elles datent pour la plupart de l’entre-deux-guerres et incarnent la vitalité culturelle et économique de la première République tchécoslovaque (grands magasins, boutiques, cabarets...). Pour ne prendre que la galerie du Lucerna, c’est le premier cinéma parlant de Prague en 1929, tandis que dans les années 1960, la galerie abrite un club de rock en plein communisme !
Ces galeries illustrent aussi l’avant-garde architecturale tchèque des années 1920 et 1930 et un solide savoir-faire en Arts appliqués (porte-vitrail Art nouveau de la galerie Novák, sol en mosaïques à Adria...). Commerçantes mais à peine annoncées (une simple marquise au Lucerna), les galeries restent un point de passage entre les immeubles, que les Pragois empruntent en guise de raccourci. Seuls les initiés savent les combiner habilement pour éviter les détours !
Datant de 1914, le passage du n°19, rue Krakovská n’est pas seulement fascinant parce qu’il est fermé au public ! Il traverse une simple maison de rapport et montre la dimension privée-publique du passage au début du XXe siècle. Depuis l’interphone, on aperçoit les escaliers, qui épousent le dénivellement entre les rues Krakovská et Ve Smečkách. Enfin, il n’est pas jusqu’aux jardins qui ne servent de passage, à l’instar du jardin Františkánská, qui coupe en L le passage Světozor (magnifique panneau publicitaire de 1947 en forme de vitrail moderne) pour rejoindre la place Jungmannovo.
Fiche pratique

Pour préparer votre voyage, consultez nos fiches Prague et République tchèque.
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Itinéraire des passages et des galeries
-Passages : passages de la porte de Fer et U Kučerů (Jilská, 18 et 22) ; Maison aux Deux Ours (Kožná, 1) ; passage du palais Manhardt (Celetná, 17).
- Galeries : Merkur (Ve Směckách, 27) ; Lucerna (Štěpanská, 61) ; Novák (Vodičková, 28-30) ; Světozor et jardins Františkánská (Vodičková, 41) ; Adria (Jungmannova, 31) ; passage du Narodni, n°35 et, à droite, galerie et cour Platýz.
Accès dans les parcs et forêts
- Parc de Cibulka : dans le quartier de Košiře (Prague 5). Pour y aller, prendre la ligne B du métro jusqu’à Anděl puis le bus n°123 jusqu’à la station « U Lesíka ».
- Forêt de Michelský : métro Kačerov (ligne C), puis bus n°106 jusqu’à la station « Michelský Les ».
Où sortir dans le quartier de Holešovice ?
Pour accéder aux anciennes usines de la rue Kommunardů : trams n°3, 5, 25, station « Delnická ».
- Cross Clubwww.crossclub.cz : Plynární 23, Prague 7. Métro Nádraží Holešovice (ligne C) ou trams n°5 et 12, station « Ortenovo náměstí ». Ouvert tous les jours jusqu’au petit jour.
- La Fabrika www.lafabrika.cz: Komunardů 30, Prague 7. Trams n°3, 5, 25, station « Delnická ». Un club culturel (théâtre, expos, ciné) avec de nombreux concerts.
Une large gamme de possibilités
Prague insolite, c’est aussi une simple question d’imagination. On peut par exemple admirer les maisons les plus étroites de Prague (une maison baroque de 328 cm de largeur à Seminářská, n°4 ! Il y en une autre large de 345 cm à Celetná, n°11...). Sur la Voie Royale (Celetná, Karlova, Nerudova), on peut aussi détailler les signes-enseignes, souvent inspirés de la symbolique alchimiste... La Prague insolite recèle une infinité de choix...
À lire
- Prague : passages et galeries, M. Brožová, A. Hebler, C. Scaler-Editions Norma, 1993 (Institut français d’architecture). Un historique qui aborde de nombreux passages, dont certains aujourd’hui fermés. Photos à couper le souffle.
- Prazské Zahrady a Parky, B. Pacáková-Hoštálková, 2000. Pour ceux qui sont sur place et souhaitent trouver de belles balades à effectuer dans les parcs de Prague. En tchèque mais photos et indications pratiques sont assez parlantes.
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