Les lacs italiens, côté jardins

18 avril 2013

Adossé aux Alpes, du Piémont à la Vénétie, le Nord de l’Italie déploie des paysages lacustres dont le grandiose a inspiré peintres, écrivains et musiciens.
Prisée dès l’Antiquité pour la douceur de son climat, cette "région des lacs" a naturellement séduit l’aristocratie. Au fil du temps, elle s’y est fait bâtir de luxueuses villas, embellies par de superbes jardins à la personnalité bien affirmée. Plantés d’essences rares, ils s’éveillent avec le printemps et déploient jusqu’en septembre d’éblouissantes palettes de couleurs.
Rhododendrons, camélias, roses, érables, cornouillers et autres espèces exotiques… Du lac Majeur au lac de Garde, c’est un puissant enchantement des sens qui s’empare du voyageur.



Lac Majeur : Isola Bella, l’extravagante

Isola Bella (photo), avec sa silhouette de pièce montée, était à l’origine plate comme une limande ! La métamorphose est totale en 1630, quand le puissant Carlo III Borromée la rêve en galion voguant sur le lac Majeur.
À la poupe, le jardin culmine à 36 m au-dessus des eaux, du haut de ses 10 terrasses successives. La darse est installée à la proue, tandis que le palais fait office de pont central. Carlo baptise l’île en l’honneur de son épouse Isabella. Il ne vivra pas assez longtemps pour voir la transfiguration d’Isola Bella, après un demi-siècle de travaux. Qu’importe, il aurait été fier du résultat.
Sous le signe du baroque, le palais comme les jardins semblent ignorer la devise familiale "Humilitas"… Encadré de haies épaisses, le passage par un portique ménage le suspense jusqu’à un élégant portail.
Le Teatro Massimo surgit au bout d’un tapis d’herbe où se pavane un paon blanc. Follement exubérants, ses trois gradins pyramidaux abondent de statues allégoriques, de niches et de bénitiers. Au sommet, l’Art et la Nature encadrent la Licorne, emblème des Borromée. En contrebas, le jardin de l’Amour, aux parterres brodés d’arabesques végétales, est chaperonné par d’imposants buis à la coupe irréprochable.
Nourriciers à l’origine, les jardins changèrent de vocation et de physionomie au fil du temps. Si les jardins d’Isola Bella font tant d’effet, c’est avant tout pour leur esthétique baroque qui séduisit Jean-Jacques Rousseau. Il renonça pourtant à y faire vivre les personnages de La Nouvelle Héloïse de peur que tant d’ornements et d’art ne les étourdissent.
Lac Majeur : Isola Madre, la naturelle

À mi-distance des côtes de Stresa et Verbania, Isola Madre (photo), la plus grande île du lac Majeur appartient également à l’illustre famille Borromée. Entièrement couverte de végétation, elle arbore un visage aussi naturel que celui d’Isola Bella est sophistiqué. Faisans dorés et argentés, paons et perroquets y filent des jours heureux.
Le spectacle de sa nature en perpétuelle transformation fut immortalisé par Flaubert : "L'Isola Madre, paradis terrestre. Arbres à feuilles d'or que le soleil dorait". Le palais, coquette gentilhommière couverte de bougainvilliers de juillet à octobre, fut d’abord entouré de vergers et d’oliveraies.
Embrasant l’Europe au XIXe s., la fièvre de la botanique emporte l’île à son tour. Elle se transforme alors en un archétype de jardin à l’anglaise, tout en courbes et en ondulations. Allées et ruisseaux serpentent entre pelouses, massifs de fleurs et bosquets. Un pont par ici, un petit port du XVIe s. par-là, la gamme des paysages à découvrir sur ces 8 ha semble infinie.
Le microclimat d’Isola Madre accueille les espèces les plus exotiques. Planté en 1862, un cyprès du Cachemire est l’emblème de l’île. Né d’une graine envoyée d’Himalaya par un correspondant des Borromée, il est le plus grand d’Europe et l’un des plus vieux.
Le caroubier mérite son anecdote : ses graines sont si bien calibrées qu’elles furent utilisées dès l’Antiquité comme unités de mesure des pierres précieuses, sous le nom de… carats ! Autres espèces exotiques : le savonnier des Andes, les camellias en fleurs jusqu’en mai, les arbres fougères d’Australie et les lotus, qui profitent de l’été pour se mirer dans l’eau d’un bassin.
Lac Majeur : prolifique Villa Taranto

Amoureux de l’Italie et botaniste passionné, le capitaine écossais Mc Eacharn trouve en 1930 la perle rare dans les petites annonces du Times : à vendre près de Verbania, sur la rive sud-ouest du lac Majeur, villa en ruine perchée sur un promontoire et entourée de jardins à l’italienne et de bois de châtaigniers. "Let’s buy it", se dit-il sans hésiter.
L’ayant rebaptisée Villa Taranto (photo) en l’honneur d’un aïeul anobli par Napoléon Ier, Mc Eacharn va se consacrer à son éden jusqu’à sa mort, en 1964. Infatigable, il fait sept fois le tour du monde pour rapporter des essences rares à y acclimater. Au total, il réunit quelque 3 000 espèces.
Parmi elles, l’Emmenopterys Henryi, originaire de Chine, intrigue par ses floraisons imprévisibles et rarissimes. Premier spécimen planté en Europe en 1947, il ne produira ses premières fleurs que 30 ans plus tard !
Autres raretés, offertes dans les années 40 par le prince Borromée, les méta-séquoias n’étaient jusqu’alors connus que sous leur forme fossile. À voir encore, la Victoria Cruzania, née sur les fleuves d’Amérique du Sud. C'est le plus grand nymphéa du monde avec des feuilles pouvant atteindre un diamètre de 2 m.
Parmi les plus belles floraisons, les cornouillers et l’arbre à mouchoir conjuguent blancheur immaculée et camaïeux de rose de mi-avril à mai. Les azalées se relaient pour enrichir le nuancier. Puis, l’été s’irise des couleurs de 400 variétés de dahlias.
En dépit de leur apparence naturelle, les 16 hectares de jardins sont entièrement remodelés. Des kilomètres de conduites alimentent les bassins, cascades et ruisseaux artificiels.
Lac de Côme : Carlotta et Melzi, les romantiques

"Lorsque vous écrirez l’histoire de deux amants heureux, placez-les sur les bords du lac de Côme", s’exclama Franz Liszt, sans doute inspiré par les jardins virtuoses de la villa Melzi (photo), s’étirant le long du lac de Côme, à l’entrée de Bellagio.
Ces jardins à l’anglaise servent d’écrin à une demeure néo-classique du début du XIXe s., fermée au public. Ils s’harmonisent avec une perfection quasi surnaturelle aux eaux saphir du lac, où se reflètent les sommets des Alpes.
Posé au bord du lac, entouré d’érables rougissants et de rhododendrons, le petit kiosque mauresque constitue une halte idéale pour embrasser la beauté du paysage. À côté s’élève la statue de Dante et Béatrice. L’amour, toujours !
L’allée de platanes offre son ombre au promeneur jusqu’à la villa, gardée par d’énigmatiques lions à l’égyptienne. Sur la vaste terrasse, un putto s’ébat dans un bénitier, non loin d’Apollon et Méléagre (XVIe s). Beau comme l’antique ! En prenant de la hauteur, on papillonne d’un petit lac japonais à un moutonnement de buis et d’azalées.
En contrebas, le ferry glisse vers la rive opposée de Tremezzo et la villa Carlotta, bâtie à la fin du XVIIe s. En 1848, la propriété est offerte à la princesse Charlotte de Prusse, dite "Carlotta". Passionné de botanique, son époux y introduit quantité d’espèces exotiques : fougères arborescentes, bambous, cactées, succulentes, etc.
D’un jardin de rocailles à un petit bois, des terrasses à l’italienne à l’étrange fontaine aux nains, les atmosphères et les perspectives se multiplient. C’est au printemps que le jardin est le plus spectaculaire, quand éclosent ses centaines de variétés de camélias, rhododendrons et rosiers.
Lac de Garde : Vittoriale degli Italiani, le plus mégalo

Grande attraction touristique du lac de Garde, le Vittoriale degli Italiani (photo) fut la demeure du sulfureux écrivain Gabriele D’Annunzio, de 1921 à sa mort en 1938. Les amateurs de fleurettes resteront peut-être sur leur faim, d’autres se cabreront devant le caractère martial du lieu. Sur les 9 hectares que renferme l’enceinte en surplomb du lac, le paysage reflète toute l’ambiguïté du maître des lieux.
Son fervent nationalisme ne le priva pas d’entretenir des relations difficiles avec Mussolini. Le Duce considérait cet illustre représentant du décadentisme comme une dent cariée, qu’il fallait couvrir d’or pour l’empêcher de nuire. Parfait dandy, D'Annunzio inventa le prénom Ornella, collectionnait compulsivement les chaussures, les malles de cuir et les robes de chambre !
Ici, la nature sert surtout de faire-valoir aux architectures, sculptures et monuments insolites à la gloire de D’Annunzio. Le poète combattant, qui participa en 1919 à la prise de Fiume (aujourd’hui Rijeka, en Croatie) repose dans un mausolée au sommet du parc, entouré de quelques hommes morts au combat. Surréaliste, la proue du navire Puglia émerge de la végétation en contrebas. Elle pointe en direction des côtes croates comme pour annoncer son prochain retour.
Au fil de la promenade, des statues et stèles illustrent l’étrange panthéon de D’Annunzio, qui réunit moine mendiant, lanceur de poids et lion ailé, sans oublier ses lévriers, auxquels il vouait un culte. La visite de sa maison, la Priora, s’impose pour compléter le portrait d’un personnage à l’univers controversé.
D’autres jardins remarquables

À Gardone Riviera (lac de Garde), la "zénitude" du jardin Heller, malgré sa dimension modeste, contrebalance radicalement le caractère solennel du Vittoriale degli Italiani. Des œuvres d’art contemporain (Keith Haring notamment) y côtoient sans heurts des statues indiennes et marocaines. Le tout baigne dans une végétation luxuriante et paysagée, venue du monde entier.
Hors format au contraire, les jardins de Sigurtà, près de Peschiera, au sud-est du lac de Garde, déroulent 20 km de sentiers à travers 60 ha de végétation. Après les tulipes dès fin mars, les iris s’épanouissent à leur tour de fin avril à mi-mai, puis s’éclipsent devant l’assaut des dizaines de milliers de roses qui longent l’allée conduisant au château fortifié. Et ne craignez pas de vous perdre dans l’un des plus grands labyrinthes de buis d’Europe !
Autour du lac de Côme, le jardin de la Villa Serbelloni, en surplomb de Bellagio, a comme atout maître sa position stratégique à l’extrémité du Triangolo Lariano. Son point culminant commande une vue stupéfiante et presque intégrale du lac.
Au sud-ouest du lac, sur la pointe d’une presqu’île surnommée le "Gibraltar du Lario", les jardins de la Villa del Balbianello (photo) sont particulièrement enchanteurs quand on peut les approcher en bateau. Au nord-est du lac, enfin, la villa Monastero, couvent cistercien du XIIIe au XVIe s., englobe un jardin de rhododendrons, glycines et grands magnolias, d’où la vue est magnifique sur le lac et la villa Cipressi.
Fiche pratique

Vous trouverez toutes les informations sur le lac de Côme dans le reportage Lac de Côme, l’enchanteur.
Pour préparer votre séjour, consultez notre guide en ligne Italie
Office du tourisme du lac Majeur
Office du tourisme du lac de Garde
Office de tourisme du lac de Côme
Comment y aller ?
- En avion : vols directs pour Milan Malpensa, Milan Linate et Vérone avec Alitalia, Air France et EasyJet au départ de Paris, Lille, Lyon, Marseille…
- En train : TGV quotidiens vers Milano Centrale au départ de Paris Lyon, Dijon et Chambéry et train de nuit Thello Paris-Venise via Dijon, Milan et Vérone.
Liaisons ferroviaires entre Milano Centrale, le lac Majeur (Stresa) et le lac de Garde, ainsi qu’entre Vérone et le sud du lac de Garde (Desenzano et Peschiera).
Quand y aller ?
Du printemps à l’automne.
Les jardins ouvrent en général courant mars et ferment pour la trêve hivernale à partir d’octobre. Les meilleures saisons sont le printemps (avril-juin) pour la floraison des jardins et la fin de l’été et le début de l’automne quand la nature rougeoie. Toutefois, les plantes aquatiques telles que lotus et nénuphars prospèrent sous la chaleur des mois de juillet et août.
Se déplacer
- En bateau : c’est naturellement le mode de découverte privilégié des lacs et donc des jardins et villas qui ont toujours cherché leur compagnie. Informations sur les lignes et horaires sur http://www.navigazionelaghi.it/ .
- Par la route : les pourtours du lac de Garde sont bien desservis par les bus locaux, contrairement au lac Majeur autour duquel il est parfois difficile de circuler sans son propre véhicule. La voiture offre donc le maximum de liberté, mais attention aux routes étroites et sinueuses !
Où dormir ?
Au plus fort de la saison, de juin à septembre, les hébergements sont plutôt chers et la réservation s’impose.
Il n’existe pas d’auberges de jeunesse autour du lac Majeur et du lac de Côme mais quelques campings et gîtes ruraux (agriturismo : http://www.agriturist.it) proposent des tarifs plus économiques que l’hôtellerie traditionnelle.
Lac Majeur :
- Il Viaggiatore à Stresa. Face au lac, Francesco et Rossana, charmant couple de guides de montagne francophones, proposent 2 petits apparts tout équipés pour 4 à 6 personnes, avec balcon ou terrasse donnant sur le lac. Compter 100-120 €/j. et 500-700 €/sem pour 3-6 pers. Séjour min 3 nuits.
- Locanda Chi-Ghinn à Bèe, sur les hauteurs de Verbania. Au détour d’une ruelle pavée, ce petit hôtel de charme niché dans une maison ancienne très joliment restaurée offre 6 chambres aux noms de compositeurs, toutes avec balcon surplombant le lac. Double avec sdb 100-140 €, petit déj inclus.
- Grand Hôtel des Îles Borromées à Stresa : fondée en 1861, sur la rive du lac Majeur face aux îles Borromées, c’est la quintessence du palace Belle Époque et l’occasion d’un coup de folie. Double à partir de 400 €.
Lac de Garde :
- Locanda-trattoria Agli Angeli à Gardone Riviera. Presque en face du Vittoriale, une adresse de qualité dans un petit quartier charmant. Table également recommandée. Doubles 85-160 €, avec petit déj-buffet.
- Hotel Vigna à Salo. Sur le front de lac, cet hôtel à l’architecture un peu disgrâcieuse renferme cependant des chambres tout confort et réserve à ses hôtes un accueil très soigné. Doubles 85-145 € avec petit déj selon vue et saison.
Où manger ?
Lac de Garde :
- La Taverna : corso Repubblica, 34, à Gardone Riviera. Tout proche de l’office de tourisme. Petite adresse proprette où une clientèle d’habitués se régale d’une cuisine familiale bien ficelée (risotto à la chicorée de Trévise, jambon d’oie fumé, raviolis aux artichauts, etc.). Compter 25-30 €.
- Osteria di Mezzo : via di Mezzo, 10, à Salò. Dans une ruelle proche du Duomo. Une affaire familiale lovée dans une salle voûtée où l’on sert d’excellents assortiments de poissons et une exquise crème au torrone (nougat). Menu env 40 € ; repas à la carte, compter 25-35 €.
Lac Majeur :
- Osteria delle 3 V : via Funis à Gignese. À 9 km de Stresa, sur les hauteurs, en direction du Mottarone. Ouv tlj, sf lun et mar soir en sept-avr. Grand pavillon de montagne où déguster pizza au feu de bois et spécialités régionales, généreuses et savoureuses. Compter 20-35 €.
- Azienda agrituristica – Il Monterosso : via al Monterosso, 30, à Cima Monterosso. À 6 km sur les hauteurs de Verbania-Pallanza, au bout d’une route sinuant parmi les châtaigniers. Adresse très prisée pour sa cuisine authentique et son atmosphère familiale. Repas 21-30 €.
Liens utiles
Îles Borromées (site en construction)
Psst... En plus, il y a un cadeau à l'inscription à nos newsletters !
Les idées Week-ends, les derniers reportages en Italie
Infos pratiques
Bons plans voyage Italie

























