La Toscane, en terre de Sienne

18 février 2012

La Toscane ne se résume pas à Florence. Pour comprendre la terre, les arbres, les mouvements du paysage toscan, rien de tel qu’un voyage en terre de Sienne.
En terres de Sienne, devrait-on dire, tant cette région offre de paysages différents : les douces collines recouvertes de vigne du Chianti, l’ordonnance des cyprès et des pins du val d’Orcia, carte postale éternelle de la Toscane, la terre d’or des Crete Senesi, pays aux nuances de couleurs sans équivalent…
C’est aussi dans cette contrée qu’est apparu, il y a plus de 500 ans, le ferment d’un mouvement, la Renaissance, qui allait révolutionner la pensée et l’art de l’Occident.
Un voyage en terre de beauté, du cœur de la Toscane aux confins de l’Ombrie. Mais aussi une fête pour l’esprit comme pour les sens…



Sienne ou l'anti-Florence

Sienne n’a gagné qu’une bataille contre Florence. C’était à la fin de l’été 1260. Son armée, augmentée de quelques chevaliers teutons, dama le pion à son éternelle rivale. Près de 11 000 hommes passèrent par le fil de l’épée et le gonfalon florentin fut traîné dans la poussière. Cette tragédie, dont Dante a relaté le caractère sanglant dans la Divine Comédie, allume encore une étincelle de fierté dans les yeux des Siennois.
On l’aura compris, Sienne n’est pas Florence. Il règne dans ses murs un parfum d’indépendance, fruit d’une rivalité qui date de l’époque où leurs banquiers se tiraient la bourre sur le commerce européen. Et, tandis que Florence, arrosée par l’Arno, se pavanait au milieu de ses vertes collines, Sienne vivait sans eau.
Cette singularité imposera une fontaine dans chaque quartier (pour la petite histoire, à Sienne les enfants sont baptisés deux fois, la première fois à l’église, la seconde à la fontaine de leur quartier de naissance). De cet "esprit de gargouille", comme on dirait "esprit de clocher", naîtra un profond sentiment d’appartenance, une forme d’alliance cathartique encore palpable aujourd’hui.
C’est donc avec bonheur que le voyageur curieux part à la découverte des 17 contrade qui constituent la ville : quartier des escargots, des panthères, des rhinocéros, des tortues, du dragon, etc. Des contrade qui s’affrontent chaque année lors du célèbre Palio, la course de chevaux montés à cru, où tous les coups (ou presque) sont permis.
Sienne est donc une ville à part. Les idées de la Renaissance ont tardé à l’enflammer, contrairement à sa rivale. Il a fallu attendre Pie II et la seconde moitié du XVe s, pour que, sollicités par la famille Piccolomini, des artistes florentins daignent venir y exercer leurs talents.
Le Chianti, une terre de lumière

La région viticole du Chianti Classico, ou la terre chérie de Léo Ferré. À quelques coups de volants au nord de Sienne, le domaine viticole Poggio ai Mori est désormais géré par son fils Matthieu. Le bon coq noir (gallo nero), emblème de l’appellation d’origine contrôlée, veille au grain. Sur les douces collines couvertes de vigne du Chianti, le temps qui s’en va, c’est le rythme des saisons.
Dans le Chianti Classico, la campagne sent les matins clairs, les brumes évanescentes qui perlent en gouttes de rosée sur les ceps gelés en hiver, le pollen des fleurs d’oliviers porté par les abeilles et les dimanches à faire bombance sous les figuiers, au cœur de l’été...
Greve, Radda, Gaiola, Castellina… Le Chianti Classico éparpille ses villages aux quatre coins du paysage. Il offre toujours au voyageur la terrasse d’un petit resto, une cave bien fraîche pour y siffler un canon ou un estaminet coiffé d’une glycine pour boire un espresso, en attendant l’ouverture d’une église ou d’un musée.
Ce pays de paysans est également un pays d’Histoire. Des petites routes en lacets conduisent à des villages perchés sur leurs mamelons. Leurs vieilles pierres résonnent encore des échauffourées entre les Guelfes, partisans du Pape, et les Gibelins, qui lui étaient opposés. Fiefs des grandes familles florentines, ces postes avancés leur permettaient de garder un œil sur Sienne.
Les Ricasoli comptent parmi ces nobles familles. Ce sont eux qui, à cause de l’épidémie de phylloxera qui ravagea le canaiolo au XIXe s (cépage majoritaire dans l’élaboration du Chianti à l’époque), imposeront le sangiovese.
Sur les traces de Piero della Francesca

La traversée du Chianti Classico conduit tout naturellement vers l’un des ponts les plus regardés du monde alors qu’il est pratiquement inconnu : le Ponte Buriano, un ouvrage d’art de 1277 qui enjambe l’Arno à une dizaine de kilomètres au nord d’Arezzo. C’est lui que l’on aperçoit en arrière-plan dans le tableau de la Joconde.
Belle intro, pour cette escapade qui plonge dans l’univers de Piero della Francesca (1420-1492) : l’un des artistes qui comptera pour Leonard de Vinci, un siècle plus tard. Mathématicien et peintre, grand maître de la perspective du Quattrocento, Piero della Francesca fut l’un des premiers à apporter à la peinture une dimension philosophique.
Première étape à Arezzo (photo), une ville médiévale agréable. Ses nombreuses placettes fourmillent de bonnes adresses pour casser la croûte. Les œuvres qui prouvent l’intérêt de Piero della Francesca pour les paysages et l’architecture sont exposées dans la basilique San Francesco. Rien ne semble avoir changé depuis lors. Un siècle plus tard, Montaigne décrira les mêmes panoramas lors de son célèbre voyage en Italie (1581).
Petit détour par Sansepolcro, ville natale de Piero della Francesca. Le musée civique expose sa très émouvante Résurrection. Une œuvre qui met en scène un Christ "décidé" à en découdre avec sa nouvelle vie. Tout ça sur fond d’arbres morts et de fruitiers en fleurs. Superbe !
Mais l’œuvre la plus étonnante à mettre au crédit de ce fresquiste de génie est sa célèbre Madonna del Parto. Une œuvre exposée dans le village de Monterchi, qui montre une Marie hiératique exhibant son ventre tout rond comme dans les pages "maternité" des catalogues de vente par correspondance !
Étrusques, Cortona que l’Amour

D’Arezzo à Cortona, il n’y a qu’à longer le Val di Chiana, un amphithéâtre naturel entre les montagnes siennoises et le lac Trasimène. Une plaine fertile, de laquelle se détachent de loin en loin quelques villages médiévaux perchés au-dessus de la plaine.
Castiglion Fiorentino (photo) fait partie de ces lieux où le temps semble s’être arrêté. Héritage des Étrusques, qui portaient les chevaux en haute estime, le Palio dei Rioni s’y déroule chaque année en juin. Une course hippique semblable à celle de Sienne, où s’affrontent les différents terzieri (quartiers) de la ville.
Les Étrusques s’établirent dans la région pendant plusieurs siècles, comme en témoigne le remarquable musée archéologique de Cortona (MAEC). On se demande encore aujourd’hui s’ils furent autochtones ou bien originaires d’Anatolie. Alberto Giacometti puisa une bonne partie de son inspiration dans les représentations longilignes de leurs célèbres bronzes.
Cortona est également une ville d’Art. Les détrempes de Luca Signorelli, élève de Piero della Francesca, sont exposées au musée diocésain, ainsi que la célèbre Annonciation de Fra Angelico. En outre, chaque année, début septembre, Cortona accueille l’un des salons des antiquaires les plus courus d’Italie.
C’est l’occasion de fureter dans les étals à la recherche de la perle rare, mais mieux vaut avoir un compte en banque bien rempli. L’occasion aussi de goûter aux spécialités locales : crostini neri (tartines braisées au foie de poulet), pici al tartufo (gros spaghettis creux aux truffes), le tout arrosé d’un blanc toscan couleur miel, humm !
Des étapes à faire à vélo sur le Sentiero della Bonifica, un parcours qui quitte le canale della Chiana, d’Arezzo à Chiusi (autre cité étrusque) en passant par Cortona.
Monter et descendre à Montepulciano

Montalcino, Monticiano, Montepulciano… Montepulciano, la ville du vino nobile aux magnifiques édifices de la Renaissance. Montepulciano, la cité bastion perchée, où ça monte et descend sans arrêt. Une fois la bagnole garée sur le parking de la basilique San Biagio, les premières dalles pentues promettent déjà un après-midi casse-cheville.
Sous une pluie d’orage, Montepulciano n'offre pas son meilleur visage : rues désertes, ciel noir, gouttières débordantes de lavures. Elle fait penser à une vieille gitane en train de pleurer son rimmel. On peut alors trouver refuge au Caffè Poliziano. Un rade de style liberty qui fait chanter son "perco" depuis 1868. Carducci, Pirandello et Fellini y avaient leurs habitudes. Une véritable institution en Italie.
Située aux confins de l’Ombrie, Montepulciano fut l'objet de toutes les convoitises de Sienne et de Florence pendant des siècles. Du coup, les nobles de l’époque, piqués aux idées de la Renaissance, convoquèrent les plus brillants architectes : Michelozzo, Antonio da Sangallo l’ancien, Baldassare Peruzzi, Vignole… Tous apportèrent leur patte : palazzi, églises, fontaines… Montepulciano attirera le gratin des intellectuels pendant des décennies.
Aujourd’hui, en flânant dans ses ruelles pentues, on est saisi par l’émotion que suscite la polyphonie de ses vieilles pierres. Tendez l’oreille. La maison d’à côté ne jouerait-elle pas un madrigal de Palestrina ?
Pienza, cœur du val d’Orcia

De Montepulciano à Pienza, la campagne moutonne en champs de blés mûrs tavelés de coquelicots. Dans le lointain, des armées de cyprès montent la garde, sertissant parfois un hameau isolé dont on aperçoit l’ocre des tuiles et le bleu de la piscine. La Toscane paraît alors le plus beau pays du monde, où on a l'impression de tout apprendre, tout comprendre, en laissant son regard se perdre dans le paysage.
Pienza possède une drôle d’histoire. En 1458, frotté des idées de la Renaissance, Pie II, fraîchement élu pape, décida de faire de son village natal un paradigme en matière de mieux vivre. Il faut dire que notre homme était un peu particulier. Sa plume était pleine d’humour et de fraîcheur. Il a même écrit un roman épistolaire qui faisait l’apologie de l’amour charnel. Un vrai tabac dans toute l’Europe à l’époque !
De cette glorieuse Pienza (classée par l’Unesco), reste la cathédrale de l’Assunta, dont la façade fut dessinée par Alberti, le Palazzo Piccolomini, œuvre de Rosselino, son élève. Cet édifice 100% Renaissance était la résidence d’été du souverain pontife. En pleine saison, on y donne d’excellents concerts de musique classique.
Le reste de la ville se conjugue en ruelles de briquettes, en placettes coiffées de parasols, en jardinets plantés de phœnix, de figuiers ou de grenadiers, en demeures bourgeoises dont les coursives offrent de belles échappées sur le val d’Orcia. Pour le reste, Pienza est une ville à parcourir un cornet de glace en pogne, les oreilles baignées par les commentaires en italien ou en anglais téléchargés sur pienzawebtv.com.
Le Crete Senesi, quand la terre fait des siennes

De Pienza, en remontant plein nord, le charmant petit bourg de Montefollonico mérite une halte pour s’attabler à la Botte Piena : pecorino di Chiusure (un fromage de brebis goûteux), cinta senesi (le meilleur cochon qui soit), cœurs d’artichauts, sans oublier la truffe blanche, mise à l’honneur chaque année en novembre à San Giovanni d’Asso.
Un prélude délicieux à la région des Crete Senesi, littéralement les argiles siennoises, ou le monde du Beau. Ici, la nature est généreuse, douce, harmonieuse. Elle ondule en vagues diffuses qui tantôt s’enlacent, tantôt se pénètrent, changeant parfois de couleur, à la faveur d’un champ fraîchement retourné, d’une levée de blé tendre ou d’un champ d’oliviers. Cette terre est rougeâtre, brune, grise, écrue, au gré de la fantaisie des oxydes qui la composent …
Proverbialement assoiffées, ces terres arides et multiples ont produit du travertin, du tuf et de la brique pour construire les villes, de l’argile pour les potiers d’Asciano, sans oublier les fameuses terres bolaires qui enchantèrent les fresquistes ou les maîtres de la tempera (détrempe).
Le plus bel exemple de cet hymne à la terre nous est donné par le Sodoma (1477-1549) dans l’Abbaye de Monte Oliveto Maggiore (à ne pas manquer, photo). Là, dans un véritable feu d’artifice de pigments, l’artiste a retracé la vie de saint Benoît.
Un vrai original, ce Sodoma. La sensualité qui se dégage de ses personnages est troublante. Notre homme, qui vivait entouré d’une incroyable ménagerie – corbeaux, blaireaux, perroquets, ânes nains –, n’a jamais véritablement pu s’imposer à Sienne. L’élite du moment lui préférait Beccafumi, fils de paysan, né à Montaperti pratiquement 250 ans après la fameuse bataille… Sienne serait-elle terre-à-terre ?
Fiche pratique

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Toscane.
Office du tourisme italien (ENIT)
Comment y aller ?
Les aéroports de Florence et Pise sont desservis par Air France, Alitalia, mais aussi des vols low cost avec EasyJet et Vueling.
De l’aéroport de Pise, navette de bus vers Sienne. Train entre Florence et Sienne. Horaires de bus au départ de Sienne http://www.fsbusitalia.it/ ou www.sienamobilita.it
Quand y aller ?
Toute l’année ! Meilleure saison en mai-juin ou à l’automne, car il peut faire chaud en été. Mais le must est de faire coïncider son voyage avec l’une des nombreuses manifestations qui émaillent le calendrier toscan
Se déplacer une fois sur place
Rien de compliqué. Le plus souple est de louer une voiture, mais on peut très bien se déplacer en bus.
Quelques itinéraires pour les adeptes de la voiture, du vélo et les marcheurs.
Où dormir ?
Dans l’un des nombreux agrotourismes disséminés un peu partout dans la campagne, à condition quand même de se méfier des photos parfois trompeuses que l’on trouve sur la toile. Dans les villes, choisir une chambre d’hôtes.
Le Chiarine à Sienne
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Hotel Sabrina à Cortona
Trouvez votre hôtel en Toscane
Où manger ?
Un voyage en Toscane passe évidemment par sa table. Nombreuses sont les petites adresses qui proposent une cuisine labélisée kilometro zero, c'est-à-dire concoctée à partir de viande, légumes, fruits, laitages et huiles produits dans un rayon inférieur à un kilomètre par rapport au restaurant où vous avez pris place.
Orto de’ Pecci à Sienne
Trattoria La Grotta à Cortona
La Botte Piena à Montefollonico
Un site pour visiter Sienne
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