La route de Don Quichotte

Olivier Page
par Olivier Page

21 mars 2014

Don Quichotte n'est pas seulement le chef-d'œuvre littéraire plein d'humour que l'on connaît. Le vieil hidalgo, double illuminé de l'auteur, Cervantès, nous emmène visiter les hauts plateaux arides et venteux de la Castille. Olivier Page retrace l'expédition de Don Quichotte et de son acolyte Sancho Pança.
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Don Quichotte, un succès foudroyant

Olivier Page
Cette année, l'Espagne fête le 400ème anniversaire de la première publication d'un livre aujourd'hui reconnu comme un chef-d'œuvre universel : Don Quichotte. Après la Bible, ce serait le deuxième ouvrage le plus lu dans le monde. Il a d'ailleurs été traduit dans toutes les langues, et, ne serait-ce qu'en français, on ne compte pas moins de 80 éditions différentes. Au début du mois de janvier 1605, l'éditeur madrilène Juan de la Cuesta met en vente la première partie d'un livre intitulé Don Quichotte : « El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de la Mancha », écrit par Miguel de Cervantes Saavedra, âgé de 58 ans.

En Castille, en Aragon, en Catalogne, au Portugal, le succès est foudroyant : six rééditions en une année ! On le traduit en anglais, en allemand, en italien. À sa sortie en France, le roman devient aussitôt un best-seller. En 1615, les ambassadeurs français qui accompagnent Anne d'Autriche, future épouse de Louis XIII, rendent visite à Cervantès pour le saluer. L'un d'eux déclare : « Comment, un tel homme, l'Espagne ne l'a pas fait riche ! »

La fortune ? Cervantès ne l'a jamais connue. Sa vie s'apparente à une succession de déboires et une somme de déconvenues. Pour vivre, il exerce le métier « alimentaire » de collecteur d'impôts en Andalousie. Il a aussi été commissaire aux vivres, chargé de préparer l'expédition de l'Invincible Armada pour le compte de Philippe II. Modeste fonctionnaire désargenté, toujours sur la route, Cervantès n'a pas un sou de côté. Pire, en 1588, condamné pour diverses malversations, il est excommunié par le Chapitre de Séville qui l'accuse d'avoir fait main basse sur du blé et de l'orge destinés à des chanoines. Par deux fois il est écroué. Il songe en 1590 à s'embarquer pour les Indes (l'Amérique) mais ne peut le faire en raison de l'Inquisition qui lui trouve des origines juives.

La famille Cervantes Saavedra aurait des ancêtres « conversos » c'est-à-dire des juifs espagnols convertis au christianisme pour échapper à l'Inquisition. En 1600, Cervantès est enfermé dans la prison de Séville, située au 52 de la calle Sierpes. Entre quatre murs, il purge sa peine tout en commençant l'écriture de Don Quichotte. Libéré grâce à une caution versée par ses proches, il tire le diable par la queue, mais son livre marche du feu de Dieu dès sa publication en 1605 !

Un chef-d'œuvre de la littérature universelle

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Cervantès y raconte avec un humour décapant les aventures d'un vieux gentilhomme originaire de la Manche (la partie sud de la Castille) qui rêve de ressusciter l'ordre oublié de la chevalerie errante. Inspiré, intoxiqué même, par la lecture des romans de chevalerie, Don Quichotte (de son vrai nom Alonzo Quijano) décide de quitter sa vie solitaire et studieuse pour arpenter les chemins de la Manche. « Splendeur de la Manche, astre de l'Espagne », monté sur un cheval efflanqué du nom de Rossinante, l'hidalgo avance à la vitesse du trot, suivi à quelques mètres par une petite mule chevauchée par Sancho Pança, un brave homme de la campagne, dévoué, qui lui sert d'écuyer.

Il n'existe évidemment rien de commun entre ces deux hommes. Le vieux gentilhomme porte la tenue médiévale et anachronique d'un chevalier d'autrefois. Coiffé d'un casque imitant la forme d'un plat à barbe (on appelle ça une salade), il tient une longue lance médiévale à la main. Il est grand, sec, avec un visage austère, une allure ascétique et la silhouette longiligne d'un moine-soldat ou d'un pénitent. Son regard halluciné révèle une intense quête intérieure portée par une exigence éthique presque biblique. Le but de cette aventure à cheval ? C'est avant tout une entreprise morale, fondée sur les principes de la chevalerie européenne : « Venger les offenses, redresser les torts, réparer les injustices, corriger les abus, acquitter les dettes, défaire les griefs, soutenir les demoiselles, vaincre les méchants et terrasser les géants. » Tout un programme !

Sancho, lui, est tout l'inverse de son maître : courtaud, rondouillard, pratique et plein de bon sens, il ne songe qu'à bien vivre (en somme, manger, boire, dormir), sans se dépenser ni prendre de risque. Pour le stimuler, Don Quichotte lui promet le titre de gouverneur des îles conquises s'il mène à bien son voyage et sait surmonter les dangers avec bravoure. Pfff ! Pour Sancho, le bonheur est d'avoir un peu d'argent, de vivre tranquillement avec sa famille et d'éviter les ennuis. Aussi mal assorti soit-il, notre duo s'aventure dans les paysages rudes et arides du plateau castillan. De village en château, d'auberge en hôtellerie, ils cheminent cahin-caha. L'idéalisme et la générosité de l'hidalgo semblent sans cesse freinés et ramenés à la réalité par son écuyer à l'esprit terre à terre. En outre, l'idéal de Don Quichotte est alimenté par une mystique amoureuse. Il dédie en effet la moindre de ses actions à une charmante jeune fille qu'il n'a jamais vue mais à qui il voue un amour sans bornes : une jeune fermière nommée Dulcinée, habitant le village d'El Toboso.

Voilà qui rend le chevalier d'autant plus exalté ! Ce qui horripile Sancho qui ne comprend pas qu'on puisse aimer platoniquement un laideron invisible et inaccessible ! À la manière de certains névrosés des temps modernes, le vieil hidalgo de la Manche ne voit pas la réalité comme elle est vraiment mais telle qu'il la rêve. Comme un illuminé, il finit par croire à ses visions. C'est bien simple : Don Quichotte ne croit pas à ce qu'il voit, mais il voit ce qu'il croit ! Le personnage d'Ulysse dans l'Odyssée d'Homère lui ressemble, mais il prête tout de même moins à rire !

Notre homme confond ainsi de paisibles moulins à vent avec des géants menaçants. Une des scènes burlesques les plus connues est celle où il attaque un moulin en plantant sa lance dans la toile des ailes tournantes qu'il a prises pour des bras monstrueux. Le fidèle Sancho vole alors au secours de son maître, renversé à terre et à moitié évanoui. Nos deux hommes affrontent donc les obstacles les plus divers, multiplient les rencontres insolites et se perdent dans des démêlés sans fin. Un banal troupeau de moutons se transforme en un redoutable escadron de la mort. Sus aux moutons ! Don Quichotte les embroche brutalement de sa lance, mais un berger furieux terrasse le chevalier errant d'un coup de lance-pierre. Chaque embûche, chaque péripétie, chaque altercation prend, au fil de leur parcours, une dimension carnavalesque qui arrache des éclats de rire aux lecteurs. Voilà en somme un livre très sérieux, fruit d'une vie d'expérience et d'observation, qui montre les hauts et les bas de l'existence, mais que l'on lit aujourd'hui encore en riant.

« Cervantès l'a écrit pour faire rire. C'est un livre drôle. Les gens se tordaient de rire en le lisant au XVIIème siècle », affirme Jacqueline Schulmann, traductrice de l'œuvre pour les éditions du Seuil. Est-ce pour cela que les plus grands écrivains prétendent que Cervantès a inventé le roman moderne ? Le tome II de Don Quichotte, publié à la fin de l'année 1615, soit dix ans après la sortie du tome I, connaîtra le même engouement. Même les analphabètes du XVIIème siècle connaissent Don Quichotte car des lecteurs le déclament à voix haute sur le parvis de la cathédrale de Séville. N'est-ce pas un des traits de génie de son auteur que d'avoir écrit dans un langage accessible à tous ?

Dans les pas de Don Quichotte

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Un an après la publication du tome II, le 23 avril 1616, Cervantès, âgé de 69 ans, meurt dans sa maison de la calle Leon à Madrid. On l'enterre le lendemain, revêtu de sa robe franciscaine au couvent des Trinitaires de Saint-Ildefonse, ordre religieux dont il s'était rapproché à la fin de sa vie. Aujourd'hui, sa tombe a disparu. Dans la rue Leon, rebaptisée depuis lors rue Cervantès, la dernière maison de l'écrivain a aussi disparu. À cette adresse, il reste juste une plaque. Comme si la seule chose importante avait été inscrite à tout jamais dans son œuvre et non dans la pierre des monuments.

De même, après des recherches personnelles, il apparaît que Cervantès n'a aucune descendance vivante aujourd'hui. Sa postérité est pourtant immense et traverse les âges. Il est le père d'un chef-d'œuvre littéraire lu par des centaines de millions de lecteurs depuis quatre cents ans. Madrid a certes compté dans son existence, mais elle n'est jamais mentionnée dans son livre. Pourtant, voilà peut-être la seule ville au monde qui ait dédié quelques-unes de ses rues aux personnages du roman : il existe des calle Don Quijote, calle Sancho Pança, et même calle Dulcinea ! Y a-t-il une rue Gargantua en Touraine ou une rue de l'Inspecteur Maigret en Belgique ?

Cela ressemble à un cas presque unique dans l'histoire des lettres : la créature imaginaire de Cervantès est devenue un archétype humain universel, un symbole qui a éclipsé son créateur. Certains lecteurs ne savent toujours pas aujourd'hui qui est Cervantès mais ils ont entendu parler de Don Quichotte. Puissance du génie littéraire espagnol ! La preuve ? Le dictionnaire a homologué deux noms communs : don quichotte et donquichottisme. L'adjectif donquichottesque n'est pas encore officialisé, mais on l'utilise. Quant à Don Juan, c'est aussi un personnage de la littérature espagnole (1625, Tirso de Molina) devenu pour tous l'archétype du séducteur libertin. Enfin n'oublions pas Tartuffe, le personnage de la comédie de Molière, symbole universel de la fourberie et de l'hypocrisie.

Petit guide à l'usage du chevalier errant sur les chemins de la Manche

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Nous voici dans le berceau de cette destinée unique : la Castille. Cervantès voit le jour le 29 septembre 1547 à Alcalá de Henares, ville située à une trentaine de kilomètres au nord de Madrid. Son père, un modeste chirurgien-barbier, est atteint de surdité. On dit le petit Miguel bègue, efféminé, mais brillant poète. C'est à Alcalá de Henares que doit débuter tout itinéraire dans les pas de Don Quichotte. À l'âge de 20 ans, à la suite d'un duel, le jeune Cervantès est condamné à avoir la main droite coupée. Pour échapper à cette sentence, il s'enfuit hors du pays et devient le domestique d'un cardinal à Rome (et son giton, dit-on). En 1570, à 23 ans, il s'engage comme arquebusier dans la troupe de Don Juan d'Autriche et combat les Turcs à la bataille de Lépante, le 7 octobre 1571. Amputé de la main gauche après avoir reçu un tir d'arquebuse, Miguel de Cervantès acquiert à jamais le surnom de « Manchot de Lépante ».

« Certes il a perdu la main gauche, mais c'est pour la gloire de la main droite ! » lance José Ignacio González-Aller Hierro, conservateur du Musée naval de Madrid. Au musée voisin de l'Armée, on conserve la supposée épée que Cervantès portait à Lépante, ainsi que son encrier, deux objets symboliques qui ont fixé son destin. À l'époque, la gloire venait par les armes ou par la plume ! Ne pouvant suivre la première voie, après la perte de sa main gauche, Cervantès opta pour la carrière littéraire. À son retour de Lépante, le valeureux soldat est capturé par des Barbaresques et se retrouve prisonnier à Alger. Il y reste captif de 1575 à 1580.

Pour Arrabal, Cervantès aurait connu la condition d'esclave, en plus de celle de serviteur. Après cinq années de cachot noir et quatre tentatives d'évasion, le voilà libre et de retour en Espagne. Il écrit des comédies pour le théâtre. Il vivote. Sa captivité l'a marqué, elle revient dans plusieurs de ses livres et pièces de jeunesse : La Vie à Alger, Numance, La Galatée. Des œuvres qui le lanceront quand même en littérature.

Le 12 décembre 1584, Cervantès épouse Catalina de Salazar y Palacios, essentiellement pour des raisons financières. Il a 37 ans, elle vient d'en avoir 15… Le mariage se déroule dans l'église d'Esquivias, village situé à une quarantaine de kilomètres au sud de Madrid. Nous y sommes arrivés par une journée fraîche de printemps. Incroyable découverte ! La mairie de ce gros bourg aux maisons blanches a conservé l'acte original du mariage, écrit en vieux castillan. N'oublions pas que l'empire de Charles Quint était surnommé « l'Empire de Papier ». Tout était scrupuleusement noté et consigné par des chroniqueurs et des notaires. Le jeune couple Cervantès vécut plusieurs années à Esquivias dans la maison d'un parent de la mariée, un dénommé Don Alonso Quijada Salazar, un simple gentilhomme vivant de ses rentes. « La ressemblance entre ce nom et celui du héros du livre, Alonzo Quijano, le vrai nom de Don Quichotte, est très étrange. Je pense qu'en réalité Cervantès s'est inspiré de la personnalité de l'oncle de sa femme pour créer le personnage de Don Quichotte », me dit Eva, la conservatrice de la Casa-Museo Cervantes d'Esquivias.

Le problème dans la Manche, où se déroulent la plupart des aventures racontées dans Don Quichotte, c'est que chaque village veut détenir la preuve qui lui permettra d'affirmer qu'il est l'authentique village d'origine de Don Quichotte. Non pas le village natal de l'auteur, mais celui d'un personnage romanesque, d'un héros de livre ! Du jamais vu dans l'histoire de l'art. On pense souvent que Don Quichotte a existé. Eh bien non : c'est un produit de l'imagination. Sur ce plateau castillan battu par les vents froids de l'hiver et écrasé par la chaleur de l'été, la limite entre la littérature et la vie n'existe plus. D'où notre délicieux trouble en explorant la Manche : on ne sait plus où s'arrête le réel et où commence l'imaginaire.

Dès le début de Don Quichotte, Cervantès semblait avoir prévu ce qui arrive aujourd'hui dans sa province. Il avait volontairement brouillé les pistes en ne donnant à son lecteur aucune indication topographique précise sur le village de son héros. « Dans une bourgade de la Manche, dont je ne veux pas me rappeler le nom, vivait il n'y a pas longtemps un de ces gentilshommes avec lance au râtelier, bouclier de cuir à l'ancienne, levrette pour la chasse et rosse efflanquée. » Telles sont les premières lignes du livre. À la fin du tome II, Cervantès fait mourir son vieux chevalier, assagi après une vie de folie. En se confiant à un notaire, son héros brouille à nouveau les pistes. « Telle fut la fin de l'Ingénieux Hidalgo duquel Cid Hamet ne voulut pas indiquer ponctuellement le pays natal, afin que toutes les villes et tous les bourgs de la Manche se disputassent l'honneur de lui avoir donné naissance… ». Comme si là encore Cervantès avait deviné quatre cents ans à l'avance les intentions des municipalités de la Manche d'aujourd'hui. Ironie de l'histoire ! À présent, elles se chamaillent à qui mieux mieux pour avoir l'honneur d'annoncer que Don Quichotte y a vu le jour !

En lisant le livre à la loupe, on note toutefois une indication assez précise de Cervantès. Son héros se dirige vers le village d'El Toboso pour y chercher sa Dulcinée. Il écrit : « (…) le village de Don Quichotte est à une nuit et deux jours de cheval d'El Toboso. » Si l'on considère qu'un homme à cheval parcourt à cette époque environ 50 kilomètres par jour, à allure normale, le village d'origine du héros se trouverait donc à une centaine de kilomètres au plus d'El Toboso, plutôt vers le sud puisque Don Quichotte traverse l'Espagne centrale, en zigzaguant du centre-est au nord-est. Cela a poussé certains cervantistes à affirmer que la bourgade de Villanueva de los Infantes, entre Valdepeñas et Albacete, serait probablement le « vrai » village d'origine du héros. À prouver !

Des aventures sous le signe de Dulcinée

Olivier Page
Le village d'El Toboso n'est qu'un gros bourg, mais un des mieux préservés de la Manche. Sa réputation a fait le tour du monde. Cervantès le mentionne très souvent dans son livre. En bon visionnaire, il l'avait prédit : « El Toboso sera fameux et renommé pour des siècles. » D'un car de touristes débarque un groupe de Japonais qui visite le Museo-Casa de Dulcinea, à la recherche du fantôme de la fiancée adorée de Don Quichotte. À côté de l'église, le Centro Cervantino abrite la Bibliothèque cervantine : plus de 450 éditions rares du livre Don Quichotte y sont pieusement exposées, écrites en plus de 40 langues. On y remarque des éditions dédicacées par le sud-africain Nelson Mandela, le polonais Lech Walesa, l'égyptien Moubarak, autant de personnalités d'horizons très divers qui attestent d'un intérêt planétaire pour ce livre. Les aveugles n'ont pas été oubliés, il existe une édition en braille.

La route traverse un très beau paysage tantôt horizontal, tantôt bosselé, ponctué de loin en loin par des petits groupes de fermes éparpillées derrière de minces haies. De grands champs cultivés ondulent au gré du relief. Cette campagne espagnole sous un ciel moutonné et printanier entraîne le regard très loin. Quelque chose de particulier, son aspect aride, incite au dépouillement spirituel. Ce n'est pas un hasard si l'essentiel du roman se passe là. Seuls obstacles naturels au glissement du regard vers l'horizon, de petites collines caillouteuses, couronnées par des châteaux forts (comme Belmonte), portent de temps en temps des moulins à vent qui semblent attendre le retour du chevalier errant. De la plaine de Montiel dépeuplée, au Sud, à la plaine herbue d'Aranjuez, au Nord, c'est bel et bien la Manche éternelle, telle que l'a décrite Cervantès, un paysage de l'âme, sévère et ascétique, qui s'accorde pourtant si bien à l'idéal généreux de Don Quichotte. Mystérieux esprit des lieux !

À Campo de Criptana, près de la ville d'Alcázar de San Juan, à Consuegra, plus à l'ouest, des dizaines de moulins à vent ont été restaurés comme des monuments historiques à la gloire de la Manche et de Don Quichotte. Nous rejoignons l'autoroute qui relie Madrid à Séville et nous nous arrêtons à Puerto Lapice, modeste village mais de grande réputation ! Dans le livre, Don Quichotte et Sancho Pança font escale dans une auberge toute simple que le vieil hidalgo confond avec un château. Il y est fait chevalier par l'aubergiste, qu'il a pris pour un grand seigneur. Les boutiques de souvenirs regorgent de figurines, de statuettes, d'objets divers en résine, représentant le célèbre duo du roman. Toujours les mêmes silhouettes reconnaissables au premier coup d'œil : le grand efflanqué sur sa haridelle et le petit gros sur sa mule.

Innombrables sont les panneaux publicitaires, les affiches et enseignes touristiques, les monuments municipaux (statues en fer, en bronze, en pierre, en béton, en marbre…), évoquant l'épopée des deux personnages. À Argamasilla de Alba, une maison abrite le siège de l'association des Cervantistes, groupe international de professeurs, traducteurs et chercheurs du monde entier, tous spécialistes (et jamais d'accord !) de l'œuvre de Cervantès. Après avoir descendu un escalier creusé dans le roc du sous-sol, on arrive en baissant la tête dans une sorte de cave appelée la Cueva de Medrano. Ce lieu obscur aurait servi de cachot à Cervantes entre 1600 et 1603, lors de sa deuxième détention après la prison de la rue Sierpes à Séville. La prison ne donne pas le talent, mais au moins le détenu y aura eu du temps pour écrire.

Dans le livre, Don Quichotte et son écuyer se cachent quelques jours dans une gorge de la Sierra Morena où Sancho pleure la perte de son âne. Dans les lagunes de Ruidera (aujourd'hui parc naturel), Don Quichotte, suspendu au bout d'une corde, explore la caverne de Montesinos. Ce n'est pas le sombre enfer annoncé par Sancho que le vieux découvre, mais un palais en cristal transparent (alcazar) où une sorte de Merlin barbichu délivre ses visions de sagesse au visiteur si attendu. Encore une référence à la quête du Graal !

D'autres lieux, d'autres villages apparaissent au fil des 1 200 pages du livre, preuves que l'auteur connaissait parfaitement cette région de la Manche, limitrophe de l'Andalousie. Il l'avait traversée à cheval par tous les temps, en allant de Madrid à Séville. Est citée aussi la petite ville d'Almagro où Cervantès fit jouer certaines de ses comédies. Le petit théâtre du XVIIème siècle n'a pas pris une ride, enchâssé comme un bijou secret dans de très vieilles halles à arcades. Nul inventaire à réaliser, mais citons encore les bourgs perdus de Tirteafuera, entre Caracuel et Almodovar del Campo, ou de Miguelturra, à « 2 lieues » de Ciudad Real.

Barcelone, la bien-aimée

Olivier Page
La route « officielle » de Don Quichotte se limite à un voyage dans la province de la Manche et pourtant, dans le livre, c'est à Barcelone, capitale de la Catalogne, que nos deux personnages arrivent au terme de leur long périple. Cervantès en fait l'éloge : « Barcelone, ville unique par l'emplacement et la beauté, archive de la courtoisie, refuge des étrangers, hôpital des pauvres, patrie des Braves, vengeance des offenses et correspondance aimable d'amitiés fidèles. » Hélas, à la fin du voyage, Don Quichotte n'est plus le même : il reconnaît l'extravagance et la séduction trompeuse des livres de chevalerie. Le fou assagi revient à la raison. Sentant la mort qui approche, le vieil hidalgo « reconnaît sa sottise ». Le lecteur s'attriste et ne rit plus comme avant.

« J'ai été fou et je suis raisonnable. J'ai été Don Quichotte de la Manche, et je suis à présent Alonzo Quijano le bon. » Décidé à arrêter sa vie errante, il quitte Barcelone et, par Saragosse, retourne dans son village pour se faire berger et mener une vie champêtre. Par un curieux transfert, au même moment où son maître s'en détourne, l'écuyer se met à faire l'éloge de la chevalerie errante. La fin du livre consacre d'une certaine façon la victoire des idées pratiques de Sancho. En fait, l'un n'était rien sans l'autre : deux versants de l'âme humaine, l'idéalisme et le bon sens. Cervantès conclut : « Il brava l'univers entier, fut l'épouvantail et le croque-mitaine du monde… Ce qui assura sa félicité, ce fut de mourir sage et d'avoir vécu fou. ».

Pour aller plus loin

- Site internet : www.donquijotedelamancha2005.com (en espagnol). Site officiel de la province de Castilla La Mancha, proposant le détail du calendrier des manifestations prévues et de l'itinéraire de la Route de Don Quichotte.

- Lire : Don Quichotte, aux éditions du Seuil (traduction d'Aline Schulmann), et Cervantès, de Jean Canavaggio, aux éditions Fayard.

- Voir absolument : Don Quichotte, film d'Orson Welles (existe en DVD), d'après l'œuvre de Cervantès. Montage supervisé par Jess Franco, avec Francisco Reiguera dans le rôle de Don Quichotte et Akim Tamiroff dans celui de Sancho Pança. Pendant quatorze ans, le réalisateur de Citizen Kane tourna de multiples séquences en noir et blanc, d'une richesse incomparable. Pourtant, le film de Welles ne fut jamais terminé, jamais monté. Grâce à la passion et à la ténacité de Jess Franco, voilà le chef-d'œuvre qui hanta le génial Orson Welles enfin disponible. Welles, né dans le Wisconsin, aimait tellement l'Espagne qu'il demanda qu'à sa mort ses cendres soient répandues sur la terre espagnole. Son vœu fut réalisé, à Ronda exactement, dans le domaine privé de son ami, le célèbre torero Antonio Ordóñez.

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