Îles du Dodécanèse : la Grèce aux portes de l’Orient

Dodécanèse Symi
G. Detsis / Office de Tourisme de Grèce

Δωδεκάνησα – Dodécanèse, les « douze îles », écrivent les Grecs. Douze ? Rhodes bien sûr, Symi, Tilos, Nisyros, Kos, Astypalée, Kalymnos, Leros, Patmos, Karpathos, Kassos et jusqu’à la lointaine Castellorizo

Le compte est un peu rapide et fait abstraction d’une grosse centaine d’îles secondaires, éparpillées à l’est des Cyclades face aux côtes turques, dans un constant imbroglio d’eaux territoriales. Ces fragments du continent asiatique ont longtemps vécu en autarcie, claquemurés sur leurs pitons, soudés autour de leurs valeurs.

Le temps a passé, mais les images nostalgiques s’impriment encore : hameaux perchés autour de leur église, châteaux en ruines, chats paressant sous le soleil, grèves semées de galets et de barques colorées... sans oublier les mosquées et leurs minarets, les moucharabiehs et les bazars légués par la conquête ottomane.

Le Dodécanèse ? Un monde entre deux mondes, où chaque île définit son propre univers.

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Karpathos, un monde balayé par les nuages

Dodécanèse Karpathos
Karpathos - Claude Hervé Bazin

De mémoire, jamais le ferry n’est arrivé à l’heure à Diafani. Le bateau, partant du Pirée la veille, accumule toujours du retard au fil des escales dans les Cyclades et en Crète : 2 - 3 h, parfois plus, au moment des fêtes (Pâques ou Noël), lorsque la cohue des passagers surchargés vient passer Pâques ou Noël en famille. Karpathos ne fait pas exception ; l’île est même, au nord, un vrai bastion de traditions.

Aucun lieu ne lui ressemble... Le village d'Olymbos, à l'ouest de l'île, est un authentique olympe, un nid d’aigle aux maisons blanches arrimées sur les deux flancs d’une même crête.

De cette citadelle perchée à 250 m au-dessus de la mer, les anciens pouvaient surveiller l’approche d’éventuels assaillants. Une mauvaise piste, partant du sud de l’île et frôlant les abîmes, ne mène au village que depuis 1975.

La balade au fil des ruelles immobiles, entrecoupées de mille marches soulignées de blanc, prend des airs d’ascension vers l’éternité. Entre les portes de bois sculpté et les balcons ornés de soleils ou de l’aigle bicéphale byzantin, d’innombrables chapelles s’entrouvrent au regard.

Au sommet, l’église, dominée par le drapeau grec, répond aux squelettes de moulins en ruine, terrassés par un Don Quichotte tout-puissant : le passage du temps.

Un seul, alimenté par un vent constant et lancinant, tourne encore au moment de la moisson. Sa farine fait, dit-on, le meilleur pain du monde...

Rhodes, à l’ombre du Colosse

Dodécanèse Rhodes
Rhodes - Claude Hervé-Bazin

Située à une vingtaine de km au nord-est de Karpathos, Rhodes est la plus grande des îles du Dodécanèse (1 398 km2) ; plus de la moitié de la population de l’archipel y réside (soit environ 100 000 habitants).

Une biche et un cerf, emblèmes modernes de l’île, gardent l’entrée du vieux port de Mandraki, que la tradition dit avoir été jadis enjambé par le célèbre Colosse de Rhodes, torche levée et lance en main.

Il est plus probable, en vérité, que le géant de bronze à l’image d’Hélios, dieu solaire et divinité tutélaire de Rhodes, se soit trouvé en arrière du port.

La statue, haute de plus de 30 m, appartenait au cercle très fermé des sept merveilles du monde. Érigée pour célébrer une victoire sur les Macédoniens en 305 av. J.-C., elle ne demanda pas moins de douze années de travail à Charès de Lindos. Mais une erreur de conception fragilisa le Colosse et le sculpteur en serait venu, dit-on, à se suicider…

Les renforcements de pierre et de métal placés dans les jambes ne parvinrent pas à le stabiliser et il s’effondra lors d’un séisme après seulement 56 ans d’existence. Au 7e siècle, les vestiges, encore éparpillés à terre, furent revendus à un marchand de Syrie. Une caravane de 900 chameaux aurait été nécessaire à leur transport...

 

Rhodes, une ville forteresse

Dodécanèse Rhodes Palais des Grands Maîtres
Rhodes Palais des Grands Maîtres - Claude Hervé-Bazin

Blanches aux heures chaudes, miel au couchant, les murailles de la vieille ville de Rhodes emprisonnent un dédale de ruelles imprégnées du passage des siècles. Nées avec la cité grecque au 5e siècle av. J.-C., elles portent la marque indélébile des chevaliers de Saint-Jean.

L’ordre hospitalier, devenu ordre militaire dans le chaos de la reconquête de la Terre sainte par les musulmans, trouva refuge à Rhodes en 1309, après avoir arraché l’île à l’Empire byzantin. Pour la première fois dans l’histoire, un ordre religieux devenait souverain.

Les chevaliers constituèrent une flotte puissante, qui fondait sur tout ce qui pouvait ressembler à un infidèle : petits États ottomans d’Asie Mineure, navires de commerce comme de pèlerins. Peu à peu, l’action militaire se mua en guerre de course.

Les raids sur les villes musulmanes se multiplièrent, tandis que certains capitaines de galères se mirent à revendre leurs prisonniers comme esclaves... Quelques-uns semblent même avoir arraisonné et pillé des bâtiments chrétiens !

Pour parer aux représailles, Rhodes s’enveloppa des plus belles fortifications d’Europe, maintes fois renforcées pour résister aux armes nouvelles : 4 km de périmètre, huit portes et une douve.

En 1465, chaque section des remparts, baptisée « rideau », fut confiée à la garde de l’une des huit « langues » de l’ordre, constituées en fonction de l’origine des chevaliers. Les plus exposées, à l’ouest, tenues par les Aragonais et les Anglais, furent renforcées par des murs épais de 12 m !

La nouvelle Jérusalem

Dodécanèse Rhodes Rue des chevaliers
Rhodes Rue des Chevaliers - Claude Hervé-Bazin

C’est dans le Collachium, au nord de la vieille ville, superbement conservée, que résidait l’ordre. Le quartier s’agence autour de la rue des Chevaliers, bordée par la plupart des auberges des différentes langues – dont celle de France, typiquement gothique.

À l’une des extrémités de l’artère, l’hôpital (15e) répartit ses salles autour d’une cour à arcades. À l’autre bout, le palais des Grands Maîtres, souligné de créneaux et de tours, a été outrancièrement restauré par les architectes mussoliniens, durant l’occupation italienne du Dodécanèse. Une plaque dans l’entrée y fait référence à la « 18e année de l’ère fasciste » (1940) !

À l’approche du port, le vicus judeorum, vidé de sa substance par les nazis, n’est plus habité que par une quarantaine de juifs. Présents sur l’île dès l’Antiquité, ils furent pourtant jusqu’à 5 000. La belle synagogue Kahal Shalom, bâtie en 5338 (comprenez 1577), a été restaurée.

Au sud de la vieille ville, le quartier turc, l’un des derniers carrés musulmans de Grèce, abrite une communauté de 3 000 personnes. La plus grande de ses cinq mosquées, au minaret élancé, est consacrée à Soliman le Magnifique, le sultan qui, en 1522, arracha l’île aux chevaliers…

Ces derniers, au nombre de 500, livrèrent une résistance acharnée durant cinq mois, avant de devoir capituler devant les 200 000 soldats ottomans. Soliman, impressionné par leur comportement héroïque, autorisa les 180 survivants à quitter Rhodes avec tous leurs trésors et leur prêta même des bateaux !

Symi, la grandeur des capitaines

Dodécanèse Symi
Symi - Claude Hervé-Bazin

Moins d’une demi-heure après avoir quitté le port de Rhodes, le ferry de la Blue Star abaisse le drapeau grec pour hisser les couleurs turques – le temps de traverser les eaux territoriales du grand voisin. Quinze minutes plus tard, le pavillon hellène reprend sa position.

Ancrée dans des eaux réputées dangereuses, au creux d’une longue pince de crabe formée par la côte anatolienne, l’île de Symi a traversé les siècles sans qu’on ne la remarque guère.

L’entrée dans la rade n’en est pas moins spectaculaire. Ses flancs, couronnés par de hautes collines dessinant un amphithéâtre, sont tapissés de demeures jaune pastel et blanches aux toits de tuiles rouges, précédées de fiers frontons néoclassiques.

On l’a oublié, mais Symi a été riche. Deux activités remontant à l’Antiquité ont fait la fortune de ses armateurs : la pêche aux éponges et les chantiers navals, d’où sortirent les trières de la guerre de Troie comme les galères des chevaliers.

Le long escalier du Kali Strata entame son ascension vers Ano Simi, la ville haute. Aux façades repeintes de jaune, d’ocre ou de rose succèdent des murs éventrés, des portes et fenêtres d’un emblématique bleu grec, un portail qui menace ruine.

Ici court une vigne vierge, là s’amarre un balcon de fer forgé. Les marches se ramifient, s’emmêlent les pinceaux – les visiteurs aussi. Enfin, l’effort est récompensé : le regard domine le port, la mer, fait de l’œil au vieux château des chevaliers.

Nisyros et Kos, terres de feu

Dodécanèse Nisyros
Nisyros - Office de Tourisme de Grèce

Si Santorin est la plus connue des îles-volcans de la mer Égée, elle n’est pas la seule. Au nord-ouest de Rhodes, Kos et Nisyros conservent l’empreinte d’une éruption cataclysmique survenue il y a 140 000 à 160 000 ans.

Austère, Nisyros est formée par un unique volcan entaillé d’une vaste caldeira, au fond de laquelle se creusent cinq cratères ; celui de Stefanos, d’un diamètre de 300 m pour 25 m de profondeur, reste perclus de fumerolles et boues bouillonnantes. Éruption en 1888, séismes en 1996-97, l’île pourrait bien faire à nouveau parler d’elle, si l’on en croit les volcanologues.

Pour la mythologie, tout est de la faute de Poséidon. Dans l’une de ses remarquables colères, le dieu des océans en furie aurait détaché d’un coup de trident une partie de l’île de Kos, sous laquelle il enferma le titan révolté Polyvotis qui, depuis, ne cesse de gronder en profondeur…

Grâce à lui, des sources chaudes emplissent délicieusement un grand bassin de rochers aménagé sur la plage de galets et de sable noir de Bros Therma.

Les eaux faisaient aussi jadis la gloire de la station thermale d’Asclepeion, établie au 4e siècle av. J.-C. sur un flanc de colline dominant de loin la jolie ville de Kos. Un escalier monumental encadré par cyprès et pins y relie trois terrasses, jusqu’aux vestiges du temple dorique d’Asclépios, aux colonnes de marbre blanc redressées.

Hippocrate, enfant du pays, y préconisait bains, massages, régimes, gymnastique, méditation, cures par les plantes et même hypnose.

Kalymnos, la (bonne) fortune des éponges

Dodécanèse Kalymnos
Kalymnos - Claude Hervé-Bazin

Bientôt, les côtes sèches et accidentées de Kalymnos se détachent à tribord. Ici aussi, les forces telluriques s’expriment parfois ouvertement : un séisme majeur, survenu vers l’an 554, a séparé l’île en deux, donnant naissance à la massive Télendos, pain de sucre puissance dix…

Comme Symi, Kalymnos consacra jadis ses efforts au commerce de l’éponge. Dès l’Antiquité, on plongeait ici en apnée jusqu’à 30 m de profondeur. L’activité connut un véritable engouement au 19e siècle : en 1868, l’île comptait 300 bateaux de pêche spécialisés !

L’activité, lucrative pour les capitaines, n’était pas sans risques pour les hommes qui, payés à la pièce, enchaînaient les plongées. Beaucoup y laissèrent leur peau. L’éponge, c’était un peu la mine de Kalymnos…

La pêche périclita dans les années 1950 avec l’arrivée des matières synthétiques et l’appauvrissement de la ressource. Bien des îliens émigrèrent alors en Floride ou en Australie.

Kalymnos est une île où l’on se perd. Dans le dédale des ruelles de Pothia et de Chora. Dans le labyrinthe des ruines tapissant la colline du vieux château gris des chevaliers, comme soudé au rocher. Dans le cul-de-sac de Vathy, port niché au creux d’un long goulet de pierre – que prolonge une vallée où prospèrent orangers, mandariniers et oliviers.

Au-delà, une route littorale étroite butine de plage (de galets) en plage (de sable gris) : à Kantouni, Linaria, Myrtiès et enfin Emporeio, où les tables en bois se nichent sous les tamaris, face au bleu de l’onde.

Patmos, l’île de l’Apocalypse

Dodécanèse Patmos Monastère Saint-Jean
Patmos Monastère Saint-Jean - Claude Hervé-Bazin

Leros, Lipsi… le ferry poursuit sa remontée du Dodécanèse, atteignant Patmos, l’une de ses îles les plus petites et solitaires.

C’est dans cette lointaine colonie pénitentiaire romaine que saint Jean, déporté par l’empereur Domitien, aurait eu la vision de l’Apocalypse. L’apôtre, alors très âgé, y aurait passé seize mois, vivant dans une grotte. Il y aurait dicté à l’un de ses disciples ce texte foisonnant de catastrophes et de gloires célestes…

Au fil des siècles, la grotte s’est transformée en chapelle, éclairée par des lampes en argent vacillantes. Au-delà, toute l’île s’est couverte de sanctuaires.

Le grand monastère Saint-Jean, à l’apparence de forteresse médiévale, fut fondé en 1088 au sommet de l’île, d’où il domine le village d’Hora. Au fil des siècles, ses moines s’enrichirent grâce au commerce maritime. Ils obtinrent même de certains pirates des pourcentages sur leurs prises en échange de promesses de paradis !

La bibliothèque contient près d’un millier de manuscrits enluminés datant des débuts du christianisme et de l’époque byzantine. L’Évangile de saint Marc, du 5e ou 6e siècle, est rédigé en lettres d’argent sur vélin pourpre, ses titres et noms sacrés inscrits en or.

Le plus ancien manuscrit autographe connu des Dialogues de Platon, longtemps conservé en ces murs, a été dérobé par un voyageur en 1801... Au-dessus de la porte de la bibliothèque, il est pourtant inscrit : « Garde le contenu avec plus d’attention que ta vie »...

Fiche pratique

Dodécanèse Pâques
Claude Hervé-Bazin

Pour préparez votre séjour, consultez nos guides en ligne Grèce et Îles grecques

Office du tourisme de Grèce

S’y rendre

Rien de plus simple que de gagner Athènes : entre les vols réguliers, les low cost et les charters en saison, la choix est vaste et les tarifs souvent bas.

De là, on peut rejoindre le Dodécanèse par avion ou par bateau.

Aegean, la compagnie grecque la plus fiable, dessert les îles de Kos et Rhodes – cette dernière avec des tarifs combinés dès 150-200 € depuis Paris.

Olympic Air assure en outre des vols vers Astypalaia, Kalymnos, Karpathos et Leros.

Reste que, pour bien entrer en matière, rien ne vaut le long voyage à bord d’un ferry depuis Le Pirée. Comptez 8 h 30-18 h de voyage selon l’île, la compagnie, l’itinéraire et la saison ; la traversée se fait généralement de nuit. Si vous souhaitez venir au moment de la Pâques orthodoxe, réservez longtemps à l’avance : les Grecs sont alors tous sur les routes !

Infos : www.gtp.fr (horaires des ferries grecs)

Climat

Le climat du Dodécanèse est typiquement méditerranéen, avec un été chaud et sec, marqué par des températures oscillant entre 25 °C et 35 °C selon que le vent rafraîchit ou non l’atmosphère.

C'est la saison de prédilection pour les adeptes du bronzage et de la baignade.

L'hiver, bien que doux, est marqué par des pluies régulières, inconvénient auquel il faut ajouter le ralentissement du trafic maritime.

Le printemps et l’automne, fort agréables, bénéficient de températures plaisantes, de sites moins fréquentés, de prix plus doux, ainsi que de l’attrait des champs en fleurs ou des vendanges.

Hébergement

Comme partout en Grèce, les chambres à louer, pensions au mobilier rustique et petits hôtels familiaux abondent. Les moins chers ne disposent parfois que d’une salle de bains commune, même si on constate depuis plusieurs années une amélioration notable du confort, en raison de la concurrence accrue.

Autre option : la location d’un appartement, partagé à plusieurs, sur les îles les plus touristiques. Les tarifs, assez abordables hors saison (25-50 € la double selon la catégorie), augmentent substantiellement à Pâques et au cœur de l’été (mi-juillet à la 3e semaine d’août) ; ils peuvent même alors plus que doubler !

A contrario, il est possible de discuter le prix s’il n’y a pas trop de monde, surtout si vous restez plusieurs jours – et que vous payez en liquide…

Mais ne venez pas trop tôt en saison : les petits hôtels et pensions sont rarement chauffés et il peut faire carrément froid en mars ! D’ailleurs, de nombreux établissements ne sont ouverts que d’avril ou mai à septembre ou octobre.

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Liens utiles

Ambassade grecque en France

Egeonet, portail culturel dédié aux îles de la mer Égée, présentant en détail les îles et tout ce que l’on peut y visiter (en anglais)

Ministère de la culture, avec des infos sur les sites archéologiques et historiques (en anglais)

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