Espagne : les plus belles villes de Castille

25 mai 2011

À bien y regarder, une chaîne de montagnes, peinant à dépasser les 2 000 mètres, coupe la Castille en deux. Au nord s’étend la Vieille-Castille (l’actuelle Castille-León), la première à avoir été reconquise par les Chrétiens, dès le XIe siècle. Pour marquer les positions, une ligne de castillos (châteaux) la défendit bientôt : ce sont eux qui ont donné son nom à la région.
Au sud, la Nouvelle-Castille (Castille-La Mancha), reprise peu après, conserve l’empreinte de celui qui s’ingéniait à y pourchasser les moulins à vent : Don Quichotte. De part et d’autre, les villes – Tolède, Cuenca, Salamanque, Ségovie (photo)… - témoignent de l’essor fabuleux du Siècle d’Or espagnol. L’architecture y est splendide et les classements à l’Unesco se multiplient comme des petits pains.
Tolède des Rois Catholiques

Tout autour, sous les galeries, veille la ronde des saints, enguirlandés de motifs floraux, de pampres de vignes, de lignes géométriques dessinant des sortes de trèfles, de cœurs, de feuilles. Trônant au-dessus du portail menant à l’église, un Christ polychrome, le rose aux joues, s’entoure de deux anges aux cheveux blonds.
Dans le sanctuaire, des aigles géants, tenant dans leurs serres des écussons royaux, affirment, péremptoires, la prééminence des Rois Catholiques. Fondateurs du lieu, ils firent de Tolède la capitale de l’Espagne réunifiée. Dix ans à peine, alors que les monarques avaient, par leur union, marié la Castille à l’Aragon.
Sur les murs extérieurs, Isabelle et Ferdinand ont pris soin d’exposer à la vue de tous de symboliques souvenirs : des dizaines de lourdes chaînes, arrachées aux prisonniers chrétiens après la reconquête de la ville sur les Maures en 1085. Première grande victoire castillane qui pava le chemin de l’union à venir.
Un passé fait de tolérance

La Tolède arabe finit par former à cet égard l’un des plus grands centres culturels d’Europe, où gravitaient historiens, mathématiciens et astronomes de renom. Une douzaine de mosquées y côtoyaient églises et synagogues. La chute de Tolède en 1085 scella l’avancée de la Reconquête, mais pas nécessairement la fin de son apogée. Bien au contraire...
Fascinés par le monde qu’ils soumettaient, les rois chrétiens en adoptèrent certaines coutumes. Leurs scribes puisèrent à la source des manuscrits arabes et juifs, répandant dans l’Europe entière la connaissance de ces autres mondes et de l’Antiquité oubliée.
L’architecture s’infusa d’influences diverses. Il n’est qu’à voir la synagogue de Santa María la Blanca (XIIe), dont les cinq vaisseaux naviguent sous une pluie d’arcades en fer à cheval rappelant les plus belles mosquées almohades. Des pommes de pin ornent les chapiteaux et, au niveau supérieur, des frises dessinent des lunes pleines aux motifs alvéolés sans cesse renouvelés.
L’église San Román (XIIIe), devenue musée wisigoth, semble au premier abord plus musulmane de forme que chrétienne — ne seraient-ce que ces grandes fresques médiévales représentant la résurrection des morts. Elle est typique de ce style que l’on a appelé mudéjar, né dans l’Espagne reconquise, qui fit appel aux formes décoratives islamiques, florales et géométriques.
La sanglante résurrection espagnole

Un édit hostile aux Gitans est adopté en 1499, un autre à l’encontre des Maures en 1502. Malgré l’accord obtenu par Boabdil lors de sa capitulation, les siens se voient interdire islam, coutumes et langue arabe. Un demi-siècle plus tard, un certificat de limpieza de la sangre (pureté du sang) est exigé des convertis. Les derniers Maures sont chassés en 1609 de la Sierra Nevada, où ils s’étaient repliés.
L’Espagne toute puissante du XVIe siècle, enrichie par le pillage du Nouveau Monde, impose son impérialisme politique, culturel et religieux. Ainsi débute le Siècle d’Or espagnol, placé sous la double tutelle de l’absolutisme royal et de la foi. Églises et chapelles se multiplient, souvent en lieu et place des mosquées (qui avaient, elles-mêmes, remplacé les églises wisigothes).
Les cathédrales se font plus grandes que jamais, les maîtres-autels sont colossaux, les retables gigantesques. On délaisse progressivement le gothique pour le style plateresque (photo), prémice de la Renaissance, inspiré par les motifs ornementaux de l’orfèvrerie (platería).
Almagro, sur la frontière

Bientôt, 20 000 moines-soldats formèrent une armée si nombreuse que les Maures se retirèrent. Chaque combattant s’astreignait à une vie dictée par la règle cistercienne : faisant vœu d’obéissance, de chasteté, de pauvreté, ils se devaient de garder le silence la plupart du temps, de jeûner quatre jours par semaine, de porter la robe blanche ornée de la croix grecque fleurdelisée, emblème de l’ordre, et… de dormir avec leurs armes !
Le visage actuel d’Almagro doit plus au Siècle d’or et à la figure emblématique de Charles Quint. Le monarque flamand dépêcha dans cette Espagne qui lui tombait entre les mains tout ce que l’Allemagne comptait d’administrateurs, de financiers et de banquiers. C’est ainsi qu’arrivèrent les Függer, si riches que l’empereur se trouva contraint de leur céder les droits d’exploitation des possessions de l’ordre de Calatrava — mine de mercure d’Almadén en premier lieu… Leur palais de briques, mi-mudéjar mi-Renaissance, et ceux de leurs affidés, témoignent d’une puissance hors du commun.
Voulue par les Függer, la plaza Mayor (photo), l’une des rares d’Espagne à avoir conservé ses galeries en bois appuyées sur une horde de 80 colonnes, forme un vrai décor de théâtre. Une évidence pour cette ville qui conserve aussi le dernier théâtre en plein air de l’époque (Corral de las Comedias), fermé en 1745 pour « raisons sanitaires » — et plus certainement pour éviter les bagarres au parterre, réservé au peuple. Chaque année, en juillet, il revit lors d’un grand festival de théâtre classique.
Cuenca, en traversant la Mancha

Leurs envolées, de mamelon en mamelon, mènent jusqu’à Alarcón, plus paisible encore qu’Almagro. Sur un piton entouré par le río Júcar, fortifié plutôt deux fois qu’une, le village (200 habitants) fend la bise comme un navire en haute mer. Son château est devenu Parador, l’un des plus charmants du pays, dont les terrasses plongent sur l’abîme.
Plus au nord, Cuenca, délimitée par le même río Júcar et son affluent le Huécar, s’amarre aux portes d’une petite chaîne de montagnes portant son nom. C’est une figure de proue que cette ville haut perchée, toute d’escaliers et de pavés, de passages discrets et de passages secrets. On s’y éreinte du matin au soir, à découvrir sa cathédrale (la première de style gothique en Espagne), le splendide plafond mudéjar de l’église octogonale San Pedro et une multitude de musées largement ouverts à la modernité.
C’est bien là tout le contraste de Cuenca : le plus renommé de ses musées, consacré à l’art abstrait espagnol des années 1950-60, occupe la plus invraisemblable de ses maisons médiévales — l’une de ces fameuses Casas Colgadas, maisons à colombage « suspendues » (comprenez : au-dessus du vide). L’espace, composé d’une multitude de petites pièces formant dédale, est somptueux. Tout comme les points de vue, par les fenêtres, sur le versant opposé du Huécar, où s’amarre l’ancien couvent San Pablo (photo), atteint par un pont sans doute un peu trop vertigineux pour certains…
Ségovie, place forte

Reconquise dans la foulée de Tolède, Ségovie est sortie très tôt des limbes de l’histoire maure. Ses libérateurs chrétiens y consacrèrent une quantité invraisemblable d’églises. Les arcs en plein cintre se complètent ici de narthex et de campaniles aux allures toscanes. Sur celui de San Estebán flotte un coq noir au jabot blanc qui aurait bien pu être gaulois !
Ces sanctuaires font pâle figure, cependant, devant la cathédrale, reconstruite en 1521 sous Charles Quint après les destructions de la révolte des Comunidades (villes opposées au pouvoir impérial). Sa pierre dorée se hisse en une forêt de balustrades et de pinacles, jusqu’au point culminant de la flèche de la coupole, à 88 mètres de haut. Plus bas, on débouche sur l’Alcázar, fantasmagorique nid d’aigle, où se fortifièrent tour à tour Romains, Wisigoths, Maures et rois d’Espagne.
Le soir venu, lorsque la lumière dorée enrobe l’édifice, il faut dévaler les calles bordées de palais, déboucher hors les murs et remonter, sur l’autre rive du Clamores, vers ce paradisiaque Camino natural del Eresma, le long duquel prospèrent les euphorbes, le thym odorant, l’hysope aux fleurs violacées. En ligne de mire (mais au prix de quelques suées) : les plus beaux panoramas sur la ville.
Derrière les murailles d’Ávila

Pour mieux observer ce petit monde, rien ne vaut de parcourir le chemin de ronde. Une puissante enceinte parfaitement conservée, érigée au lendemain de la reconquête et entrecoupée de 88 tours saillantes et rapprochées (photo), enserre toute la ville ancienne ; c’est elle qui a valu à Ávila d’être classée au patrimoine mondial. Ces murs épais de 3 mètres et hauts de 12 mètres dessinent une palissade infranchissable de 2,5 kilomètres de pourtour.
Le panorama qui s’y révèle est naturellement imprenable, en particulier sur la basilique romane San Vicente. Ce sanctuaire, au remarquable portail appuyé sur une batterie de statues-colonnes, abrite le révéré tombeau des Martyrs, chef-d’œuvre polychrome roman datant de la fin du XIIe siècle.
Ávila, en plus d’être une ville au climat peu amène, est une ville qui tend à l’austérité. Ainsi du monastère royal dominicain et de ses cloîtres, dépourvus de toute fioriture. Ainsi de la cathédrale à demi-fortifiée, prise dans les murailles, où glissent les courants d’air. Pas étonnant que sainte Thérèse, qui contribua à rendre au christianisme son humilité et sa discipline en renforçant la stricte règle carmélite, soit née ici…
L’apothéose Salamanque

L'écrivain Miguel de Unamuno, longtemps recteur de l'université salmantine, n’était pas le dernier à le reconnaître. « C'est une ville ouverte et joyeuse », écrivait-il, ajoutant : « Le soleil a doré les pierres de ses tours, de ses temples et palais, cette pierre douce et tendre qui, en s'oxydant, prend une couleur ardente d'or vieux. Lorsque le soleil se couche, c'est une fête pour les yeux... ».
La fête se reproduit chaque soir, ou presque, tandis que les façades plateresques de l’Université, de l’église San Estebán (photo) et de la Casa de las Muertes s’illuminent. Toutes remontent au XVIe siècle, période à laquelle la ville atteignit son apogée architecturale.
Une apogée déclinée ici en un incroyable foisonnement de détails sculptés et de chapiteaux courant d’un cloître à un autre — ceux du couvent des Dueñas y sont follement imaginatifs, faisant surgir des colonnes des chimères parfois terrifiantes. Remarquables aussi, les arcs dits salmantins des patios, uniques à la ville, prennent la forme de parenthèses renversées.
Salamanque, ville insoumise

À deux pas de l’université, le portail nord de la cathédrale joue sa propre partition. Parmi les sculptures modernes qui se mêlent à celles du gothique triomphant, les familles partent en quête de drôles de zig : un authentique astronaute et un diable tenant un cornet de glace dans la main !
Au sein des Écoles mineures, une salle abrite ce qu’il reste du fantastique Cielo de Salamanca, une voûte peinte au XVe siècle sur 400 m2, superposant carte du ciel et constellations du Zodiaque. On y croise un long serpent de mer, un char tiré par un corbeau, un scorpion, un centaure…
Au fil des ruelles largement piétonnes, on tombe encore nez à nez avec l’étrange Casa de las Conchas (photo), datant des Rois Catholiques et semée de plus de 300 coquilles Saint-Jacques, emblème du propriétaire des lieux, chevalier de l’ordre du même nom.
Quelques pas encore et voici la Plaza Mayor, rappelant celle de Madrid — en mieux. Elle est entièrement encadrée de galeries à arcades baroques ornées de médaillons sculptés représentant tous ceux qui ont, un jour, compté pour l’Espagne. Christophe Colomb y triomphe. Cervantès y est. Jusqu’à Franco qui s’est ajouté à la longue liste de ses prédécesseurs…
Le lieu est idéal pour prendre un premier verre et déguster une première tapa. La soirée, ensuite, sera longue, de bar en bar, de boîte en boîte, jusqu’à ce qu’une aube nouvelle se lève.
Fiche pratique

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Espagne.
Office national du tourisme espagnol
Office de tourisme de Castille-La Mancha
Office de tourisme de Castille-Léon
Comment y aller ? Se déplacer
L’aéroport de Madrid-Barajas est desservi plusieurs fois par jour depuis les aéroports de Paris et de province. Vols réguliers et low cost.
La région est relativement bien desservie par le train (www.renfe.com), mais il vous faudra la plupart du temps transiter par Madrid. Des liaisons rapides avec l’AVE (le TGV espagnol) relient désormais la capitale à Tolède, Cuenca et Ségovie.
Les bus sont un second choix et, là encore, la plupart des liaisons fréquentes mènent vers Madrid (peu de transversales).
Pour parcourir La Mancha, vous n’aurez d’autre choix que de louer une voiture (bon marché).
Quand y aller ?
En raison de l’altitude, la Castille connaît un climat assez frais, pour ne pas dire froid, l’hiver. Les chutes de neiges y sont régulières et l’on skie à moins d’une heure de Madrid…
Même au printemps, il peut encore faire froid (parfois encore moins de 10 °C après Pâques).
Tout cela s’améliore courant mai, avant que ne s’abatte le torride été espagnol. Les températures grimpent alors hardiment jusqu’à 35 ou 40 °C en journée, mais l’amplitude thermique reste importante (de l’ordre de 15 °C). L’automne est agréable et lumineux.
Où dormir ?
Les hostales, petits hôtels familiaux de quelques chambres, ont généralement la préférence des voyageurs à petit budget. Comme pour les meilleurs établissements, ils affichent des tarifs oscillant assez largement en fonction de la saison et du jour de la semaine. Comptez ainsi entre 40 € du dimanche au jeudi en basse saison et 65-70 € pour la même chambre au moment de la Semaine sainte (la plus chère de l’année).
Vous trouverez au moins un camping aux portes de chaque grande ville, parfois davantage, mais ils disposent rarement de beaucoup d’intimité et les tarifs y sont souvent assez élevés (20-30 € pour deux avec tente et voiture).
Les auberges de jeunesse, a contrario, offrent de bonnes infrastructures à des tarifs très abordables. Parmi nos préférées, celle de Tolède (www.rajclm.com) occupe un château fort du XVe siècle bénéficiant d’une vue spectaculaire sur la cité !
Ceux qui regardent moins à la dépense se laisseront séduire par les nombreux hôtels de charme établis dans d’anciens palais, une véritable spécialité espagnole. Certains, dans les villages, sont étonnamment abordables. Les paradores tiennent le dessus du pavé et sont souvent exquis mais, attention, certains sont modernes et tous ne sont pas situés dans les centres historiques.
Trouvez votre hôtel en Espagne
Où manger ?
Les bars à tapas, rien que les bars à tapas ! En version traditionnelle ou modernisée, avec les grands classiques ou des préparations plus fusion, les bars à tapas sont une authentique institution espagnole.
On s’y paye un verre de vin ou une bière (bon marché) pour débuter la soirée et l’établissement vous offre une tapa pour caler un premier creux.
Libre à vous de poursuivre par d’autres tapas (1-2,50 € en général) ou par une ración plus copieuse. Les Espagnols, eux, passent ensuite au restaurant (mais là, les prix s’envolent).
Sites des villes
Office du tourisme de Tolède (avec version française)
Office du tourisme de Cuenca (en espagnol)
Office du tourisme de Ségovie (avec version française)
Office du tourisme d'Avila (en espagnol)
Office du tourisme de Salamanque (en espagnol et anglais)
Psst... En plus, il y a un cadeau à l'inscription à nos newsletters !
Les idées Week-ends, les derniers reportages en Espagne

L’Espagne confidentielle : des villes joyaux à découvrir hors des sentiers battus

Compostelle : quel chemin choisir ?

Espagne : Salamanque, le trésor de la Castille

Le meilleur de la Castille






















