MOMENT ALBANAIS
Accompagnée de deux amies, du 10 au 17 octobre 2017, nous avons voyagé dans le Sud de l’Albanie. J’en reviens avec en moi quelque chose de NEUF : la découverte de ce petit état des Balkans coupé durant 40 ans du monde (jusqu’en 1990) et dont je ne connaissais quasi rien. Le site internet de l’agence de voyage locale ALBANIE 360 ° et les bonnes recommandations du Guide du Routard (en ligne seulement) nous avaient convaincus de tenter l’aventure. Très attentives à nos disponibilités sur place (7 nuits) et nos envies assez classiques (patrimoine, soleil, mer, logement chez l’habitant), cette agence francophone nous avait retourné une proposition d’itinéraire : Tirana, Berat, Gjirokaster, le site archéologique de Butrint pour ensuite se poser 2 jours à Himara, petit paradis sur la riviera, déjà désertée par les touristes en ce mois d’octobre. De là, grâce à la présence de Rezar, un des deux guides de l’agence ALBANIE 360° qui nous avait rejoint, nous avons pu parcourir à pied gorge et montagne, nous délectant des fruits juteux cueillis à même les arbres : oranges, citrons, pamplemousses, grenades, amandes. Bonheur de se sentir corps et âme avec la nature. Non loin des oliveraies aux murs de pierre éboulés, des architectes imaginatifs tentent de faire renaitre des villages quasi désertés. Bergers, moutons et brebis habitent les lieux de leur présence sonore. A nos côtés les paroles reconnaissantes de Rezar pour ce pays qu’il a tenté un jour de quitter pour venir travailler en France avant de revenir en Albanie et choisir d’y accueillir les voyageurs français.
Plus nous avancions dans notre séjour, plus nous percevions toutes les opportunités qu’offre en matière touristique ce petit pays en même temps que les risques qu’il encoure ! Combien de temps encore nappes brodées et dentelles crochetées sur place par ces femmes au regard bienveillant, pourront-ils continuer à flotter au vent, le long des murs antiques de la citadelle de Berat ? Combien de temps encore ces deux femmes gardiennes d’une maison de bois toute simple sur une plage paradisiaque pourront-elles maintenir la cuisson du pain local sur un rudimentaire réchaud à gaz pour des touristes de passage ? Combien de temps encore la rivière détournée de son lit épargnera -t-elle la cabane ?
Originaires des Montagnes du Jura, côté français, à une heure de voiture de Genève, nous connaissons aussi la splendeur des paysages en même temps que la rudesse des montagnes que des hommes et des femmes ont dû apprivoiser, pour vivre là. Ici, dans ces montagnes albanaises, les paroles de Rézar si désireux de mener combat contre la fatalité, après 40 ans de dictature communiste, font écho à celles de ces jeunes maraichers et éleveurs qui inventent aujourd’hui, dans la montagne jurassienne, une agriculture raisonnée respectueuse de la nature. Quels ponts serions-nous en capacité d’imaginer pour relier ces territoires, hors des circuits touristiques habituels et en appui à l’essor de l’agriculture biologique ?
Comment faire de l’agrotourisme une forme de tourisme alternatif dans un esprit de partage d’expériences et d’hospitalité ?Comment attirer des touristes en quête de nature et développer les traditions agricoles ?
C’est avec ces questions en tête qu’à mon retour je découvrais sur internet, via le journal des Balkans auquel je venais de m’abonner, un article sur l’éco-tourisme en Albanie : “Comment promouvoir les traditions agricoles pour faire vivre les montagnes du Nord ?”
En voici le lien : Albanie : promouvoir les traditions agricoles pour faire vivre les montagnes du Nord - Le Courrier des Balkans
Est-ce que l’agence ALBANIE 360 ° nous accompagnerait dans ce nouveau projet de voyage au nord de l’Albanie ?
Un voyage que nous aimerions combiner en mai 2020 avec notre présence au festival de Gjirokastër sur cette extraordinaire esplanade, au coeur des montagnes et de la citadelle. L’événement, aux racines du patrimoine culturel albanais, accueille depuis 1968, et ce tous les cinq ans, le plus grand festival consacré aux musiques et aux danses albanaises : https://www.courrierdesbalkans.fr/Albanie-du-Nord-allier-agriculture-familiale-et-environnement. Attention ! nécessité de réserver les vols 6 mois en amont !
Parce que terre et langue sont intrinsèquement liées, j’ai été très sensible, le dernier jour, par la visite émouvante du siège mondial des Bektachi. Temps de méditation dans ce lieu préservé du tumulte de Tirana que nous offre généreusement Vangiel, le frère de Rezar, co-responsables de l’agence ALBANIE 360 ° (deux personnalités qui se complètent parfaitement !). Les Bektashi , confrérie mystique soufie, nous raconte-t-il , sont importants pour l’Islam européen car c’est une branche de l’Islam tolérante. L’Albanie est un des rares pays où religions musulmane, chrétienne, orthodoxe et bektashisme cohabitent sans exclusive. Un pays où la langue est la matrice de la culture albanaise.
Terre et langue… deux ressources fondamentales qui venaient une fois encore confirmer le potentiel unique et original de ce petit pays en marge des Balkans. Une langue effectivement parlée par 6 millions de personnes avec parfois des dialectes différents. Une langue qui ne s’écrit en alphabet latin que depuis le début du XXème siècle et qui néanmoins constitue aujourd’hui l’élément unificateur fondamental d’un peuple partagé entre trois (voir quatre) religions.
Il y a quelques années, j’avais eu l’occasion à Saint-Claude, avec la communauté turque de me plonger dans la poésie soufie à travers la valorisation d’une anthologie des plus beaux poèmes du 13e au 18e siècles de dix-neuf derviches turcs d’Anatolie.Quelque chose était alors resté en suspens, un souffle, une vibration ténue, un tremblement porté par la langue des poètes.
Ce 17 octobre 2017, dans le hall de l’aéroport de Tirana, je savais que je devrais revenir pour m’enfoncer plus avant dans ces montagnes que j’avais à peine entrevues.Assise dans l’avion, à côté (hazard ?) de Rezart Jasa, responsable culturel à l’ambassade d’Albanie à Paris, je note dans mon petit carnet le nom de Bessa Myftin, poète albanaise, romancière, essayiste, conteuse et critique littéraire… qui visita un jour la Suisse et décida d’y rester.
L’avion atterrit à Genève dans les flamboiements des derniers rayons de soleil sur les Alpes, clin d’œil aux couchers de soleil luxuriants sur la mer ionienne.Dans l’ombre, la montagne d’en face nous attend. Bessa Myftin y aura un jour sa place à la Maison de la poésie que je dirige à Saint-Claude.Merci à Vangiel et Rezar de l’agence ALBANIE 360 ° d’avoir révélé cela. Marion Ciréfice, Cinquétral dimanche 5 novembre 2017