Salvador de Bahia, berceau culturel du Brésil

21 octobre 2025

Fondée en 1549 par les Portugais sous le nom de São Salvador da Bahia de Todos-os-Santos, « Saint Sauveur de la baie de Tous les Saints », elle fut la première capitale du Brésil. Salvador s’est s’enrichie grâce à la canne à sucre, au moyen d’un édifiant trafic d’esclaves africains : 4 millions en tout, arrachés à leurs terres – Angola, Nigéria, Bénin… – par les colons portugais. L’esclavage n’est aboli qu’en 1888. Pour résister, les Africains ont alors puisé dans leurs racines, déjoué les interdits avec ruse, transformé l’horreur en création…
Salvador de Bahia a ainsi vu naître la fusion des religions et des cultures, devenant même le berceau de certains arts brésiliens majeurs : la capoeira, la musique axé, le samba-reggae… Des piliers de la culture afro-brésilienne, plus que jamais symboles de la lutte contre le racisme et les discriminations, dans une ville où 80 % des Bahianais sont de souche africaine.
Paradoxalement, l’enfer vécu hier par leurs ancêtres a engendré la beauté bahianaise d’aujourd’hui. Unique, vibrante, mystique : bienvenue dans la ville la plus africaine hors d’Afrique.
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Salvador de Bahia, ville de la capoeira

Sous ses apparences de danse, la capoeira est avant tout un art martial, né de la résistance. « Créée par les esclaves, elle est le symbole de tout un peuple opprimé luttant pour sa liberté », explique João, guide francophone à Salvador de Bahia. « En faisant semblant de danser, ils enseignaient les mouvements cet art martial. Et pour mieux le dissimuler, ils utilisaient des instruments de musique. » Ils jouaient proches du sol, effectuant des mouvements s’apparentant à des esquives aux coups portés.
Longtemps considérée comme un crime, la capoeira ne fut autorisée qu’en 1932. Elle a d’ailleurs joué un rôle très important au Brésil dans le processus de réhabilitation des jeunes Africains pauvres.
Et c’est à Salvador de Bahia que sont nées les premières académies officielles : 1932 pour la capoeira régionale, 1941 pour la capoeira Angola, deux mouvements menés, respectivement, par Mestre Bimba et Mestre Pastinha. La capoeira Angola est considérée comme la plus traditionnelle des deux, la seconde étant plus acrobatique.

Au cœur de Salvador de Bahia, la discipline a sauvé le quartier du Pelourinho de la perdition. Avant d’être ce charmant centre historique adoré des touristes, l’endroit était un haut lieu de la prostitution. Elle a offert un avenir plus radieux aux jeunes issus de ce milieu.
« Mestre Pastinha, c’est le Martin Luther King de la capoeira, souligne João. À travers l’enseignement, les règles de la discipline, il a transformé les jeunes en citoyens. Il voulait qu’ils soient fiers d’être de souche africaine, qu’ils montrent une image positive d’eux-mêmes… »
Désormais pratiqué dans tout le pays, cet art martial afro-brésilien est depuis 2014 inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Essentiellement masculine à l’origine, la discipline compte de plus en plus de femmes.
Des trois instruments emblématiques de la capoeira, le berimbau, une sorte d’arc, est le plus important. Les deux autres sont le pandeiro, un tambourin, et l’atabaque, un long tambour conique. En poussant la porte de l’Atelier de Mestre Lua Rasta, on en découvre quelques-uns des plus réputés au monde. Chaque vendredi, c’est aussi le point de départ d’un grand cortège !
Catholicisme et candomblé : la rencontre de deux religions

Le Brésil a beau être le plus grand pays catholique du monde, il est aussi celui du candomblé. Héritée du peuple yoruba (Nigéria), cette religion est particulièrement pratiquée à Salvador de Bahia. Ses nombreuses divinités, appelées orixás, représentent différents éléments de la nature.
Jusqu’en 1946, seule la religion catholique était autorisée. Pour pratiquer le candomblé, les Africains devaient donc ruser… « Ils faisaient semblant de prier des saints catholiques, explique João. Ainsi, chacun équivalait une orixá : saint Antoine, c’est Ogum, divinité de la guerre ; la Vierge Marie, c’est Iemanjá, déesse de la mer… »
Cette cohabitation existe plus que jamais. Aux côtés des quelque 380 églises catholiques – on surnomme la ville « Rome Noire » –, on retrouve 2 000 terreiros, lieux dédiés au candomblé.

Le parvis de l’église de Bonfim, recouvert de milliers de bracelets colorés virevoltant au vent, illustre parfaitement ce syncrétisme. « L’habitude d’attacher les bracelets et de faire trois vœux, c’est une tradition de l’Église catholique. Les couleurs, elles, se rapportent aux différentes divinités africaines ! » explique João.
C’est également flagrant lors de la plus grande fête religieuse de l’année, la fête de Nosso Senhor do Bonfim, du premier au deuxième dimanche après l’Épiphanie. Le jeudi, une tradition candomblé consiste à laver les lieux : c’est le Lavagem do Bonfim.
« Autrefois, les esclaves devaient laver la basilique de Bonfim le jeudi avant la grande messe du premier Vendredi saint de l’année, raconte Joao. Se faisant, ils chantaient et dansaient. Pour animer leur travail, pensait-on... mais en réalité, ils s’adonnaient là, de façon camouflée, à des actes religieux candomblé. » Au XIXe siècle, quand l’archevêque s’en aperçoit, il décide de décaler la fête, déjà très populaire, au deuxième jeudi. Désormais, on ne lave que les marches.
Le musée national de la Culture afro-brésilienne (MUCANB) raconte l’influence de l’Afrique sur tous les aspects de la culture brésilienne (musique, religion, fête, sport, cuisine) depuis la formation du Brésil jusqu’à nos jours. Une excellente introduction à la culture afro-brésilienne !
Fête de Iemanjá, rite axé… les traditions afro-brésiliennes de Bahia

La spiritualité, ici omniprésente, laisse difficilement indifférent. Que l’on soit athée ou croyant, à tous les coins de rue, Bahia semble happer notre âme et rebattre les cartes de nos croyances. Surtout lors des grandes fêtes !
L’une des plus populaires célèbre Iemanjá, la déesse de la mer, le 2 février. Née dans les années 1950, il s’agit à l’origine d’une fête de pêcheurs, implorant une bonne année de pêche. La veille, les hommages reviennent d’abord à Oxum, divinité des eaux douces, au lac Dique do Tororó. En son centre, de grandes orixás, présentes à l’année, semblent flotter sur l’eau.
Le jour J, les festivités ont lieu du côté de la plage de Rio Vermelho. Les foules, joyeuses, se lèvent à l’aube pour apporter leurs offrandes jusqu’à la maison de la divinité, casa de Yemanjá.
Liées à la féminité (fleurs, bijoux, parfums…), elles sont ensuite emportées en mer, par une myriade de petits bateaux. Auparavant laissés à la mer, les objets sont désormais rapportés sur la terre ferme – ouf !

Dans les rues grouillantes de monde, l’heure est à la fête. Habillés de blanc et de bleu, au son des percussions, les Bahianais font communion. En se croisant, on se salue volontiers d’un « axé », mot invoquant l’énergie positive. C’est aussi le nom d’un rite, destiné à définir quelle divinité veille sur nous : selon le candomblé, chacun de nous serait protégé par une orixá.
En un regard, yalorixá ou babalorixá, mère ou père de saint, savent le déterminer, ainsi que nos traits de caractère. Ils sont présents dans les rues lors de la fête de Iemanjá, mais aussi à l’année, par exemple au grand marché São Joachim. Un collier de perles protecteur, de la couleur associée à notre divinité, est immergé dans une décoction de plantes, au son de quelques incantations.
On y croit, ou pas, mais c’est toujours un bon moyen de réfléchir sur soi – et de repartir avec un joli souvenir, à l’odeur bel et bien divine !
De nombreux plats typiquement bahianais trouvent leurs origines dans le candomblé, comme l’acarajé, un délicieux beignet à base de pâte de haricots et garnis de crevettes, frit dans l’huile de palme. À l’origine, une offrande aux orixás ! Ils sont vendus par les femmes bahianaises au costume traditionnel typique, une grande jupe ornée de jupons en dentelles (Baianas do acarajé). Les meilleurs se trouvent dans le quartier de Rio Vermelho.
Favela de Candeal : sur les traces de Carlinhos Brown et de la musique « axé »

Les esclaves africains ont résisté à l’oppression à travers la capoeira, la religion, mais aussi la fuite. Ces communautés d’esclaves échappés étaient appelées « quilombos ». Beaucoup deviendront des favelas, à l’image de Candeal.
Mais Candeal n’est pas tout à fait une favela comme les autres. Elle a été sauvée de la pauvreté par un musicien brésilien mondialement connu : Carlinhos Brown. Né dans ce quartier, il devient d’abord percussionniste, avant de créer le fameux groupe Timbalada, dans les années 1990. L’emblématique musique « axé » (empruntée, là encore, au Candomblé) était née. Il lancera ensuite sa carrière solo, devenant l’un des chanteurs les plus connus de la scène brésilienne.
Le succès ne lui montera pas à la tête, loin de là… Sa notoriété, il s’en servira pour changer la destinée de sa favela natale, aux conditions de vie proches de celles du XVIIe siècle. Grâce à son association Pracatum, les habitants ont pu améliorer leur quotidien : eau courante, réseau d’égouts, hôpital… Et encore aujourd’hui : l’escalier principal, tout en couleur, date de 2022.

Mais la plus grande arme de Carlinhos Brown pour favoriser l’évolution sociale restera la musique, à travers la création d’une école de percussions. Un vrai succès : dès le plus jeune âge, tous les membres de la communauté ont voulu suivre l’exemple. Ici, la musique a chassé la violence, faisant de Candeal une communauté référence pour les autres favelas, qui représentent 60 % de la superficie et 33 % de la population de Salvador de Bahia.
Candeal éveille chacun de nos sens. Chaque dimanche, le quartier organise une grande fête qui attire tout le Salvador – même les classes moyennes et aisées, des hautes tours alentour. L’occasion de voir jouer l’entraînante Roda de Timbau. Le lundi, on vient au Bar du Kabaça pour sa feijoada. Ce plat national, ragoût de haricots noirs et viande de porc, accompagné de riz et de farine de manioc beurrée (farofa) est ici une merveille.
Plein les oreilles, plein les papilles, mais aussi plein la vue : les murs de Candeal sont recouverts de magnifiques fresques colorées. Également de belles mosaïques signées Bel Bora, artiste originaire de Bahia.
La musique a également eu un impact positif sur le quartier du Pelourinho, à travers le groupe Olodum, figure centrale du style musical samba-reggae. Le groupe a d’ailleurs tourné sur place dans le clip de Michael Jackson, « They Don’t Care About Us », et participé à un album de Paul Simon. Dans le centre-ville, les tee-shirts à son effigie, aux couleurs rastas rouge jaune et vert, sont omniprésents. En revanche, si vous apercevez des gens se faire peindre le corps par touches de blanc, il s’agit d’une tradition lancée par Carlinhos Brown, après un voyage en Afrique.
Fiche pratique
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