Birmanie : le réveil du Triangle d’Or

21 décembre 2016

Le Triangle d’Or… Une région à cheval sur la Birmanie, la Thaïlande et le Laos, associée au trafic de l’opium. Mais pour qui s’aventure dans ce territoire isolé à l’extrême est du Myanmar, le Triangle d’Or vaut bien mieux que sa réputation sulfureuse.
Cette terre longtemps inaccessible, située en pays shan, fait figure de planète à part en Birmanie. Visiter le Triangle d’Or, c’est explorer un univers en soi, partir à la rencontre des 17 ethnies qui y vivent, se confronter à des cultures et des codes différents.
Voyage dans une Birmanie méconnue, au cœur de splendides paysages de montagne et aux portes de la Thaïlande. Une Birmanie verte comme l’émeraude, où le triangle est d’or…



Une région longtemps inaccessible

Aux confins du Myanmar, il existe un pays vert comme l’émeraude. Une sorte de Shambhala inaccessible où le temps semble avoir ralenti sa course. C’est un pays de lumière, peuplé de nombreuses ethnies arrivées dans ces montagnes reculées de l’État Shan au fil de migrations successives.
Enn, Akkha, Lehu, Lwe, Palaung, Wa… Leurs villages sont accrochés à la terre rouge des montagnes et dominent les rizières. Ils exploitent le riz, élèvent du bétail, travaillent dans les plantations de thé ou confectionnent des objets usuels qu’ils vendent au marché de Kyaing Tong (Kengtung).
Aujourd’hui, le smartphone et la pétrolette semblent être les attributs incontournables de la jeunesse. Mais cette dernière n’en demeure pas moins farouchement attachée à sa culture, et chaque village témoigne encore d’un mode de vie ancestral.
Kyaing Tong marque l’épicentre de cette région restée longtemps inaccessible. Intéressante à plus d’un titre, cette ville est aussi le seul endroit du coin où le touriste étranger est autorisé à passer la nuit.
Pas facile de se rendre au Triangle d’Or depuis le Myanmar. Seul l’avion est autorisé aux étrangers. En revanche, c’est plus facile depuis la Thaïlande depuis que la frontière de Tachileik est ouverte à l’e-visa.
Totalement fermé au tourisme jusqu’à la seconde moitié des années 1990 en raison des luttes d’influence entre armées rivales pour garder le contrôle du trafic de l’opium, la région accueille aujourd’hui des groupes de randonneurs.
Kyaing Tong, plus thaïe que birmane

Aux marches de l’Empire céleste, cernée de montagnes culminant à plus de 1 600 m d’altitude, Kyaing Tong cultive une certaine forme d’indolence, avec son petit lac dominé par un bouddha géant. Le seul signe 100 % birman d’ailleurs, puisqu’ici c’est plutôt le look thaï qui domine.
Un héritage du passé. Kengtung, dernier État princier à avoir été incorporé à l’empire colonial britannique après que celui-ci s’est emparé du Nord de la Birmanie, a longtemps été la petite sœur de la thaïlandaise Chiang Mai. Ici, que ce soit dans l’architecture religieuse, dans la langue ou même la cuisine, tout rappelle le Lanna, cet État tampon du septentrion thaï, longtemps coincé entre le Siam et la Birmanie.
Prise et reprise au fil d’une histoire pour le moins tourmentée, Kyiang Tong coule aujourd’hui des jours paisibles. Le matin, seules quelques grappes de novices, bol de mendicité en main, parcourent les rues de la ville. Mais en soirée, ce sont des dizaines de scooters qui déferlent dans ses rues mal éclairées.
Le marché, qui se tient tous les jours aux aurores, reste l’attraction n° 1 de la ville. Les différentes ethnies des environs descendent de leur montagne pour y vendre leur production maraîchère ou artisanale et en profitent pour faire leurs emplettes….
Oublions les clichés vendus par les agences de tourisme : il est tout autant probable de croiser une femme akkha coiffée de son cimier traditionnel qui ne soit pas une marchande se souvenirs, que de voir une bigoudène aux caisses du Leclerc de Pont-l’Abbé !
Une architecture singulière

Fondée au 13e s, Kyaing Tong fut longtemps le centre d’une intense activité artisanale. Sculpteurs, orfèvres, maîtres-laqueurs faisaient la renommée de la ville jusqu’à ce que les Birmans, au début du 18e s, ne décident de les expédier manu militari vers Chiang Saen, l’une des capitales historiques du royaume de Lanna.
Les bâtiments religieux, qui dominent aujourd’hui la ville, ont hérité de ce savoir-faire typiquement local, avec notamment ces toits à 3 pans imbriqués caractéristiques de l’architecture khüne et ses théories de bouddhas serrés les uns contre les autres, dont les plus anciens sont en bois.
Le temple Wat Zom Kham est certainement le plus représentatif de cet art. Selon la croyance populaire, le stûpa de ce monastère abriterait un des cheveux du Bouddha (encore un !). En fait, il est plus probable qu’il ait été construit au 13e s, du temps du roi Mengrai.
Mis à part le zedi doré incrusté de pierres précieuses qui trône dans la cour, l’intérieur présente d’intéressantes fresques peintes en or sur fond brun.
À une encablure de là, l’ensemble monastique de Wat Inn mérite aussi une petite visite, notamment pour son importante collection d’anciens Bouddhas. Kyaing Tong, avec une soixantaine de monastères totalisant près de 800 moines et novices, est vraiment le centre religieux de la région.
Une mosaïque ethnique

Une douzaine d’ethnies différentes vivent dans les environs de Kyaing Tong, région instable depuis le départ des colons britanniques. Groupes nationalistes shan, gangs de narcotrafiquants, soldats wa du parti communiste birman et troupes de l’armée régulière ont fait parler la mitraille de façon récurrente jusque dans les années 1990.
Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de croiser des convois de militaires, mais la pression est retombée.
Si les plateaux sont l’apanage des Shan, les minorités Enn, Lehu et Akkha, pour ne citer qu’elles, ont pour certaines construit leurs villages sur les hauteurs. Ces peuples appartiennent à 2 groupes linguistiques différents : les premiers sont des môn-khmers tandis que les 2 derniers sont des sino-tibétains, chacun vivant plus ou moins en replis sur lui-même.
Les Enn ont tiré leur subsistance de la culture du pavot pendant des siècles avant de se reconvertir dans la vannerie. Leur fond animiste est encore très présent et ils consacrent une bonne partie de leur temps à la chasse, quand bien même le gibier se fait de plus en plus rare. Les femmes ont la particularité de se teindre les dents en noir.
Les randonneurs sont invités à visiter ces villages et à rencontrer ces gens, accompagnés d’un guide, avant de rentrer à Kyaing Tong chaque soir (les randos sur plusieurs jours ne sont malheureusement pas autorisées).
Hors saison, la promenade est plutôt agréable même si l’on n’est pas sans penser à l’incipit de Tristes Tropiques de Lévi-Strauss, qui disait : « Je hais les voyages et les explorateurs », eu égard au côté « voyeur » de ce type de découverte. En pleine saison, en revanche, ça embouteille franchement, car les itinéraires ne sont pas légion. On a vite fait de se retrouver tous au même endroit au même moment, d’où l’importance d’avoir un bon guide.
Un monde en équilibre

Aux confins de la Chine, dans ces pays de chlorophylle et de brumes évanescentes, il existe quelques monastères hors du temps dont les noms résonnent comme autant d’invitations à la méditation. Wan Nyut et Wan Seng, font partie de ceux-là. Quel âge ont-ils ? Personne ne le sait vraiment. Les paysans disent qu’ils sont là depuis longtemps…
Dans ces lieux de culte où planent encore les âmes des ancêtres qui les ont bâtis, vit une poignée de novices et quelques moines qui assassinent les heures en récitations interminables. Tout est dénuement, frugalité. Les bois sont patinés, les textiles accusent le poids des ans, les fresques sont à moitié effacées. Rien à voir avec la débauche de billets, d’offrandes et de Bouddhas sponsorisés par de riches hommes d’affaires des pagodes citadines.
Ici, la prière fait partie du paysage. Les monastères sont indissociables des villages. Dans de grandes maisons de bois perchées sur leurs échasses, vivent les familles lwe, originaires de Chine, et leurs animaux. On compte parfois jusqu’à 20 familles sous le même toit, avec les chiens, les chats, la volaille et les cochons, autant dire qu’il y a de l’ambiance !
Une vie de labeur, car les travaux sur les pentes abruptes des champs de thé sont pénibles. Et si aujourd’hui les hommes préfèrent assurer la corvée de bois en scooter, les femmes arpentent toujours du haut de leur 1 m 40, pieds nus dans des chaussures trop grandes, les chemins escarpés que la forêt n’a pas fini de manger.
Fiche pratique
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Mise en garde
Aujourd’hui, avec l’ouverture sur le monde, les visiteurs portent, dans leurs agissements, une part majeure de responsabilité dans l’évolution de leurs rapports avec les populations autochtones. Si une partie des cultures enn, akkha, lwe et lahu est arrivée intacte jusqu’à nous, elle ne le doit qu’à un seul facteur : l’isolement. Un isolement consécutif à des années de guérilla, un isolement qui n’a jamais été un choix mais un fait.
Depuis l’ouverture de la région au tourisme, nombreux sont les voyageurs pressés de rencontrer les femmes enn aux dents noires où les akkha coiffées de leur cimiers traditionnels. Ainsi, pour satisfaire cette curiosité, entre-t-on souvent sans s’en rendre compte dans l’intimité des villages. Sachez que pour ça, certains guides sont prêts à tout pour s’attirer les faveurs des villageois, notamment en distribuant des gâteaux et des médocs…
C’est donc aux visiteurs eux-mêmes, et à travers eux aux agences de tourisme et à leurs guides de terrain, de prendre conscience du problème que cela représente, en s’interdisant de donner quoi que ce soit en dehors de toute institution (école, dispensaire, etc.). En principe, les bonnes agences de tourisme le savent, ce qui n’est pas toujours le cas du guide sollicité au débotté devant sa guesthouse ou son hôtel. Prudence donc, n’allez pas là-bas avec n’importe qui.
Comment y aller ?
- En avion : du Myanmar, la seule possibilité, c’est de s’y rendre en avion, au départ de Yangon, de Mandalay ou de Heho (lac Inle). Plusieurs compagnies (Yangon Airways, Asian Wings, Air Bagan) assurent des liaisons vers Kyaing Tong, mais ne pas oublier de confirmer, car les vols peuvent être annulés s’il n’y a pas assez de passagers.
- Par la route : Kyaing Tong est à 160 km de la ville frontalière de Tachileik, d’où l’on peut gagner Mae Sai, côté thaï. 3 compagnies de bus assurent le transport, 3 fois par jour dans les 2 sens (1 le matin, les 2 autres vers midi). Depuis la Thaïlande, on passe d’abord l’immigration pour faire tamponner son visa (ce poste-frontière étant éligible à l’e-visa, on peut faire la demande en ligne), puis la douane. Ensuite, le plus simple est de se présenter au bureau du MTT (l’agence de tourisme gouvernementale du Myanmar) qui effectuera pour vous la réservation du bus pour Kyaing Tong, moyennant une petite commission. On peut aussi réserver son bus soi-même, mais c’est plus compliqué car il faut ensuite se charger du laisser-passer alors que dans le premier cas, c’est le MTT qui s’en occupe.
Où dormir ?
- Sam Yweat Guesthouse : à l’angle de Kyainge Lan 1 et 4, à Kyaing Tong. Très bien situé à 2 min du marché. Chambres colorées et accueil serviable. Tél. : 084 212 35.
Où manger ?
- Azure : au bord du lac, Kyaing Tong. Cuisine chinoise correcte et sublimes couchers de soleil. Tél. : 09 52 40 789.
Agences réceptives locales
- Adorable Myanmar Travel & Tours : 356B Kabar Aye Pagoda Rd, Mayangone Township, Yangon, tél. : 01 65 77 89 ou 01 65 78 46. Tél.: 09 20 33 670.
- Gulliver Travels : 48B Inya Yeik Thar St, Yangon. Tél. : 01 66 54 88.
- Kinnari Travels and Tours : 20 Inyamyaing Rd, Golden Valley, Bahan Township, Yangon. Tél. : 01 53 56 08.
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