Parcs nationaux de l’Utah, le rêve américain

Claude Hervé-Bazin

Le sud de l’État américain de l’Utah, aux vastes étendues semi-désertiques, abrite la plus grande concentration de parcs nationaux du pays. Zion, Bryce Canyon, Capitol Reef, Canyonlands, Arches... Seul le Grand Canyon manque vraiment à l’appel, mais il se trouve à un jet de pierre de l’autre côté de la frontière.

Étonnante terre dépeuplée, si ce n’est par les pionniers mormons et leurs héritiers, où l’érosion a façonné dans la roche rouge des paysages uniques au monde. Arches, canyons, rochers sculptés, aiguilles de pierre, c’est un véritable festival !

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À la conquête de l’Ouest

Claude Hervé-Bazin

« S’il est un lieu que personne ne veut, c’est ce lieu que je cherche ». Ainsi s’exprima Brigham Young, nouveau prophète des Mormons, peu de temps après la mort du fondateur de la secte en 1844. Fidèle à ses mots, il mena ses brebis vers l’Ouest, dans une quête improbable en chariot, jusqu’à élire de ses vœux, au début de l’été 1847, le vide sidéral du Grand Lac Salé. Pas un autre colon. Et fort peu d’Indiens dans ce secteur inhospitalier en diable.

Il fallait bien toute la foi naïve des convertis de fraîche date pour penser faire éclore ici la nouvelle Sion. Sur les bords du lac, chauffé à blanc par le soleil, rien ne pousse, à part quelques maigres broussailles. Le sel s’y dépose en nappes grisâtres et les mouches y vrombissent en nuages. De l’eau, oui, mais de l’eau saumâtre, imbuvable. Un paradis, ici ?

Moins d’une génération plus tard, le gigantesque Tabernacle était pourtant sorti de terre et le temple mormon grimpait vers le ciel. Brigham Young résidait à quelques pas, dans deux maisons voisines, bâties dans un style très Nouvelle-Angleterre : la Beehive House et la Lion House.

Pourquoi deux maisons ? Parce que Young, s’inspirant des prophètes bibliques, avait décrété légale la polygamie. Lui-même épousa une bonne vingtaine de femmes et enfanta une cinquantaine de têtes blondes... Une pratique contestée dans tout le pays, qui empêcha longtemps l’Utah, rebaptisé « harem occidental », d’intégrer l’Union américaine.

Bryce Canyon : sacré endroit pour perdre une vache !

Claude Hervé-Bazin

Les Mormons ont décidément le sens de la formule. L’un des premiers pionniers à s’installer au sud-ouest du jeune territoire de l’Utah, Ebeneezer Bryce, eut la malchance, un jour, de voir plusieurs de ses bêtes disparaître dans un canyon paumé,  auquel il allait donner son nom à force de les chercher. Le Bryce Canyon, les Indiens Paiute l’avaient baptisé avant lui « les rochers rouges qui se tiennent debout comme des hommes ».

La nature s’est ici surpassée : creusant peu à peu le plateau calcaire, les eaux de ruissellement ont donné naissance à une véritable armée de cheminées de fées et de grandes orgues orangées ou rougeoyantes, qu’exaltent les premières et les dernières lueurs du jour.

Le dédale des colonnes de pierre est tel que le hors-la-loi Butch Cassidy, natif des environs, y trouva refuge à de nombreuses reprises.

L’hiver, le contraste de la neige saupoudrée sur le site est d’une intensité rare. En novembre, lorsque les flocons ne se sont pas encore trop accumulés, on peut généralement emprunter le sentier de Navajo Loop, qui descend de Sunrise Point — l’un des plus beaux belvédères.

En une vingtaine de minutes, on atteint déjà le fond du canyon. Là, dans les interstices où s’engouffre le vent, des pins s’élancent, drus, entre les formidables aiguilles de pierre dressées en sentinelles. Avec le soleil qui chauffe, la neige fond, les semelles collent et c’est avec quelques kilos de boue sous les chaussures que l’on remonte finalement...

Mormon Country

Claude Hervé-Bazin

De retour sur le plateau, il faut pousser la porte de l’un de ces vieux hôtels mormons semés le long de la route 12. Le Bryce Canyon Pines est charmant : non pour ses chambres, fort classiques, mais pour son resto, où ronronnent en boucle un poêle et de vieux standards américains.  À l’accueil, comme partout, le Livre de Mormon trône en roi.

Au fil du voyage, on réalise que les pionniers mormons ont partout posé leurs bagages. On les retrouve dans l’oasis de Fruita, à Capitol Reef, un parc national isolé dans une région de ranchs aux roches les plus rouges de l’Ouest. La petite école en bois et les vergers de la colonie ont été préservés.

Les traces du passage des Mormons demeurent aussi le long de l’Old Wagon Trail péniblement tracé à travers les Miners Mountains — où, au début du XXe siècle, on exploitait l’uranium, alors utilisé en cataplasmes ou mélangé à de l’eau pour soigner les rhumatismes et l’arthrite… Sur la paroi lisse du Pioneer Register, nombre de ces explorateurs d’un autre genre ont gravé leur nom avant de s’engager dans l’obscurité inquiétante de Capitol Gorge.

Autre itinéraire, autre aventure : tracée vers 1879, la Hole-in-the-Rock Road devait mener quelque quatre-vingt chariots et un troupeau aux eaux salvatrices du Colorado. Mais pour y parvenir, le groupe dut sortir pelle et pioche, suant sang et eau, plus d’un mois durant, pour réussir à aménager un passage périlleux sur la dernière déclivité dominant le fleuve. C’est à ce prix que, peu à peu, l’Utah a été exploré et conquis.

Escalante : derniers espaces sauvages

Claude Hervé-Bazin

Après avoir passé un siècle dans l’oubli, la Hole-in-the-Rock Road a récemment retrouvé du service. Elle permet aujourd’hui d’accéder à l’une des zones naturelles les plus vastes et les plus vierges du pays : le Grand Staircase Escalante National Monument.

Créé en 1996 seulement, ce parc s’étend sur pas moins de 6 900 km2 (soit un gros département français), faisant la jonction entre Bryce Canyon à l’ouest, Capitol Reef au nord et le Glen Canyon au sud-est, où s’écoule le Colorado.

C’est en 4x4, de préférence, qu’il faut approcher la région. La piste, partant des abords de la bourgade d’Escalante, est d’abord assez morne. Horizon plat dominé par de lointaines barres rocheuses. Broussailles et rares arbres rabougris. Gués aisés traversant des rivières asséchées.

De loin en loin, quelques barrières délimitent les anciennes parcelles des ranchers. Des nuages de poussière, au loin, indiquent d’autres véhicules. Et d’autres, gris et menaçants, roulent dans le ciel de gros cumulus sombres, puis s’évaporent aussi vite qu’ils sont apparus.

Quarante bornes de ce régime et il est temps de chausser les crampons. Cap sur les canyons Peek-a-boo et Spooky, dans le Dry Fork of Coyote Gulch. Une première grimpette sur la paroi d’entrée et un drôle de parcours du combattant se dessine : le canyon oscille, twists and turns, de droite, de gauche, en vagues, en déferlantes de pierre, dressant piège après piège.

On se hisse hors d’une marmite géante pour retomber dans une autre, on franchit des arêtes rocheuses, on se glisse dans un espace toujours plus restreint. Le canyon devient simple fissure, fente étroite à travers laquelle on peine désormais à glisser. Emmener un sac ici, c’est l’assurance de rester coincé ! Et encore, même sur le flanc, en rentrant le ventre et en retenant sa respiration, ça passe parfois tout juste...

Antelope, vous avez dit canyon-fente ?

Claude Hervé-Bazin

Les deux canyons-fentes d’Antelope (près de Page, en Arizona) sont les plus connus, mais il en existe de nombreux autres à travers tout le Sud-ouest américain.

Ces incroyables formations sont dues à l’érosion irrégulière des flash floods, les crues soudaines formées par les violents orages. Le sol, parcheminé par le soleil, n’a pas le temps de pomper les eaux d’écoulement, qui dévalent à toute allure sur la roche nue.

Les canyons les plus étroits sont noyés à vitesse grand V — ce qui explique l’interdiction qui est faite d’y pénétrer lorsque le temps est menaçant. Des touristes français y ont d’ailleurs laissé leur peau en 1997.

Au gré des orages et des ans, les eaux sculptent toujours plus avant les vagues minérales. Sur les parois, des démarcations indiquent nettement la hauteur des inondations passées — bien au-dessus du niveau de la tête...

C’est à la mi-journée, lorsque le soleil est à son zénith, que le spectacle est le plus envoûtant : se glissant par l’entrebâillement des parois resserrées, les rayons illuminent alors la roche orangée de leurs feux.

Le Grand Staircase n’est pas le seul parc d’Utah à jouer les défilés serrés. Prenez Zion. Creusé dans le grès rouge par la Virgin River encaissée, il est célèbre pour ses Narrows : un parcours haletant d’une douzaine d’heures à travers un canyon à demi-immergé.

Selon l’endroit et la saison, l’eau monte jusqu’au genou, jusqu’à la taille ou... jusqu’au cou ! Les Américains, précis comme toujours, ont d’ailleurs calculé combien de temps les randonneurs passent à se mouiller : 60 % !

Paysages fantasmagoriques des Arches

Claude Hervé-Bazin

Il y a les parcs sauvages et les parcs domptés. Arches est plutôt de l’ordre des seconds. Une unique route bien goudronnée butine sereinement d’un site à l’autre, d’une arche à l’autre.

On pourrait y passer des jours : avec plus de 2 000 ponts de pierre répartis sur 310 km2, Arches connaît la plus forte concentration au monde de ce phénomène.

L’explication géologique est un peu touffue, mais tout, en fin de compte, repose sur le lent travail de l’érosion. L’eau s’infiltre dans les anfractuosités du grès rouge, gèle et le fait exploser, détachant peu à peu blocs et pans entiers de roche. La très forte amplitude thermique, accentuée par l’altitude (1 200-1 800 mètres), contribue au travail de sape.

Résultat ? Une farandole de formes étonnantes : hautes parois de Park Avenue, miracle d’équilibre du Balanced Rock, Double Arch aux fines arches jumelles, Delicate Arch perchée sur le rebord d’une falaise...

On grimpe auprès de cette dernière au flanc d’un gros mamelon rocheux, sorte de baleine de grès échouée en plein cagnard. Là-haut, en fin de journée, le soleil joue les metteurs en scène : la roche s’illumine d’oranges intenses, se détachant sur fond de montagnes enneigées.

Les paysages paraissent figés pour l’éternité, mais ils ne le sont qu’en apparence. En 2008, Wall Arch s’est effondrée sans prévenir par une douce nuit d’été. En 1991, c’est un morceau de la gigantesque Landscape Arch, la plus longue du monde (88 mètres), qui s’est détaché, effilant plus encore cet incroyable trait de roche suspendu dans les cieux.

En tout, ce sont plus de quarante arches qui se sont effondrées depuis les années 1970. À ce rythme, toutes devraient avoir disparu dans 2 000 ans !

Those crazy Americans

Claude Hervé-Bazin

Plantée aux portes d’Arches, la bourgade de Moab est née autour d’un bac sur le Colorado, d’un ranch et de grands vergers. L’uranium l’a plus tard enrichie, avant qu’elle ne se reconvertisse dans le tourisme. Moab est aujourd’hui l’une des Mecque outdoors des États-Unis : on y vient de tout le pays pour s’adonner aux sports les plus divers.

Il y a les bruyants et les pollueurs : amateurs d’ATV (quad) et d’off-road (4x4), que l’on entend pétarader à qui mieux-mieux tout au long de l’Easter Jeep Safari.

Les plus déterminés mettent le cap sur le parc national de Canyonlands, à une heure de là. On les voit débarquer à la belle saison avec tout leur barda empilé à l’arrière des Jeep Wrangler pour de véritables expéditions dans des recoins isolés du parc.

Vivres et eau pour une semaine, tente, cooler (glacière) rempli de bière et roue de secours bien en évidence. Les plaques et les jerricans sur le toit complètent la panoplie. À l’horizon : le dédale de champignons rocheux des Needles (« aiguilles »), les belvédères dominant le lointain cours de la Green River et, surtout, le mythique labyrinthe du Maze, si loin de tout.

À Moab, on croise également coureurs de demi-marathon et VTTistes chevronnés venus affronter le célèbre Slickrock Trail — aussi rocheux et glissant que son nom l’indique. Mais Moab est aussi et avant tout le QG de nombreuses compagnies spécialisées dans les descentes en raft (ou canoë) du Colorado et de la Green River. Un jour, trois jours, dix jours, tout est possible... et fonction du débit des cours d’eau.

Le must : le bien-nommé Cataract Canyon. Une vraie impression de crash test lorsqu’on se prend de plein fouet les vagues boueuses et bouillonnantes !

Fiche pratique

Claude Hervé-Bazin

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche États-Unis.

Découvrez le superbe portfolio d'Olivier Damanet sur l'Ouest américain.

Comment y aller ?

Les deux portes d’accès privilégiées à l’Utah sont Salt Lake City au nord (avec un vol Delta direct de Paris) et Las Vegas au sud. De là, on rayonne nécessairement en voiture, les transports en commun étant quasi inexistants dans cette région. Seule exception : le Bighorn Express Shuttle Service relie Salt Lake à Moab, aux portes d’Arches.

Quand y aller ?

Déjà presque continental, le climat du sud de l’Utah, influencé par les Rocheuses, est très chaud l'été et peut être très froid l'hiver. Entre les deux, printemps et été sont une bonne période pour le voyage. Les canyons-fentes se visitent de préférence vers le mois de juin.

Où se loger ?

Trois options : le camping (conseillé), les classiques motels, dont les prix ont pas mal augmenté ces dernières années, et les B&B, globalement chers. Seuls les environs de Capitol Reef, moins courus, affichent des tarifs relativement abordables. Profitez-en, d’autant que le coin est sympa et les options nombreuses (le camping de Fruita est aussi génial).

On trouve une quantité considérable de campings à Moab et aux environs. Beaucoup sont des sites « primitifs » semés le long du Colorado. Notre préféré, en ville : le tout petit Up The Creek Campground, réservé aux seules tentes (une vingtaine en tout).

Crazy Coyote : tipis et yourte en pleine nature sur un domaine de 40 hectares tenu par un adorable couple suisse. Leur adresse ? Hell’s Backbone Road — la route de la « colonne de l’Enfer », rien que ça !

Cowboy Homestead Cabin : aux portes de Capitol Reef, quatre charmants chalets en bois avec cuisine et petite véranda, tournés vers les prés où s’ébattent des chevaux.

Red River Ranch : une adresse de charme dans le pays de Capitol Reef : lodge très western, avec sa propre rivière pour pêcher la truite.

Driftwood Lodge : à Springdale, porte d’entrée du parc de Zion, cet hôtel élégant détonne par ses notes urbaines contemporaines en pleine nature !

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Liens Internet

office de tourisme de l'Utah

Salt Lake City

Parc National de Bryce Canyon

Parc National de Capitol Reef

Région de Capitol Reef

Escalante Grand Staircase National Monument

Parc National de Zion

Parc National d’Arches

Parc National de Canyonlands

Escape Adventures
Ce tour opérateur de Moab propose des virées en 4x4 marchant à l’huile végétale. Enfin du vrai tourisme vert !

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