Chili : en Patagonie, au bout de l’Amérique

Claude Hervé-Bazin

Christophe Colomb en rêvait, Magellan l’a fait : tout au sud du continent américain, le détroit qui porte désormais son nom, ballotté la majeure partie de l’année par vents et tempêtes, trace la voie de l’Atlantique vers le Pacifique.

Terre hostile, habitée par les manchots, les nandous et les guanacos, la Patagonie a longtemps freiné les conquêtes, jusqu’à ce que les éleveurs de moutons y trouvent leur paradis. Quelques fortunes sont nées, donnant jour à Punta Arenas et à ses palais parisiens.

Mais en amont, là où les sommets granitiques des Torres del Paine se hissent au-dessus de la plaine, la nature sauvage a conservé ses droits. L’immense calotte glaciaire du Campo de Hielo Sur, le plus vaste de l’hémisphère austral après l’Antarctique, y génère une cinquantaine de glaciers époustouflants de beauté.

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Aux portes des Cinquantièmes Hurlants

Fort Bulnes
Claude Hervé-Bazin

Où sont les légendes peuplées de vagues en furie et de naufrages ? Ce matin, le détroit de Magellan est paisible comme un lac. À peine le vent ride-t-il légèrement la surface, là où le rempart des falaises s’entrouvre.

Au pied de la pointe de Santa Ana, les jeunes goélands et les pétrels glissent doucement dans un ciel lumineux, ou dodelinent sur l’onde en toute quiétude. L’herbe rase prend des airs de prairie de montagne, piquetée de fleurs.

Au-dessus, vissé sur son rocher, le fort Bulnes (photo) monte la garde, entouré d’une armée disparate de nothofagus penchés – sans doute, en d’autres temps, le vent souffle-t-il ici avec vigueur. Fondée en 1843 par une vingtaine d’hommes et deux femmes, menés par un lieutenant de marine britannique pour le compte du jeune Chili, la forteresse avait vocation à définir les limites du pays aux confins des Cinquantièmes Hurlants.

L’aventure ne fut pas une sinécure. Les murs de tourbe redressés, entourés d’une double palissade, laissent passer bien assez de courants d’air pour laisser imaginer l’inconfort de la garnison. Seul Dieu, en sa chapelle de rondins, veillée par la bannière étoilée, protégeait ce petit monde.

Le continent se termine avec panache un peu plus loin, au cap Froward, dans une débauche de falaises et de vent. Aucune route, aucune piste ne mène jusque-là. Seul un sentier, par moments noyé par la marée haute, conduit jusqu’à la grande croix de métal symbolisant le bout de l’Amérique – une belle randonnée de 5 jours pour les plus intrépides.

Mythique détroit de Magellan

Réplique Victoria
Claude Hervé-Bazin

Près de trois siècles plus tôt (1584), le conquistador Sarmiento de Gamboa avait tenté une aventure similaire, à 2 km du fort Bulnes. Du bastion qu’il fit bâtir, seules demeurent les pierres éparses d’une chapelle disparue et un nom aux consonances désespérées : Puerto del Hambre (Port Famine).

Des quelque 300 colons débarqués pour fonder la chimérique Ciudad Rey Don Felipe, un seul survécut, recueilli trois ans plus tard par un corsaire anglais. Il ne faisait pas bon, alors, naviguer dans ces parages.

Remontons encore dans le temps. En novembre 1520, après une mutinerie, l’abandon d’un navire et plus d’un an de voyage, Ferdinand de Magellan double enfin le détroit auquel il va donner son nom. La voie australe vers les Indes devient réalité.

À quelques kilomètres au nord de Punta Arenas, une réplique de la Victoria (photo), réalisée par des passionnés (un homme et trois charpentiers de marine) permet de se plonger dans la vie du bord.

Voici l’entrepont des matelots, haut comme un homme courbé. Voilà la pompe, actionnée jour et nuit, sans laquelle les naos (caraques), mal calfatées, auraient invariablement sombré. L’absence de quille laisse présager un infernal roulis, le manque de vivres et le froid mordant venu du pôle des conditions de vie exécrables.

Un miracle qu’Elcano, seul maître à bord après la mort de Magellan aux Philippines, soit parvenu à boucler le premier tour du monde en regagnant l’Espagne ! Seuls 18 des 240 hommes partis trois ans plus tôt survécurent.

Punta Arenas, l’européenne

Palais Sarah Braun à Punta Arenas
Claude Hervé-Bazin

La voie était pourtant la bonne. Plus au sud, le cap Horn n’avait rien de mieux à offrir – bien au contraire – avec son îlot famélique mangé par les tempêtes et ses rafales dépassant parfois 300 km/h.

C’est ainsi que, malgré sa prise au vent, Punta Arenas se développa au flanc occidental du détroit. D’abord simple colonie pénitentiaire, elle acquit, à la fin du XIXe siècle, une notoriété certaine.

Des émigrants débarquèrent de tous les horizons – des Espagnols, des Portugais, des Italiens, des Français, des Écossais, des Croates surtout. Leurs tombeaux, un rien grandiloquents, se dressent entre les cyprès taillés en suppositoires du cimetière. À deux pas, le Barrio Croata porte les couleurs du drapeau croate.

Certains firent fortune dans le commerce, comme armateurs, ou à la tête d’élevages. Deux noms ont traversé le siècle, bientôt liés par le sang : José Menéndez, le "roi de la Patagonie", simple fils d’agriculteurs espagnols devenu maître de plus de 400 000 ha, et Sarah Braun.

Cette dernière, lettone, débarquée à l’âge de 12 ans, régna sur un empire et sur deux palais (photo) aux influences Art Nouveau, plantés à l’orée de la plaza centrale – et de son grandiloquent monument à Magellan, flanqué de deux Indiens et d’autant de sirènes. L’un est devenu hôtel, l’autre musée. Ses intérieurs, dorés à souhait, croulant sous le mobilier bourgeois, les tableaux et la porcelaine, n’avaient d’autre vocation que de briller en société.

Là, au cœur, Punta Arenas serait presque belle, pétrie de ce caractère européen, un rien parisien, puisé aux racines de ses fondateurs.

L’île aux manchots

Manchôts de Magellan
Claude Hervé-Bazin

Est-il possible ? Le ciel est encore plus bleu aujourd’hui que les jours précédents. Le détroit de Magellan est une mer d’huile et le bateau fuse en dessinant un unique et large sillage. Une troupe de dauphins de Commerson nous accompagne pour une séance improvisée de surf.

Bientôt, d’autres silhouettes, bien plus petites, font comme des ricochets sur l’eau : des manchots de Magellan. Ils ont établi leur plus grosse colonie chilienne (69 000 couples) sur l’isla Magdalena, l’une des plus orientales du détroit, chapeautée par un sympathique vieux phare.

On y débarque sous l’œil attentif d’un guardaparque, pour se retrouver tout de suite nez à nez avec les premiers bataillons de manchots. Ils sont des dizaines, des centaines, allant et venant, d’un pas aussi pataud qu’incertain, glissant sur les rochers mouillés, ou prenant doucement le soleil à l’orée de leur terrier.

En cette fin d’été austral, certains jeunes ont déjà endossé leur tenue d’adulte ; d’autres, plus tard sortis de l’œuf, conservent sur le haut du dos ou de la tête ce duvet pelucheux qui force à s’attendrir.

L’escale ne dure guère plus d’une heure : il s’agit de ne pas trop déranger. Dans la foulée, le bateau met le cap sur l’isla Marta. Partie intégrante du Monumento Natural Los Pingüinos, elle abrite une grosse colonie d’otaries, vautrées sur les galets de son unique plage. Couronnant les falaises, les cormorans impériaux semblent innombrables. La richesse des eaux entretient ici une multitude d’espèces.

L’empire des estancias

Mylodon - Cueva del Milodon
Claude Hervé-Bazin

Au nord de Punta Arenas, la route, large et goudronnée, traverse un vaste pays de pâturages ras, où s’ébattent librement de petites troupes de nandous, cousins américains de l’autruche. Aucun arbre n’entrave ici le regard. Seules les clôtures délimitent, de loin en loin, les bornes d’estancias (ranchs) parfois si vastes qu’elles englobent montagnes et rivières !

La passion du bœuf qui étreint l’Amérique cède ici la place au mouton, plus résistant. Entre 1890 et 1940, la région fut l’un des bastions mondiaux de l’élevage des ovins. La Sociedad Explotadora de Tierra del Fuego y possédait pas moins de 10 000 km2 de terres !

Sa grande usine de traitement de Puerto Bories a été transformée en un incroyable hôtel de luxe mais, dans la steppe, la tradition perdure. Les huasos (gauchos chiliens) se déplacent encore à cheval, poncho de lourde laine et chapeau en tête, ou en pick-up (4x4) lorsque les conditions l’exigent. Bref, un Far South très Far West !

Parmi un ensemble hétéroclite d’objets digne des meilleurs cabinets de curiosités de jadis, le Musée Salésien de Punta Arenas conserve poils (roux) et crottes d’une bestiole depuis longtemps disparue : le mylodon. Ce drôle d’animal remontant à la dernière période glaciaire, cousin géant et terrestre du paresseux, a été découvert en 1895 par un colon allemand dans une grotte baptisée Cueva del Milodón (photo).

À l’époque vivaient aussi tigres à dents de sabre et litopternes – une sorte de dromadaire sans bosse à trompe… tous les personnages de l’Âge de Glace, mammouth excepté ! À l’entrée de Puerto Natales, un autre mylodon trône, aux faux airs d’ours.

Calotte glaciaire

Campo de Hielo Sur
Claude Hervé-Bazin

L’immense calotte qui recouvrait le sud de la Patagonie il y a plus de 10 000 ans s’est effilochée avec le temps. Seule exception : il reste un immense "champ de glace", le justement nommé Campo de Hielo Sur (photo). Cette parenthèse gelée, la troisième plus vaste au monde (16 800 km2) après l’Antarctique et le Groenland, s’étire sur 350 km du nord au sud, pour déborder en Argentine voisine, où elle nourrit le célèbre Perito Moreno.

Gouvernant à un enchevêtrement de fjords, le Campo de Hielo Sur donne naissance à 49 glaciers, dévalant vers la mer en de multiples langues craquelées de crevasses géantes. Le plus grand d’entre eux, le Pio XI, couvre à lui seul 1 265 km2 et présente, à son terme, un front haut de 75 m (plus haut que le 1er étage de la tour Eiffel) !

Le Parc National Bernardo O’Higgins – le plus grand du Chili, étendu sur un territoire vaste comme la Belgique –, protège l’essentiel de ce pays de glace, largement inaccessible au commun des mortels. Des zones entières y demeurent inexplorées.

De Puerto Natales, à la belle saison, des bateaux remontent le fjord Ultima Esperanza ("dernier espoir") pour s’approcher de deux des glaciers parmi les plus petits : Balmaceda et Serrano. Il ne faut pas moins de 3 h de navigation pour atteindre le premier, raboté par le réchauffement climatique, puis une vingtaine de minutes de marche pour voir le second se déverser dans un lac.

Au-delà, seul le Zodiac pénètre encore, remontant le cours du río Serrano jusqu’au spectaculaire et mondialement connu Parc National Torres del Paine.

Torres del Paine

Parc Torres del Paine
Claude Hervé-Bazin

Désigné réserve de la biosphère par l’Unesco, le Parc national Torres del Paine (photo) est centré autour d’un petit massif indépendant des Andes, de formation plus récente. Il est célèbre pour ses pics altiers et plus particulièrement pour ses trois Torres ("tours") granitiques dressées comme des défis aux meilleurs alpinistes.

À l’ouest, les Cuernos ("cornes") présentent un étrange relief en couches alternées de granit (clair) et de sédiments (sombres). Culminant à moins de 3 000 m, ils n’impressionnent pas tant par leur altitude que par leur stature et leur caractère capricieux.

Les sommets du Paine naviguent dans le brouillard, la brume et la bruine six jours sur sept en moyenne… Le plus souvent, on les devine plus qu’on ne les voit, retranchés sous une masse sombre de nuages agglomérés.

Une unique piste traverse le parc, de lac en lac, de lodge en lodge. Un sentier permet d’en aborder le cœur : le célébrissime W, ainsi nommé en raison de la forme de son tracé. Les hardis randonneurs en reviennent rarement secs, mais époustouflés par leurs rencontres avec la montagne indomptée.

En chemin, ils auront croisé les bandes de jeunes guanacos dévalant les pentes, les renards de Magellan, les fleurs timides qui s’épanouissent dans les anfractuosités, le bal du soleil, de la pluie, de la neige et du vent. Sans oublier les condors, comme agrippés au ciel, s’élevant sans un mouvement d’aile, à la faveur des courants chauds ascendants.

L’itinéraire de base (55 km) demande 4 à 5 jours d’effort ; la version intégrale, qui contourne le massif, 8 à 10 jours. Un trek qui marque une vie.

Les nuances du Grey

Glacier Grey
Claude Hervé-Bazin

Randonneur ou non, une dernière approche s’impose : celle du glacier Grey (28 km, photo), né du Campo de Hielo Sur. Près du lodge du même nom, un court sentier descend à travers les arbres jusqu’à une grève de sable noir. Face à elle se dressent, bien souvent, les masses colossales d’icebergs détachés du front du glacier.

Deux à trois fois par jour, en été, un bateau se lance sur les eaux, slalomant entre les blocs sculptés par l’érosion – certains si massifs qu’ils semblent de roc, d’autres élimés au point de ne plus trahir leur présence qu’en entrechoquant la coque. Quelques-uns prennent la forme d’une enclume, d’un champignon, forment une arche qui, bientôt, s’effondrera. Certains sont blancs, d’autres, plus compacts, bleutés, verts parfois ou même complètement translucides.

Après 1 h de navigation, le froid devient mordant. Sur le pont, le front des séracs souffle son vent glacé. Whisky et pisco circulent, un glaçon naturel dans chaque verre, histoire de célébrer le moment…

De part et d’autre du nunatak (affleurement rocheux) central, le chaos glacé prend des formes sans cesse différentes : en aiguilles dardées, en lames hérissées, en accordéon, en failles multiples, blessures d’un bleu d’une incroyable intensité. Les Alpes, l’Alaska, le Spitzberg peuvent aller se rhabiller…

Le manteau nuageux s’entrouvre un instant ; les teintes pastel cèdent la place à un blanc aveuglant. Dix minutes plus tard, il pleut. Le glacier a livré ses secrets pour s’en retourner aux nuées.

Fiche pratique

Hôtel Indigo à Puerto Natales
Claude Hervé-Bazin

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Climat

Le climat de la province de Magallanes est défini comme subpolaire océanique, avec des températures basses toute l’année : 1 °C en moyenne en juillet à Punta Arenas, 10 °C en février. Le vent dépasse souvent les 100 km/h en hiver.

Plus au nord, le parc Torres del Paine est défini comme une "zone de climat tempéré froid pluvieux sans saison sèche". Voilà qui résume bien la situation, même si l’été bénéficie heureusement de quelques belles journées ensoleillées (tout le monde rêve d’en bénéficier !).

Arriver / Quitter

On rejoint Punta Arenas depuis Santiago ou Puerto Montt avec LAN ou Sky Airlines. Cette dernière compagnie dessert aussi Balmaceda (Coyhaique) et Santiago en vol direct depuis Puerto Natales.

Plus localement, Aerovías DAP permet de rejoindre Porvenir et Puerto Williams, en Terre de Feu chilienne, et même… l’Antarctique (pour une petite fortune).

Vols directs Paris CDG-Santiago du Chili avec Air France. Moins cher avec escale : Iberia, LAN, TAM

De nombreux bus relient Punta Arenas à Puerto Natales. D’autres desservent le Torres del Paine (à la belle saison surtout), avec trois escales fixes dans le parc. L’une et l’autre ville sont aussi reliées plusieurs fois par semaine aux principales escales argentines de la région (Rio Grande, Ushuaïa, Calafate).

Dans le parc même, en dehors des escales définies des bus sur la piste principale, il n’existe pas de transports en commun – à l’exception d’une navette permettant de rallier le départ oriental du W en été.

Où dormir ?

Le Chili est relativement cher et la Patagonie l’est davantage encore.

À Punta Arenas et à Puerto Natales, on trouvera une place en dortoir (nombreux AJ et petits hostales) pour 6 000 à 10 000 $ (10-16 €), une chambre double à partir de 20-25 000 $ (32-40 €), mais aussi des hôtels haut de gamme particulièrement réussis, où les prix s’envolent.

Ainsi, l’exceptionnel Singular, à Puerto Bories, réaménagé dans d’anciens entrepôts à viande de mouton, affiche des tarifs aux alentours de 550 US$ !

Dans le parc Torres del Paine, ce n’est pas mieux : rien à moins de 250 US$ dans les lodges, pour une qualité rarement remarquable. Les principaux refuges et les campings, gérés pour l’essentiel par deux sociétés privées (voir ci-dessous), sont eux aussi chers quoique assez bien équipés.

Il existe quelques terrains gouvernementaux gratuits (sans services) et des options un peu moins dispendieuses aux marges du parc (on a dit "un peu"…).

www.verticepatagonia.com

www.fantasticosur.com

Trouvez votre hôtel au Chili.

Liens utiles

Le guide officiel du voyage au Chili (en français)

Le ministère de l’Agriculture chilien, avec des informations sur l’ensemble des parcs nationaux et zones protégées (en espagnol).

Portail privé consacré au parc national Torres del Paine, utile pour se repérer (en anglais et espagnol).

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