Birmanie : escale à Yangon

19 décembre 2016

Pour bien des voyageurs, Yangon se résume à l’époustouflante pagode Shwedagon. Il faut dire que l’ex-capitale du Myanmar, en chantier et en proie à d’homériques embouteillages, n’a pas l’abord franchement séduisant.
Et, pourtant, si l’on prend la peine de s’y plonger, Yangon se révèle particulièrement attachante, surtout son centre-ville avec ses immeubles coloniaux défraîchis et ses marchés grouillant de vie. Yangon, une ville de mémoire en friche, une métropole en chantier tournée vers le futur.
Yangon déroute, Yangon dépayse, Yangon étonne… Car, ici aussi, « c’est la Birmanie, et ça ne ressemble à aucun pays que vous puissiez connaître… » (Rudyard Kipling, 1898)



Yangon se dévore comme un roman

Yangon (Rangoon). Un nom qui résonne comme un ailleurs inaccessible. Ancienne ville coloniale abandonnée aux affres du climat depuis l’indépendance du pays (1948), capitale déchue en 2005 au profit de Naypyidaw… Cette ville, rincée une bonne partie de l’année par des pluies torrentielles, a bien du mal à séduire les opérateurs de tourisme.
Pourtant, quand on prend la peine de lire entre les lignes de ses rues tracées au cordeau, Yangon se dévore comme un roman. Ni tout à fait birmane, ni tout à fait chinoise, thaïe ou même indienne, ouverte aux touristes depuis les années 1990, elle n’en demeure pas moins une ville attachante, avec ses bâtiments coloniaux défraîchis, ses rues embouteillées et ses marchés grouillant d’activité.
Bien sûr, il y a le clinquant des pagodes… La Shwedagon, d’abord, fer de lance des militaires, dans un pays en proie à la montée du bouddhisme radical. Elle récolte à elle seule tous les superlatifs. Et faut avouer qu’elle en jette avec ses ors et ses milliers de pèlerins. Pas un mendiant aux abords, tout est clean, ça brille de mille feux…
Mais Yangon c’est aussi la ville de Kipling, même s’il n’y a passé que 3 jours, de Loti, de Pablo Neruda (il y fut consul en 1927), de Somerset Maugham, de George Orwell, de Kessel et de l’infatigable Paul Theroux… De tous ces raconteurs d’histoires qui puisèrent, derrière la vitre ruisselante de pluie de leur chambre d’hôtel, leur envie d’écrire le monde…
Yangon, ville plurielle de la Birmanie

Cosmopolite Yangon ? Doux euphémisme ! Ville pluriethnique, ville commerciale, la métropole ne comptait pas plus d’un tiers de Birmans au seuil de la Seconde Guerre mondiale !
Tout a commencé au lendemain de la seconde guerre anglo-birmane (1852). Forts de leur victoire, les sujets de la reine Victoria entreprennent de reconstruire la ville à leur image : larges avenues ourlées d’arbres, places, parcs, etc. Yangon devient alors la ville la plus importante de la Birmanie britannique.
Kipling y fera escale 3 jours au cours de son voyage entre Calcutta et San Francisco, 4 ans après la fin de la 3e guerre anglo-birmane (1885). Cette escale sera déterminante pour son œuvre. Puis Loti y accostera, lui aussi pour un temps très court, au tournant du 20e siècle. Littéralement subjugué par la Shwedagon, l’auteur, tombé sous le charme de la « grande cloche d’or », lui consacrera les plus belles pages de son livre Les pagodes d’or.
À cette époque, Yangon est déjà le grand centre cosmopolite de la région, le commerce de l’opium, du sel et du teck, attire les investisseurs. L’architecture est à la fois audacieuse et solide, les Anglais construisent pour durer.
Avec ses banques pratiquement à touche-touche, la rue Pasodan est emblématique de cette volonté de commercer. À l’époque, Yangon était le 2e port le plus achalandé au monde, juste après New York.
Une terre d’accueil

Certes, l’aspect de ces immeubles, lavés et relavés par les moussons, confère aujourd’hui à la ville une sensation de fin de règne. Mais leur décrépitude a quelque chose de grandiose : là une enfilade de colonnes corinthiennes, là une véranda, ici une métope laissant entrevoir quelques dieux rongés par le temps, avec, juste en dessous, la ferraille aujourd’hui chancelante d’une balustrade à jabot d’oie…
Alors on imagine ces milliers de migrants débarquant sous l’averse. Hommes en complets sombres, femmes en crinoline, au cœur de l’effervescent balai des portefaix. Devant eux, une ville trépidante, magique.
Aux guichets de l’Irrawaddy Flotilla Company, la compagnie de navigation (une flotte de plus de 600 navires à vapeur à l’époque), les passagers en souffrance allongent les files. The road to Mandalay, nom donné à l’Irrawaddy pendant la période coloniale, était l’unique moyen pour gagner l’intérieur du pays.
C’est ce tableau véridique d’une ville déroutante, à la fois sombre et colorée, hermétique mais ouverte sur le monde, qui plut au jeune Pablo Neruda, alors âgé de 23 ans. Un Neruda qui commençait tout juste sa carrière de diplomate.
À cent lieues du romantisme d’un Loti ou d’un Kipling, Neruda s’attachera plutôt à dépeindre Rangoon comme une terre d’exil. Un territoire à la fois étrange et fascinant, faisant écho au moi errant et tourmenté d’un être en proie à une solitude tenace et à un silence nourri par l’ennui.
La pagode Shwedagon, phare du peuple birman

« Il n’y avait aucun éclat de la foi chez ces gens si pieux, pas trace de frénésie, d’inquiétude ou d’extase. Leur certitude était toute intérieure et pleine d’amitié pour le monde. » Joseph Kessel, La Vallée des Rubis
Selon la croyance populaire, la pagode Shwedagon veillerait sur Yangon depuis les temps du Bouddha historique, il y a 2 500 ans, quand deux frères marchands auraient entrepris d’y mettre à l’abri quelques cheveux qu’ils auraient reçus de Siddhârta Gautama en personne…
Plus prosaïquement, elle aurait vu le jour entre le 6e et le 10e s et aurait été construite par les Môns. À cette époque, les alluvions charriés par l’Irrawaddy n’avaient pas encore privé Yangon de sa « vue sur mer ».
Éminemment emblématique de la Birmanie, symbole politico-religieux choyé par les militaires, la vieille dame se refait régulièrement une beauté. Lors de son dernier lifting en 2015, pas de moins de 16 000 plaques d’or vendues 600 dollars pièce ont été récoltées comme don par les moines chargés de lui redorer le stûpa !
Le résultat est là ! Sur place, la Shwedagon vous en met plein les mirettes avec ses ors, ses bouddhas qui clignotent comme des arbres de Noël, ses pèlerins, ses touristes, ses moines et ses bureaux de change tout à la gloire du dieu dollar…
Les rues de Yangon, un théâtre sans cesse renouvelé

À Yangon, un petit tour au Bogyoke Market (ex Scott Market), construit en 1926, permet de se faire une idée de l’artisanat birman, notamment en allant faire un tour dans les étages, où travaillent les couturières et les artisans-bijoutiers.
Mais, pour qui veut sentir la ville au plus près, une balade en fin d’après-midi dans Chinatown est plus qu’indispensable. Chaque après-midi, les marchands ambulants envahissent les trottoirs, faisant éclore une forêt de tables et de chaises en plastique, à peine protégée de la circulation.
Crabe du Chili frit à l’ail, grillons, panier-vapeurs, ragoût de porc aux champignons parfumés, et des pyramides de riz collant… La rue s’encanaille d’odeurs de friture et de fruits écrasés, tandis que les passants tentent de se frayer un chemin parmi les étals où luit tout ce que la Chine produit de pailleté, d’étoilé, de sonore…
Puis, dès que la nuit tombe, les bars de la 19e rue s’engorgent d’une clientèle amatrice de cocktails. Jeunes couples de birmans, Chinois en vadrouille et routards du monde entier. C’est l’occasion de refaire le monde autour d’un mojito au rhum de Mandalay…
Dala, une ville à la campagne

Terminé le temps où des armées d’éléphants transbordaient les billes de teck sur les quais de Yangon. Les sirènes des vapeurs se sont tues. L’embarcadère n’accueille plus que les allers-retours du ferry qui assure la liaison avec Dala, village d’où provient l’essentiel de la main d’œuvre qui travaille en ville.
Dala, c’est déjà la campagne. Une ville-village organisée autour de la très colorée pagode Shwe Sayan, qui a la particularité d’abriter une chasse de verre dans laquelle gît un moine au masque d’or.
Les Birmans sont persuadés qu’il a ouvert les yeux il y a une dizaine d’années pour les prévenir de l’arrivée imminente d’une tempête tropicale. Allez savoir… En tout cas, tout doré qu’il est, le gisant est passé complètement à côté du cyclone Nargis qui a ravagé le village en 2008.
En attendant, ici on panse ses plaies. Les milliers de déchets (sachets et bouteilles en plastiques, entre autres) que le cyclone a éparpillés sur les rives chocolat de l’Irrawaddy, servent aujourd’hui de matière première à l’édification de certaines maisons. Car Dala, c’est aussi l’atelier de Chu Chu, un projet associatif qui récolte les ordures dans les rues de Yangon pour de leur donner une seconde vie.
Fiche pratique
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Comment y aller ?
Aucun vol direct entre Paris et Yangon. Services avec correspondances avec de nombreuses compagnies comme China Eastern, Malaysia Airlines, Cathay Pacific, Thai Airways, Qatar Airways, Emirates…
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Où dormir ?
À Yangon, les adresses pour routards se sont multipliées ces 2 dernières années, on trouve à se loger pour un prix raisonnable un peu partout.
- Bikeworld Guesthouse : Martin Ave, guesthouse accueillante à deux pas du lac Inya
- Thanlwin Guesthouse : Y-25 Pyinnyawaddy Estate : une grande maison moderne à l’ambiance conviviale. 75 000 kips max.
- Best Western Chinatown : 127/137, Anawrahta Roa. Pour être au cœur de l’action.
Où manger ?
Si vous avez l’estomac affuté, la street-food du downtown, sur Maha Bandoola Rd est faite pour vous. Sinon, quelques adresses dignes d’intérêt :
- Linkage : 141 Seikkantha St, Downtown. Resto-galerie qui sert une bonne cuisine birmane. Une partie des bénéfices est utilisée pour des projets en faveur des enfants de rue.
- Feel : 124 Pyindaungsu Yeik Tha Rd. Currys, mohingas et autres spécialités birmanes. Très bon marché.
Le Petit Comptoir : 42 Yaw Min Gyi Rd, downtown, Tél. : 09 97 95 24 075. Pour les nostalgiques de la cuisine occidentale…
À voir
Le Yangon Heritage Trust, 22-24 Pasodan St -1er étage, organise des circuits-découvertes qui permettent d’égrainer les anciens bâtiments coloniaux du vieux Yangon. C’est l’occasion de se replonger dans ce qui fut le faste de cette ville, ses ambiances, et de comprendre à la fois l’importance et la singularité qui fait d’elle une ex-capitale pas tout à fait comme les autres.
À Dala, le projet Chu Chu tire son nom en birman du bruit que l’on émet quand on froisse du plastique. Cette association récupère les déchets de Yangon pour leur donner une seconde vie. Selon l’agence de coopération internationale (JICA), plus d’un tiers des déchets de cette ville de plus de 5 millions d’habitants finissent dans la rue ou dans les rivières. Chu Chu – 507 Khaye Rd, Dala Township, Tél. : 09 79 25 82 795.
Auteurs ayant écrit sur Yangon ou la Birmanie en général :
Joseph Kessel – La Vallée des Rubis, folio, 2001
Pierre Loti – Les pagodes d’Or, Kailash, 2003
Somerset Maugham – Un gentleman en Asie, 10/18, 2000
Georges Orwell – Une histoire birmane, 10/18, 2001
Pablo Neruda – Résidence sur la Terre (Entierro en el Este), Gallimard, 1972
Norman Lewis – Terre d’Or, Voyages en Birmanie, Olizane, 2012
Rudyard Kipling – From Sea to Sea, Letters of Travel, 1887/1889
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