Arménie, la preuve par le monastère

23 avril 2009

L’Arménie, on le sait rarement, est le premier pays au monde à avoir officiellement adopté le christianisme, en l’an 301. Repoussant les envahisseurs jusqu’à se tailler de vastes domaines, ses rois ont très tôt favorisé la construction d’édifices religieux. Certaines minuscules églises, encore debout, affichent ainsi un âge canonique ! Vers l’an 1000, des monastères furent bâtis dans les coins les plus reculés de ce pays de montagnes. Trois siècles plus tard ils connurent un bref âge d’or qui vit foisonner l’activité culturelle et artistique. Les omniprésents khatchkars (croix) y ornent chaque mur, chaque paroi. Et les entrelacs courent sur la pierre sculptée, leurs motifs éternellement renouvelés.
Erevan, l’une des premières villes du monde

Au premier coup d’œil, Erevan peine à séduire. Cette ville soviétique, coincée dans une cuvette écrasée de chaleur l’été, serait l’une des plus anciennes au monde ? On peine à le croire. Le long des larges avenues, les immeubles sont pour la plupart sans charme, poussiéreux, leurs ascenseurs sur le point de rendre l’âme. Place de la République, ex-Lénine, le brouhaha froid de la ville cède la place à une impression de grandeur stalinienne, rehaussée de touches orientales. Le lieu a du style, à défaut d’avoir vraiment de la gueule. Les enfants y font des tours de voiture électrique le long des fontaines du musée d’art et d’histoire : 200 Drams (0,50 €) les cinq minutes. Au coin, une terrasse aux fauteuils en osier tend les bras. On s’y affale, terrassé par la canicule. Puis on reprend son chemin, découvrant, presque étonné, un vestige du Erevan passé. C’est une église, une toute petite église : Katoghike. Des Arméniens de la diaspora y baptisent des jumeaux, dans un baptistère vieux de sept siècles où le pope les plonge l’un après l’autre, en chantant, avant de les rendre à leurs parents.
Sur une colline en dehors du centre, les archéologues ont consolidé les ruines de la forteresse d’Erebuni. Tablettes cunéiformes, bouclier de bronze et vestiges de fresques turquoise et jaune, allégrement repeintes, avouent leur âge, enfin : 2800 ans. Le vaste royaume d’Urartu, ancêtre de l’Arménie, s’étendait alors jusqu’à la Méditerranée. Le pays, jouet des grands empires, n’eut de cesse, ensuite, de disparaître pour mieux renaître.
Au Matenadaran, la bibliothèque nationale, plus intéressante que la plupart des musées, le plus ancien manuscrit exposé remonte au Ve siècle. On y voit courir sur le parchemin les rondeurs de l’alphabet créé en 405 par le moine Mesrop Machtots — canonisé pour son invention. Les cochenilles ont fourni le rouge, le cuivre le vert, la lazurite le bleu des enluminures. Dans les réserves dorment près de 10 000 ouvrages similaires.
À l’ombre du mont Ararat

Après, il faut oublier Erevan, sa cascade de marches qui ne mène nulle part, sa statue grandiloquente de Mère Arménie, son effroyable mais nécessaire Musée du Génocide, et mettre le cap vers le phare de toute la nation : le mont Ararat, dont le cône parfait se hisse, auréolé de blanc, jusqu’aux nuages évanescents. Des nuages turcs, pleurent les Arméniens, depuis que l’Union Soviétique octroya ce symbole à l’ennemi en 1921. Malgré un récent rapprochement, à l’occasion d’un match de football, des barbelés hostiles dessinent encore la limite de l’antagonisme.
Indifférent aux querelles territoriales, le monastère de Khor Virap (notre photo) s’amarre au pied de la montagne, sur un terre-plein entouré de vignes. Le lieu a quelque chose de l’image d’Épinal. Son nom signifie « puits profond ». C’est ici, affirme la légende, que saint Grégoire l’Illuminateur, évangélisateur du pays, demeura emprisonné treize longues années au fond d’une oubliette, en compagnie de seuls serpents. Jusqu’au jour où, guérissant miraculeusement le roi Tiridate IV, qui l’y avait fait enfermer, il lui arracha sa conversion et celle de tout le royaume. Une échelle en dévers de 27 marches descend dans le puits, sombre et étouffant. Les fidèles s’y glissent, au prix de tous les efforts, pour prier à l’autel de l’« arménité ». Le pèlerinage effectué, ils se regroupent sur le perron de l’église. Le week-end, on y croise poules et coqs, et des moutons que les jeunes traînent trois fois autour de l’édifice, pour obtenir leur bénédiction. Les agapes suivront, hors les murs.
Un fleuron de l'Unesco

Erevan n’est pas loin et, déjà, la route se cabre en virages. Les montagnes sont là, partout, ondulant sans jamais culminer, ni laisser entrevoir d’issue au regard. Sur les bas-côtés, terrassés par la chaleur, s’entassent les récoltes des potagers et des vergers : cerises rouges et jaunes, abricots, bocaux de miel et de noix confites dans leur bogue, noires comme l’encre. On goûte, on repart chargé, bien au-delà de ce que l’on avait envisagé.
Le ruban de goudron s’achève dans le reclus d’une gorge étroite et sans issue, veillée par le plus prestigieux des monastères d’Arménie : Geghard. Le sanctuaire, classé au patrimoine mondial, s’agrippe entre l’abîme et des falaises creusées de galeries, d’ermitages et de tombes. Saint Grégoire aurait veillé en personne à la création de la première église rupestre. Les fidèles convergent vers la source sourdant dans une grotte, à l’intérieur même du principal sanctuaire, remplissant des bouteilles, des bidons entiers de cette eau sanctifiée. Certains y plongent jusqu’aux pieds, pour éviter de glisser, les plus âgés y dépêchant plutôt leurs petits-enfants, plus agiles.
On poursuit l’exploration vers le tombeau du prince Prosh Xalbakean, veillé par ses armes : deux énormes lions enchaînés aux airs de gros chats et un aigle tenant un mouton dans ses serres. Au-dessus, un timide escalier grimpe vers le rucher, vrombissant, et une autre église troglodytique. Le couloir qui y mène est superbement ciselé de khatchkars (croix) peints en rouge. D’autres, par centaines, recouvrent les parois environnantes.
Mémoire d’Europe aux marches de l’Asie

Le retour vers la capitale exige une halte à Garni. Cet accueillant village, blotti sur le rebord d’une gorge profonde, conserve l’unique témoignage antique du pays : un temple arménien, de facture grecque, financé par les Romains et dédié au dieu solaire Mithra... On ne peut s’empêcher d’y voir l’héritage mêlé des conquêtes d’Alexandre le Grand en Asie, l’ombre des Parthes (Perses) zoroastriens qui gouvernaient alors la région, mais aussi de Néron, l’empereur félon, qui obtint un moment de l’Arménie qu’elle intègre le giron romain. C’était en l’an 66. Le roi arménien Tiridate, défait par les légions, se rendit alors à Rome à cheval, avec femme et enfants, sans oublier une suite de trois mille cavaliers, pour prêter allégeance, contraint et forcé. Néron, magnanime, finança la reconstruction de la capitale rasée (rebaptisée Neroneia !) et, à Garni, celle du temple.
Dressé sur une ancienne acropole, à fleur de précipice, le sanctuaire s’entoure encore en partie d’une muraille cyclopéenne, bien plus ancienne. Vers l’entrée, quelques « pierres de dragon », précurseurs des khatchkars, témoignent de cette ancienneté ; à l’âge du bronze, on les plaçait auprès des sources pour les protéger. Endommagé par un tremblement de terre au XVIIe siècle, le temple a été méticuleusement relevé par les archéologues soviétiques, retrouvant ses 24 colonnes ioniennes, sa cella (sanctuaire) et son toit aux caissons sculptés. Le soir, la lumière dorée du soleil déclinant l’enrobe majestueusement, avant que la nuit ne le précipite dans l’oubli. Reste à rentrer, dans un vieux bus poussif.
Au nord, les gorges de la Debed

On ne saurait visiter tous les monastères d’Arménie. Ils sont innombrables et beaucoup, inaccessibles, ont été abandonnés au fil des siècles. Ainsi à Kobayr, sur le flanc nord de la vallée de la rivière Debed, au nord du pays, en chemin vers la Géorgie. Un sentier muet, sinuant entre les maisons et les soues à cochons d’un bourg oublié, se hisse jusqu’aux arbres et aux murs éventrés, découvrant un Christ ressuscité dans le chœur ouvert aux vents. En aval, le monastère d’Achtala est également silencieux, même s’il a conservé son toit. Ses murs, exceptionnellement, sont couverts de fresques superbes, qui menacent chaque jour de s’effondrer.
Vivants, ceux-là, les monastères de Sanahin (notre photo) et Haghpat s’amarrent sur le versant opposé. Fondés au Xe siècle par la reine Khosrvanouch, à dix années d’intervalle, ils s’enorgueillissent d’avoir abrité bibliothèque, scriptorium, école de médecine. À leur apogée, quelque 500 scribes, théologiens et érudits y vivaient. Le premier se serre au-dessus du village éponyme, adossé à un cimetière verdoyant où foisonnent les fleurs des champs et de grands tilleuls sévères. Dans l’église de la Sainte Vierge, on trébuche sur les tombes vénérables de moines aux visages ronds comme la lune. Des animaux peuplent les chapiteaux. Et, à l’arrière, sur le pignon oriental, un discret bas-relief dédicatoire, haut perché, montre les deux fils de la reine, Smbat et Gurgen, tenant entre eux la maquette du sanctuaire.
Au sud, entre steppe et désert

Au creux des montagnes pelées s’écoule une rivière fluette, alimentant des vignes, des vergers de pêchers (rustiques) et d’abricotiers. Dans un cirque immense aux falaises de feu, voici Noravank, le plus beau, peut-être, de tous les monastères d’Arménie. L’un des plus tardifs (XIIIe-XIVe), il se pose sur un vague replat, ses deux églises endormies ornementées de khatchkars d’une finesse exquise, d’entrelacs aux motifs incroyablement imbriqués et de portails sculptés. Sur le sol, comme dans la chapelle latérale, d’étranges pierres tombales se détachent, griffées d’hommes-lions.
La route du Sud connaît un trafic intense — pour autant qu’il puisse l’être en Arménie. Les camions citernes iraniens y défilent, tantôt au pas de l’escargot, tantôt au triple galop, négligeant les risques à couper court et les ruches qui s’éparpillent là-haut, tandis que le désert s’estompe et que la steppe s’impose. Quelques heures encore et une nouvelle gorge se creuse, sur le chemin cabossé du plus méridional des monastères d’Arménie. Tatev, sanctuaire frontière, limite objective de la chrétienté, achève le voyage en superlatifs, en épingles à cheveux, en nids de poules encore plus grands (reste-t-il vraiment du goudron ?), en paysages vertigineux. Là-haut, sur le rebord de la falaise, le sanctuaire fortifié défie l’apesanteur. Coiffant une colonne haute de huit mètres, un joli khatchkar ajouré veille : il serait capable de prévoir les séismes, permettant d’évacuer à temps...
Infos pratiques

Climat
L’Arménie est soumise aux rigueurs d’un climat continental. L’hiver est froid, relativement peu enneigé à Erevan mais davantage au nord, tandis que l’été voit jour après jour le soleil briller et le thermomètre dépasser les 30 °C. Au sud, un climat semi-désertique prévaut.
Arriver-Quitter
- Pour rejoindre Erevan, les options sont limitées. Air France propose le seul vol direct, qui est aussi le seul atterrissant de jour. Les autres compagnies (Aeroflot, Austrian, Czech, Lufthansa) semblent préférer les arrivées au milieu de la nuit... Prix à partir de 400 € l’aller-retour.
- Sur place, on se déplace principalement en marchroutni, des minibus à la conduite parfois cavalière, en bus (vieillots) ou en voiture de location. Un 4x4 est préférable, particulièrement pour rejoindre les monastères les plus isolés, mais pas obligatoire en été.
Où dormir ?
En juillet et en août, les chambres ont vite fait de se remplir, surtout à Erevan. Mieux vaut alors réserver. Évidemment, les prix ont tendance à être plus élevés que si l’on se présente au dernier moment... Les chambres d’hôtes sont peu nombreuses, mais on en trouve un peu partout. Certains particuliers proposent même d’héberger les visiteurs qui leur demandent conseil ! Les prix comprennent parfois le petit déjeuner et/ou le dîner. À discuter, en fonction de la durée du séjour.
Centrale de réservation d’hôtels (en anglais): www.visitarm.com
À Garni : Chez Yvette, une des seules pensions de famille d’Arménie où vous serez accueillis en français !
Ceux qui voudraient s’aventurer au Haut-Karabakh contacteront Armen Rakedjian un franco-arménien qui réside à Shoushi.
Adresse : armen_shoushi@nk.am
Liens utiles
www.armeniainfo.am
Le principal site dédié au tourisme en Arménie (en anglais), avec une liste des transports détaillée et remise à jour, fort pratique.
www.armenews.com Le site de l’intéressant magazine Nouvelles d’Arménie publié en France.
www.tacentral.com Tour Armenia propose une quantité d’infos utiles (en anglais). On peut télécharger des guides très complets, région par région.
www.armeniapedia.org L’encyclopédie arménienne en ligne (en anglais), très complète, fonctionnant sur le modèle de Wikipedia.




















