Jordanie, sur la piste de Lawrence d'Arabie

Claude Hervé-Bazin
À l’extrême sud de la Jordanie, le désert de Wadi Rum est l’un des endroits les plus envoûtants de la planète. S’étendant sur 70 kilomètres, ses dunes variant du rouge à l’orange sont bordées de sommets de granit culminant à 1 850 mètres. Sculpté par l’eau et le vent, ce labyrinthe de monolithes est le résultat spectaculaire de trente millions d'années d’érosion.

Le Wadi Rum est le royaume des bédouins, ces seigneurs du désert. Ce peuple semi-nomade y perpétue son traditionnel sens de l’accueil, ajoutant au sublime du lieu une touche d’humanité. C’est dans le sable du Wadi Rum qu’un héros mythique, Lawrence d’Arabie, imprima son épopée. Et c’est près du Wadi Rum que fut bâtie Pétra, cette ville de légende.
Préparez votre voyage en Jordanie avec nos partenaires
Plus de services

Le Wadi Rum, royaume des bédouins

Patrick de Franqueville
De tous les déserts, le Wadi Rum n’est ni le plus grand, ni le plus connu. Protégé par une réserve naturelle étendue sur 720 km2, le territoire est ponctué d’un chaos de hauts sommets de grès et de granite culminant à plus de 1 700 mètres d’altitude. On l’appelle parfois aussi « Vallée de la lune » pour son aspect nu, mais c’est une lune autrement plus colorée !

Les roches, émoussées par l’érosion depuis des millénaires, s’évaporent peu à peu en sable, constituant des dunes tantôt rosées, tantôt orangées ou rougeoyantes. Le vent, le gel ont contribué à sculpter la pierre, dessinant par endroits des arches comme suspendues dans le ciel.

Domaine des Bédouins, le Wadi Rum est un désert vivant. On y croise des troupeaux de moutons gardés par de jeunes bergers, qui se font un devoir d’inviter les étrangers de passage sous leur tente, pour prendre le thé ou le café. La tradition veut que l’on en boive trois tasses : la première pour l’âme, la seconde pour l’épée, la troisième en l’honneur de l’hôte.

Lawrence d’Arabie, l’archéologue devenu agent de liaison, puis espion au service de la Reine lors de la Première Guerre mondiale, connaissait bien ce peuple, qui l’adopta et en fit son héros de la lutte contre les Ottomans. C’est ici, dans le Wadi Rum, qu’il avait établi son quartier général.

Bivouac bédouin

Claude Hervé-Bazin
Les mains léchées par les flammes, Ali pose délicatement sur le tas de brindilles incandescentes une bouilloire cabossée fardée de suie. Le bois crépite, la fumée monte, pour se perdre immédiatement dans le crépuscule naissant. La chaleur est la bienvenue : si les derniers rayons du soleil illuminent encore les hautes parois orangées du djebel voisin, au fond du wadi, la nuit et le froid s'installent déjà. Les roches dominant la vallée, les dunes chétives, les rares buissons de broussailles, tout se mêle par instants sous le souffle tourbillonnant du vent.

De deux doigts habitués, Ali nettoie les verres d'un peu de cendres, les essuie du bout de son chèche. Le thé bout. Tout semble figé ; le temps est comme suspendu. Tout juste perçoit-on au loin l'ombre de moins en moins nette d'un berger, une vague mouvante de moutons regagnant un campement devenu invisible. Plus près de nous, deux dromadaires se frôlent, presque avalés, désormais, par la nuit envahissante.

En quelques instants, les dernières lueurs violacées s'évanouissent. Seuls demeurent les soupirs irréguliers des rafales. Brisant le silence, le thé brûlant, adouci de sucre et aromatisé de sauge, s'écoule en cascade dans les petits verres, qu'Ali a calés dans le sol meuble. Le liquide réchauffe le corps tandis que la voûte céleste, profitant de l'absence de la lune, s'allume comme une guirlande de Noël.

La vie des bédouins : honneur et simplicité

Claude Hervé-Bazin
Certains aspects du quotidien poussent à croire que la vie des Bédouins n’a pas changé. C’est en partie vrai. La structure tribale de ce peuple éparpillé à travers les déserts du Moyen-Orient est restée la même. L’adage dit bien les priorités qui régissent leurs affiliations : « Moi contre mon frère, mon frère et moi contre mes cousins, mes cousins et moi contre les étrangers »… Le noyau dur du groupe reste la famille, associée à la tente qu’elle partage. Une tente coupée en deux : magad des hommes, où sont reçus les invités, maharama des femmes. Au-delà, il y a les communautés d’intérêts : goum (plusieurs familles réunies) et groupe tribal.

La vie des Bédouins est traditionnellement régie par trois piliers : honneur, hospitalité et bravoure. On pourrait y ajouter la modestie. Chants, danses, poèmes, oui, mais nul falbala inutile dans ce milieu hostile, où la survie était le seul véritable sens de la vie. Une coutume en témoigne peut-être plus que toute autre. Autrefois, les défunts étaient inhumés dans des tombes toutes simples et leurs vêtements étaient posés dessus, pour qu’ils puissent resservir à un voyageur sans ressources…

Aujourd’hui, l’hospitalité a dû s’accommoder de l’accroissement continu du tourisme et de l’introduction de services payants. La bravoure est moins requise qu’à l’époque des escarmouches fréquentes entre tribus — mais reste d’actualité, par exemple, pour endurer la douleur de la circoncision.

L’honneur est finalement le plus intact des préceptes. Pour s’en acquitter, le chef de famille doit avant tout veiller sur ses propriétés (les transgressions territoriales étaient jadis source de conflits sans fin) et sur l’honneur des femmes. Depuis la sédentarisation, il fait aussi partie de ses attributions de contribuer au bien-être de la communauté.

Méharée

Claude Hervé-Bazin
6h30, le lendemain : engourdis par le froid de la nuit, nous nous extirpons de nos duvets tandis que le soleil grimpe doucement au-dessus de l'horizon. Les mêmes feux sacrés que la veille colorent le Wadi Rum, plus jaune ce matin, légèrement voilé par un ciel laiteux. Ali est parti chercher les dromadaires, que les entraves n'ont guère empêché de se déplacer à leur guise, tressautant de touffes d'herbes en buissons secs. Le thé avalé, nous enjambons nos montures. L'équilibre manque encore et lorsque la bestiole redresse son postérieur, l'impression de chavirer reste totale. À peine le temps de songer à passer par dessus bord et la voilà qui lève d'un coup sec ses deux pattes antérieures ; l'équilibre, tout précaire, est retrouvé.

Deux heures plus tard, l'intérieur des cuisses endolori par le frottement de la selle, nous marchons à côté des animaux. La chaleur est déjà écrasante. Nous traversons une vaste étendue de sables poudreux, formant comme une mer de dunettes à peine dessinées. Les pistes imprimées par les 4x4 se croisent et s'entrecroisent, se perdent et réapparaissent. Au loin, des rochers de grès rosé sculptés par les vents, les rares pluies et le gel, se dressent comme des îlots abandonnés.

Sur les hauteurs, finalement, se dessine la ligne improbable d’un doigt suspendu dans les airs : l’arche naturelle de Burdah, l’une des plus hautes au monde (35 mètres). Les plus téméraires osent grimper dessus pour la photo souvenir. À proximité, d’autres arches : Um Fruth, Wadack. Et, sur l’autre versant du wadi El Khishkhashah, une masse sombre. Dans cette masse, une fente : le Petit Siq de Khazali, un défilé si étroit qu’il semble se fondre dans la roche. Des formes humaines primitives courent sur ses parois. Mieux, elles semblent en surgir, en relief.

Pétra, un empire au cœur du désert

Claude Hervé-Bazin
Ailleurs, d’autres rochers se couvrent d’autres pétroglyphes, représentant dromadaires, chasseurs et guerriers ciselés au IIe ou au IIIe siècle de notre ère par les nomades Thamudes, originaires de la péninsule arabique. De grandes caravanes venues de la mer Rouge et du Hedjaz (nord-ouest de l’actuelle Arabie Saoudite) transitaient alors par le Wadi Rum, en route vers Pétra, la cité phare des Nabatéens, porte du Moyen Orient. Dans leurs bagages, soieries et épices indiennes débarquées des boutres, myrrhe et encens yéménites et omanis.

Originaires d'Arabie, les Nabatéens, une tribu semi-nomade, fondèrent leur capitale au cœur d'une cuvette cernée de montagnes. Loin de tout, mais située au confluent de toutes les routes commerciales, la cité prit rapidement de l'ampleur. Par la Route des Rois, qui cheminait entre les sommets dominant la mer Morte, les caravanes gagnaient ensuite la Syrie, ainsi que le port de Gaza sur la Méditerranée.

Pétra prospéra, indépendante d'abord, romaine ensuite. Durant près de quatre siècles, elle prospéra si bien que les pauvres y étaient déconsidérés et les riches sanctifiés… Dans le grès et le calcaire tendres aux couleurs rose ou ocre, les opulents Nabatéens creusèrent et ciselèrent des palais, des tombeaux magistraux. Puis l'impensable se produisit : victime de séismes et du déplacement des voies commerciales, la « cité rouge rosée, presque aussi vieille que le temps » — selon les mots du poète anglais Dean Burgen —sombra dans l'oubli.

En dehors des gravures, les Nabatéens et leurs contemporains n’ont laissé que peu de vestiges dans le Wadi Rum. Tout juste trouve-t-on dans la vallée, près de Rum, les vestiges d’un temple dont ne subsistent guère que des bases de murs et de colonnes — avec, tout au plus, quatre ou cinq tambours empilés.

L’épopée de Lawrence d’Arabie

Claude Hervé-Bazin
En 1914, un certain Thomas Edward Lawrence, infatigable jeune archéologue de 26 ans, arpentait ces mêmes étendues sauvages pour le compte de l'Université d'Oxford. Le pays était alors aux mains de la Turquie, qui le négligeait ouvertement, sans manquer de réprimer les nationalistes arabes.

Adoptant le costume bédouin, Lawrence d'Arabie — c'est bien de lui qu'il s'agit — les rejoignit dans leur combat après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, menant aux côtés du prince Fayçal Ben Hussein des raids sur les lieux les plus stratégiques : postes de garde, ponts, dépôts de munitions, ligne de chemin de fer du Hedjaz qui reliait Damas à Médine en contournant de près le Wadi Rum. Il sauta plus d'une fois, mais ses voies demeurent, conduisant au néant sableux du désert.

Victorieux d'Aqaba, blessé, capturé, torturé, « l'émir dynamite », comme le surnommèrent ses amis bédouins, les emmena jusqu'à la victoire finale, devant Damas, en octobre 1918. Quatre ans plus tard, il brodait son propre mythe dans un livre, Les sept piliers de la sagesse, peignant son attachement profond et quasi mystique au Wadi Rum. Déjà, à cette époque, les Bédouins, passés d’un colon à l’autre, avaient perdu leurs illusions d’indépendance.

Les Sept Piliers de la Sagesse

Patrick de Franqueville

À parcourir le désert, on rencontre plusieurs lieux attachés au souvenir de Lawrence. Il y a d’abord l’emblématique Djebel Rum (1 734 mètres, photo), une belle pyramide de roche veillant sur le village, surnommée Les Sept Piliers de la Sagesse… Deux de ses sept piliers ont été largement érodés, mais les cinq autres se découpent encore nettement — désormais terrain de jeu favori des amateurs d’escalade.

Difficile d’échapper, au pied de la montagne, au « puits de Lawrence » (une source), où l’aventurier anglais et ses compagnons abreuvaient leurs dromadaires et se baignaient à l’occasion. Plus loin, près du pont naturel de Wadack, il y a la « maison de Lawrence », dont les deux malheureux pans de murs s’arriment à une paroi rocheuse. Rien d’incontournable dans l’un ou l’autre endroit. Juste le souffle de la légende, entretenu dans l’inconscient collectif, depuis 1962, par l’épopée cinématographique — plus ou moins réaliste — de Peter O’Toole en Lawrence d’Arabie…

Ce dernier soir, comme lui, nous dînerons sous la tente. Dans un grand plat entouré de coussins, un mensaf fumant nous attend : mouton servi sur un lit de riz et de pignons de pins, le tout recouvert d'une sauce au lait fermenté. Un siècle plus tard, l'accueil reste aussi courtois, le mythe entier.

Fiche pratique

Claude Hervé-Bazin
Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Jordanie.

Office du tourisme de Jordanie

Pour s’y rendre

L’aller-retour pour Amman revient à 400 - 500 € environ. Un poil plus cher en vol direct avec Air France et avec Royal Jordanian.

Climat

Le Wadi Rum appartient à un climat de zone désertique typique, avec une forte amplitude entre températures diurnes et nocturnes (de l’ordre de 10 à 20 °C). Il peut faire très froid la nuit en hiver, au point de voir parfois la neige tomber sur les plus hauts sommets, et très chaud le jour en été (jusqu'à 45 °C à l'ombre, mais allez donc trouver de l’ombre !). Les saisons intermédiaires, l'automne en particulier, sont les plus agréables pour un voyage dans la région.

Sur place

Au Wadi Rum, on trouve un Visitor Center avec Rest House géré par le gouvernement. On peut y loger et y louer les services d’un guide bédouin, de son 4x4 ou de ses animaux (tarifs affichés). On peut aussi y organiser une nuitée sous une tente bédouine (avec repas). Beaucoup de visiteurs campent ou bivouaquent dans le désert pour pouvoir assister au coucher et au lever du soleil.

À savoir

Près des deux tiers des Jordaniens parlent l'anglais.

Incursion au XXIe siècle

Chaque été, depuis 2002, les ravers les plus accros mettent le cap sur le Wadi Rum pour une fiesta électro sous les étoiles ! Le festival porte bien son nom : Distant Heat. On arrive le soir et on plie bagages à l’aube. L’édition 2010 s’est tenue à Aqaba, mais la prochaine reviendra peut-être dans le Rum.

Liens utiles

Psst... En plus, il y a un cadeau à l'inscription à nos newsletters !

Le meilleur de nos reportages, idées et carnets de voyage

Réductions, gratuités & actualités voyage à ne pas manquer

Bons plans voyage Jordanie