Jamaïque, au pays de Bob Marley

27 décembre 2016

La grande Jamaïque trimbale avec elle un cortège d’images, dominé par la figure tutélaire d’un homme : Bob Marley. Le reggaeman planétaire, aux chansons universelles, a chanté une île enferrée, naviguant entre fantômes du passé esclavagiste et promesses d’une aube future.
On vient aujourd’hui du monde entier en Jamaïque, où la ganja est désormais légalisée, sur les traces du grand Bob. En chemin, on découvre une terre pétrie de douleurs où la vie reste un combat. Avec, en toile de fond, une nature violemment contrastée aux relents d’Éden, façonnée à grands coups de montagnes, de végétation tropicale, de rivières idylliques et de chutes d’eau.
Au-delà, les plages (pour la plupart honteusement privées...), l’affairement insouciant des marchés, les dernières plantations et les vestiges architecturaux de la colonisation anglaise se livrent sur fond de jours immobiles.



Trench Town, le quartier de Bob Marley

Creuset de la Jamaïque moderne, Kingston n’est pas une belle ville. Pire, elle est immensément laide, étendue sur des kilomètres, entre un front de mer pathétique et le cordon sanitaire sublime des Montagnes Bleues. Si le plan est tiré au cordeau, les rues sont sales et les barbelés s’entrelacent sur des murs hostiles. « Concrete jungle » chantait Bob Marley pour parler de cette fourmilière et du quartier pauvre où il grandit – Trench Town.
C’est sur ces terres, abandonnées à la fin du 19e s par un planteur irlandais, que commence l’itinéraire, dans l’ombre de ces exilés ruraux venus chercher un peu d’espoir en ville. Bidonville, Trench Town devint complexe de logements sociaux à 12 shillings le mois, avant de virer ghetto pur et dur lors des combats de rue opposant PNP (People’s National Party) et JLP (Jamaica Labour Party) au lendemain de l’indépendance…
« Can anything good come out of Trenchtown ? » dit la chanson. Dans les sixties, ska, rocksteady puis reggae s’emparent du quartier, produisent des musiciens à la pelle qui, tous, tirent le diable par la queue. Quelques-uns en sortiront, tardivement. Un demi-siècle plus tard, persiennes fatiguées sur murs décrépis, cadavres de bagnoles, fumeurs de pipe hagards et shoot-outs (fusillades) entre gangs peignent un triste portrait.
Et, autour du Culture Yard, – la maison où Bob Marley habita avec sa mère en débarquant du nord de l’île –, la force de l’entraide se mêle à la résignation. On y voit l’épave du combi des premières tournées. Un lit. Une cuisine de fortune. Et, dans une vitrine, la guitare du Trench Town Rock.
Marleymania à Kingston

Rares sont ceux qui s’aventurent aujourd’hui à Trench Town. Too dangerous ! En revanche, au 220 Marcus Garvey Drive, à l’ouest du Downtown, on visite le grand hangar jaune du Tuff Gong International Studio, le label fondé en 1970 par le great man himself pour s’affranchir des exigences et appétits des producteurs… Les presses d’époque y crachent encore des vinyles (en vente) dans une authentique ambiance d’usine !
Le studio, devenu l’un des plus importants des Antilles, accueille aussi bien stars mondiales que jeunes groupes – pour le même prix (bas) voulu par Bob. Pierpoljak est un assidu, et ces murs ont aussi vu défiler Alpha Blondy, Youssou N’Dour, Sinead O’Connor, Snoop Dog et, bien sûr, Ziggy Marley et ses Melody Makers (le lieu appartient encore à la famille).
Seconde étape du tour, la maison-musée de Bob Marley, rachetée en 1973 à son producteur, s’amarre sur le flanc de la grosse Hope Road. Tout autour, les murs se couvrent de fresques. Marcus Garvey, le premier théoricien (jamaïcain) de la libération des Noirs y tient compagnie à Bob, éternellement souriant, et à l’icône Hailé Sélassié, l’empereur d’Éthiopie déifié malgré lui par les rastafaris…
Derrière le parking, les fumeurs de ganja tirent leurs taffes in memoriam. Et l’intérieur ? Un petit studio, une série de pièces vides tapissées de coupures de presse, disques d’or et de platine, quelques costumes et la chambre du maître, avec son bonnet rasta sous cloche… Un bon business à 25 US$ par tête de pipe.
Blue Mountains, la route du café

Au-dessus du marasme de la ville basse, les quartiers chic de Kingston se hissent sur les basses pentes des Blue Mountains – la principale chaîne de montagnes jamaïcaine, qui occupe le tiers oriental de l’île.
Un mince ruban de goudron mangé par la végétation tournicote vers cette débauche de sommets tapissés d’une forêt incroyablement luxuriante. En chemin, elle franchit des ponts étroits sous lesquels cascadent les eaux, des bananeraies, de pauvres maisonnettes perchées, des stands de fruits en tôle ondulée, des bars en rouge-jaune-vert dégueulant du reggae.
La route survole bientôt l’amphithéâtre de Kingston. La distance entre le littoral et le Blue Mountain Peak (2 256 m), point culminant du pays, n’est que de 16 km à vol d’oiseau : suffisamment peu pour que la pente se révèle être l’une des plus raides au monde !
Là-haut, dans des températures plongeant souvent sous les 10 °C, les nuages éventrés libèrent chaque année 5 à 7 m d’eau… Les randonneurs s’y attaquent sur 1 ou 2 jours de rude montée depuis le Forres Park Lodge, jusqu’à atteindre la forêt naine des sommets, engoncée de brume.
Le climat est idéal pour le café Blue Mountain, réputé pour son arôme chocolaté. Introduit sur l’île depuis la Martinique au 18e s, il n’est cultivé que sur de petites parcelles. Résultat : sa rareté lui vaut d’être l’un des plus chers au monde (50$/kg)… Dans les replis montagneux poussent aussi des potagers bios et l’une des meilleures marijuanas du monde – sur laquelle veillent amoureusement quelques familles rastas.
Port Royal, QG pirate

La grande baie de Kingston, où 500 navires pourraient jeter l’ancre, est fermée au sud par une péninsule au long doigt de capitaine Crochet. L’aéroport international s’amarre à mi-chemin laissant, tout à l’extrémité, l’empilement poussiéreux des rues de Port Royal.
Si rien ne le laisse présager au premier coup d’œil, on trouvait ici au 17e s le plus riche et le plus peuplé des ports anglais d’Amérique (8 000 hab.) ! Dans ses veines : le sang de forbans, boucaniers, prostituées et chercheurs de bonne fortune accourus des trois océans pour écumer les Caraïbes.
Un bâtiment sur quatre, dit-on, était alors un bordel ou une taverne – où l’on servait le kill-devil, du rhum arrangé à la poudre à canon ! À la tête de « la ville la plus dépravée de la Chrétienté » : Henry Morgan, pirate, corsaire et bientôt gouverneur de la Jamaïque, carrément adoubé lord de Sa Majesté.
Punition divine ou simple désastre géologique, 4 ans après sa mort, en 1692, un puissant séisme liquéfie la langue de sable sur laquelle cette Gomorrhe des tropiques est bâtie, avalant hommes et édifices. L’essentiel de la population trépasse, et la ville s’enfonce aux deux tiers sous l’eau (où elle se trouve toujours), tombe de Morgan incluse.
Dans le cimetière de l’église St. Peter’s, des épitaphes à la tête de mort témoignent encore du cataclysme. Des six forts de l’époque, un seul a survécu. Quant à « l’étourdissante » Giddy House, toute penchée, elle a basculé sur le côté lors d’un autre séisme, en 1907…
Portland, porte du paradis

Quittant Kingston par le sud-est, la route 4 collectionne les points de vue marins et les nids de poules. On y slalome hardiment dans une pauvre campagne aux relents haïtiens, d’où quelques pistes hagardes s’enfilent vers les rares spots de surf jamaïcains.
Passé les tapis de boue épousant la mangrove de Port Morant Bay, les alizés, soufflant du nord-est, commencent à déverser leurs arrosoirs quotidiens. Les broussailles disparaissent, laissant place à une jungle touffue infiltrée de bananeraies, de carrés de canne à sucre et d’arbres à pain. Ils ont été amenés au 18e s du Pacifique pour nourrir les esclaves à bon compte.
Un discret panneau, à gauche, indique Reach Falls. Plusieurs kilomètres suivent, dans un décor d’éden hésitant entre nature et culture. Au flanc d’une cocoteraie, une famille rasta vend ses noix, fraîches, à 100 J$ (0,75 US$). Payantes, comme tous les sites naturels de l’île, les chutes ne sont pas très hautes, mais superbes ; on s’y baigne sous le panache rafraîchissant d’une cascade joyeuse sertie dans un écrin tropical d’anthologie.
La paroisse de Portland, disent les Jamaïcains, est la plus belle de l’île. Boston Beach, saoulée de reggae et de vendeurs de weed (herbe), à 5 US$ l’entrée, précède Frenchman’s Cove (10 US$), une délicieuse plage recroquevillée entre l’embouchure d’un rio magique et un promontoire rocheux chapeauté de végétation. Pas trop loin de Port Antonio, Winnifried Beach fait (pour l’instant) exception : enfin une plage publique !
La côte touristique : tournez-lui le dos !

La côte centrale fait dans le tourisme de masse. À Ocho Rios, à Montego Bay, les plages et le front de mer ont disparu sous l’assaut des complexes hôteliers et des boutiques. Les centres et les banlieues se barricadent par peur de la délinquance. En toile de fond, ziplines (tyroliennes), zoos et parcs à dauphins (swim with the dolphins) vendent leur part de rêve tropical aux croisiéristes. Même Oracabessa, où vécut longtemps Ian Fleming, et sa minuscule James Bond Beach sont une déception.
Il reste toutefois un arrière-pays luxuriant, truffé de rivières sauvages. Voilà bien le plus beau de la Jamaïque : ces paysages de matin du monde, fruits du relief karstique de l’île, où la végétation exubérante le dispute à la chanson de l’eau.
On peut zapper la descente en radeau de bambou (avec sièges !) de la Rio Grande River et les Dunn’s River Falls envahies au point que l’on s’y donne la main en chaîne humaine pour remonter son lit.
Quelques pépites, malgré tout... Aux Island Gully Falls, on joue au Robinson ou à Tarzan pour une séance de canyoning brut, descendant la rivière de cascatelle en chute, jusqu’à rejoindre le superbe Blue Hole, au bassin émeraude laiteux. Moins ludique mais plus jardin : le Shaw Park Gardens & Waterfall, tout en marches, croulant sous les balisiers pourpres, les oiseaux-de-paradis, pandanus et anthuriums.
Côte nord : au pays de la canne à sucre

La côte nord, c’est aussi le pays de la canne à sucre, coffre-fort de la Jamaïque coloniale. Ne disait-on pas, au 18e s, que la région était la plus rentable au monde ? Dès les années 1830, chaque domaine y possédait en moyenne 150 esclaves… Que reste-t-il de cette époque ? Plusieurs plantations aux demeures bicentenaires, dont certaines ont ouvert leur domaine aux balades en quad, à cheval et ziplines.
Passé Ocho Rios, le musée de la Seville Great House met en lumière le sort tragique des esclaves, avec reconstitution de cases. Dans les terres, le Hampden Estate (1753) continue de distiller le rhum. Et, près de Falmouth, la Greenwood Great House se perche sur les hauteurs, figée dans le temps au sein de son jardin fleuri, avec ses vieux portraits, son polyphone allemand, ses deux fantômes et sa longue vue pour observer le mouvement des navires.
Plus près d’Ocho Rios, Rose Hall se dresse au bout d’une longue allée rigide. Largement réinventée par son actuel propriétaire américain après 130 ans d’abandon, elle fut l’une des plus grandes, avec plus de 2 400 ha, 2 000 esclaves, 365 fenêtres, 52 portes et 12 chambres.
On y raconte l’épopée de la white witch, Annie Palmer, fille orpheline de planteurs d’Haïti, initiée par sa nounou au vaudou, qui épousa l’héritier de Rose Hall et s’en débarrassa 6 ans plus tard en l’empoisonnant… avant de faire de même avec son deuxième mari (poignardé), puis son troisième (étranglé) ! Ses esclaves, complices obligés, furent à leur tour assassinés.
Cap à l’ouest, cap au sud

Le bout de la Jamaïque n’est plus bien loin. Une bonne grosse heure de route et voilà Negril, troisième station balnéaire du pays, étalée entre les 6,5 km de l’emblématique Seven-Mile Beach, et les falaises de West End, où les hippies des Seventies ont laissé la place aux buveurs de bière attroupés au Rick’s Café pour le saut de l’ange.
À vrai dire, la côte sud a plus de charme, surtout du côté de Treasure Beach, où les vendeurs d’herbe et de bibelots, toujours trop insistants, se volatilisent enfin. Ici règnent la débonnaire Charmaine vendant « la Red Stripe la plus fraîche de la ville » derrière le comptoir en bois de son Blessed shop et les parties de dominos endiablées sous l’auvent de palme d’Eggy’s. Jerk chicken incendiaire, lobster ou conque grillée, bercés par le ressac sur l’étroite bande de sable gris, qui dit mieux ? On s’oublie ici un jour, deux jours, toujours.
Pas bien loin à l’est, à Lover’s Leap, les monts Santa Cruz dévalent d’un coup vers la mer, offrant un panorama à des kilomètres à la ronde. À 530 m au-dessus des eaux, le phare règne ici en maître.
Demain, il sera temps de mettre le cap au large, sur les eaux turquoise, en compagnie des dauphins, pour aller s’amarrer aux pontons de fortune du Pelican Bar, tout de bric, de broc et de bois flotté. Drôle de troquet, arrimé à un imperceptible écueil, au défi des ouragans ! Difficile de faire plus frais : le poisson grillé est pêché au pied des pilotis… Mais rien n’interdit de chausser un masque pour aller le titiller en live.
Fiche pratique
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Comment y aller ?
Il n’existe aucun vol direct vers la Jamaïque depuis les pays francophones d’Europe. Le plus simple (et le moins cher) est en général de transiter aux États-Unis avec une compagnie américaine. Autre option : rejoindre Kingston depuis l’île franco-hollandaise de Saint-Martin avec le vol bihebdomadaire de Caribbean Airlines.
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Se déplacer en Jamaïque
En Jamaïque, on circule principalement grâce aux taxis collectifs, très abordables. Il existe toutefois aussi un service de bus rapides reliant Kingston, Ocho Rios, Port Antonio, Montego Bay et Negril (Knutsford Express).
Pour le reste, l’idéal est encore de louer une voiture, essentielle pour rejoindre chutes, plantations et plages si l’on ne veut pas devoir payer (très cher) des taxis à tout bout de champ. Attention cependant : les loueurs sont très tatillons.
Climat
La meilleure saison pour se rendre en Jamaïque est l'hiver, de novembre à avril, lorsqu’il fait le plus souvent beau. L’été est chaud, humide et étouffant, avec la possibilité de voir des cyclones débarquer entre août et octobre.
Hébergement
En Jamaïque, l’hébergement est globalement trop cher pour la qualité offerte. Les économes se tourneront vers les quelques AJ privées (à Kingston surtout) et les guesthouses, plus ou moins bien tenues, les autres vers les appartements de location ou les hôtels haut de gamme, de qualité mais où les tarifs peuvent s’envoler… Les hôtels intermédiaires ne sont généralement pas d’un très bon rapport qualité-prix.
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Liens utiles
Le site officiel du tourisme en Jamaïque (en anglais) : www.visitjamaica.com
Géographie, histoire, personnalités, cuisine, activités, etc. (en anglais) : www.jamaica-no-problem.com
Un rare site francophone dédié à la Jamaïque : www.planetejamaique.com
Pour tout savoir sur la visite du studio et du musée Bob Marley www.tuffgong.com/tuff-gong-tours et www.bobmarleymuseum.com
Devon House Jamaica www.devonhousejamaica.com Située à Kingston, cette belle propriété aux allures de plantation a été bâtie par le premier millionnaire noir de Jamaïque (fin 19e s). Ouverte à la visite, elle s’entoure d’un mini centre-commercial rétro avec resto, glacier et boutiques d’artisanat.
Foress Park www.foresspark.com Le lodge à partir duquel on s’attaque au sommet du Blue Mountain Peak.
Les deux principales distilleries de rhum jamaïcaines ouvertes à la visite : www.hampdenrumcompany.com et www.appletonestate.com
Plantations de la côte nord-ouest. www.greenwoodgreathouse.com et www.rosehall.com


















