Ibiza Off

Eric Milet
par Eric Milet

13 avril 2012

Eric Milet
Tout le monde connaît Ibiza et Ibiza connaît tout le monde. Surtout depuis qu’une jeunesse planétaire – plus ou moins branchée, plus ou moins jet-set –, en a fait sa destination fétiche pour étancher sa soif de fête. On en oublierait presque les enfants de la beat generation de la fin des années 1960 et, bien avant eux, les véritables instigateurs du mythe, ces intellectuels des années 1930 à 1950 comme Walter Benjamin, Camus, Prévert...

Retour en arrière, donc… Qui connaît vraiment l’antique Ibossim (l’actuelle Eivissa), patrie de Bès, dieu égyptien de la fête et de la danse, vénéré par les Puniques ? Qui mieux que Diodore de Sicile a su décrire la plus grande des Pityuses (littéralement l’île aux pins), toute en collinettes et en criques jolies ? Et que dire de l’île voisine de Formentera, l’antique Ophiussa (l’île aux serpents) des Grecs, appelée Fromentaria (l’île au blé) par les légions romaines ?

Qui ne rêve de faire un jour trempette dans les eaux cristallines des criques d'Ibiza ? D’expérimenter l’alliance séculaire entre nature et culture, si souvent plébiscitée par les artistes en quête d’horizons nouveaux ? Le petit Eden naturel ibicenco existe encore à côté de la terre promise des clubbers. Et là, pas besoin (forcément) de paradis artificiel pour décoller. Ibiza Off, c’est par ici…
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Un peu d’Eivissa dans les oreilles…

Eric Milet
15 heures, porte d’entrée principale de Dalt Vila, la ville historique d’Eivissa (photo). Les derniers clubbers abandonnent les tables de leur croissanterie fétiche au cagnard de la place du marché. C’est pas tout, si on veut tenir la semaine, faut rentrer se coucher !

À quelques mètres de là, la dame de l’office de tourisme a rouvert sa guérite. Elle commence la distribution des audio-guides à ses maigres clients. Une heure et demie de visite pour 6 €, c’est le tiers du prix des cannettes de soda vendues en boîte. Un numéro de passeport, une signature, un lecteur MP3 en échange, et reste plus qu’à se laisser guider dans les rues en crapahutant vers l’église.

Dans le tendre engourdissement que procure la sensation de se laisser prendre en main, une voix féminine vous invite à mesurer le temps, à regarder un détail de façade, un blason, un mascaron. On entend des cris, des gens qui s’invectivent, des camelots qui haranguent la foule, des animaux qui bataillent, des clarines, un âne et des volailles qui caquètent. Des fers qui se croisent, aussi...

Du sommet de la colline, un enchevêtrement de maisons blanches cascade vers le port comme dans un tableau de Cézanne. Ibossim renaît sous les intonations d’une voix sensuelle empreinte de poésie, puis c’est Medina Yabisa – la ville arabe –, la Reconquista menée par les Catalans et enfin la grande période d’insécurité du temps de la piraterie.

Ce tour d’horizon sonore brosse le portrait d’une ville méconnue, née du désir des hommes d’entretenir commerce entre eux. Une découverte d’Ibiza à cent lieux des dance-floors bling-bling des Pacha et consorts, des sirènes de la conso et de l’électro.

Des criques craquantes

Eric Milet
L’intérieur d’Ibiza ondule en collinettes boisées découpées par des axes routiers surdimensionnés. C’est en sillonnant les petites routes de campagne, parfumées d’essence de pin, qu’il faut gagner les calanques paradisiaques qui ont fait la renommée de l’île.

Au nord de San Antonio, Cala Salada (photo), une petite crique comme un coup de cuiller dans la nappe de rocher friable, étale ses eaux cristallines sur fond d’outremer. Rien à voir avec la platja d’Enbossa et son cortège de transats. Pas de bar de plage distribuant des décibels à tout va. Ici on bronze au chant des cigales et, qui plus est – si on le souhaite –, dans le plus simple appareil...

En 1932, l’écrivain et philosophe juif allemand Walter Benjamin, fuyant le nazisme, découvrirait la douceur de vivre ibicenca tout en déplorant la construction du premier hôtel à San Antonio. Aujourd’hui ultra-bétonnée, San Antonio ne vit plus qu’au rythme des charters de clubbers, majoritairement britanniques. Heureusement, il y a l’arrière saison et l’arrière-pays, qui recèle encore de beaux petits coins dotés d’une nature généreuse. L’office de tourisme y a balisé des parcours de marche nordique.

De San Antonio à Eivissa, la côte ouest égraine un chapelet de calanques toutes plus belles les unes que les autres : Cala Bassa, Cala Vedella, Cala d’Hort, Cala Jondal. Un itinéraire à parcourir en scooter, la serviette de plage autour du cou. C’est l’occasion de passer d’un chiringuito (paillotte-resto de plage) à un autre.

Au mois de septembre, quand arrive la saison des rasons (raones en dialecte local) – ces petits poissons à la peau si croustillante quand ils sont frits –, les plages sont animées jusqu’à fort tard en soirée. À quelques encablures au large, le rocher d’Es Vedrà avec ses 380 m de haut, jaillit de la mer comme la proue d’un navire en perdition.

Ibiza de l'intérieur, au naturel

Eric Milet
Au centre de l’île, sur les hauteurs de Sant Llorenç, le hameau de Balàfia (photo), flanqué de ses tours de guet, veille sur la plaine. Au milieu des figuiers de barbarie, des amandiers, des pins et des petits vergers d’agrumes, se dresse une architecture de pierre chaulée, mangée par les bougainvilliers. Ici point de laser, ni de strass. Le stress ? Il date de l’époque où l’île tout entière était la proie des pirates, d’où la nécessité de se regrouper sur les hauteurs pour mieux se défendre.

Balàfia est l’expression même du mythe ibicenco. Non celui d’une certaine idée de la fête des chaudes nuits d’Eivissa, mais celui dicté par l’image, fut-elle littéraire. Tous les magazines se font écho de cette carte postale mettant en abyme la sacro-sainte union de l’homme et de la nature vantée par les intellectuels des années 1930, notamment par Jean Selz, écrivain et critique d’Art qui résida dans l’île entre 1932 et 1934.

C’est l’Ibiza de l’intérieur, des petits villages perchés et de ses églises fortifiées blanchies à la chaux, l’expression apologétique d’un style de vie fondé sur la réappropriation du temps en harmonie avec l’environnement, prémices des courants hippies des années 1960.

Aujourd’hui, l’office de tourisme de l’île, soucieux d’inverser un rapport à l’île que les accros à la « fête à tout prix » entraînent vers le bas, propose une foultitude d’itinéraires à parcourir en VTT ou à pied. C’est l’occasion d’un corps à corps avec une nature riante, le plus souvent vierge de toute intervention humaine et parfumée d’herbes aromatiques. Et peut-être croiserez-vous ces podencos, une race de chien de chasse autochtone d’origine égyptienne…

Une terre généreuse

Eric Milet
« À Ibiza, la différence entre les saisons est minime. L’hiver n’y est qu’une légère aggravation de l’automne »

Émile Michel Cioran, Cahier de Talamanca, Mercure de France, 2008

Une grande partie du territoire ibicenco demeure encore assez sauvage si l’on fait abstraction des belles fincas (les fermes traditionnelles, photo) lovées au creux des vallons, dont la plupart ont été sacrifiées sur l’autel du tourisme haut-de-gamme. Autour de ces nouvelles demeures de charme pour clientèle friquée, – où l’on se demande parfois si l’on ne serait pas plutôt à Bali qu’aux Baléares –, s’étendent les cultures : caroubiers, oliviers, figuiers et jardins d’agrumes (citronnier, cédrats, orangers), sans oublier la vigne.

C’est dans la région de Sant Mateu et de Sant Josep que les vignerons du cru cultivent le divin nectar. Une tradition qui, pour avoir été enrichie par les Romains, remonte à l’installation des Phéniciens au VIIe s. avant J.-C. Certains historiens vont jusqu’à affirmer que les principaux vins consommés sur la péninsule à l’époque provenaient d’Ibiza, comme tendraient à le prouver les amphores repêchées en mer.

Mais si la viticulture a connu ses heures de gloire au XIXe – principalement en raison d’un regain d’exportation vers la France, alors touchée par le phylloxéra –, ce n’est qu’au début des années 1990 que la production a véritablement décollé.

Ibiza n’est pas seulement terre de cuisine fusion, concoctée à l’adresse d’une clientèle « pipole », alanguie dans de luxueux sofas plantés en bord de plage sous l’œil impavide d’un bouddha géant. Non. Ibiza, c’est aussi une cuisine minimaliste mais néanmoins savoureuse, dictée par la nécessité de faire face aux périodes de disette : poisson séché, friture de porc, pour une assiette qui fait la part belle à la patate et au riz.

Une cocina ibicenca à déguster à la faveur d’une escapade dans l’intérieur des terres. Prenez place au coude à coude sur une grande tablée, dans l’un de ces estaminets de bord de route, à la rencontre d’une paysannerie laborieuse encore attachée à ses traditions.

Le marché conclu de Las Dalias

Eric Milet
"Iles, îles, îles, îles où l’on ne prendra jamais terre…" déclamait Blaise Cendrars… L’île est le lieu de nulle part, le territoire inaccessible par excellence, et pourtant… Nombreux sont ceux qui ont touché du doigt le mythe de l’ailleurs merveilleux !

Dans la veine des artistes et réfugiés politiques allemands qui avait fui l’Allemagne nazie, une palanquée de hippies déboule à la fin des années 1960. Du coup, l’image d’une île paradisiaque s’enracine dans l’imaginaire occidental : éloge d’une vie préservée de l’agression du monde consumériste, comme si Ibiza s’était depuis toujours maintenue en dehors du cours de l’Histoire.

La belle devient alors le passage obligé sur la route des Z’indes. L’hiver, la communauté entame sa transhumance vers l’Orient pour acheter de la matière première, des bijoux ou de la fripe bon marché, denrée qu’elle revendra l’été sur les marchés. Pas de taxes, les conditions sont favorables et novatrices pour l’époque.

Aujourd’hui, les célèbres marchés hippys d’Ibiza, celui de Las Dalias (photo) en tête, tentent de prolonger cette tradition. Mais force est de constater que tout babas qu’ils sont restés, les « anciens » ont fini par plonger dans la conso comme tout le monde. Tout augmente. On prend désormais la carte bleue, pas question de laisser partir un client…

Car si les touristes déboulent effectivement en masse à l’occasion des marchés de nuit, c’est l’été seulement ; l’hiver, difficile de vivre d’amour et d’eau fraîche ; avec les années la power flower a laissé quelques pétales se faner…

Formentera, l’île trésor

Eric Milet
Désir d’ailleurs. Formentera fait partie de ces morceaux de planète qui figent le regard dans un monde d’images stéréotypées : criques de sables blond, mer turquoise, landes semi-désertes balayées par le vent, d’où émergent parfois quelques constructions blanchies à la chaux : la silhouette d’un moulin, un phare…

Formentera, c’est une envie de voyage qui assigne la plage au bronzage, voire au naturisme, la place de l’église aux troquets pour s’en jeter un p’tit dernier avant d’aller arpenter le marché hippy, la villa au balcon sur la mer, le ventilo à la sieste… Pour s’en persuader, il n’y a qu’à visionner la pub pour une marque de bière mise en ligne sur You Tube. Ce spot fit débouler en 2009 dans l’île une clientèle espagnole qui l’avait presque oubliée. Puissance du visuel, magie musicale...

Formentera, c’est avant tout l’idée d’une vie heureuse, celle d’une harmonie quasi cosmique avec l’élément terre, le tutoiement du mythe. Côté musique, l’île est plutôt guitare sèche jouée au soleil couchant quand Ibiza sombre dans ses nuits électro-house, trance ou minimale.

D’ailleurs, si vous êtes de passage à Formentera à l’heure où sa truculente voisine affiche ses soirées closing (vers la mi-septembre), allez donc faire un tour du côté de la fonda Pepe à Sant Ferran. Créé à l’initiative d’Eki – un ancien hippy resté scotché sur l’île depuis l’époque où Pink Floyd se dorait la pilule à la platja Migjorn –, le festival de guitare de Formentera (photo) attire chaque année les aficionados de la gratte acoustique.

Sur 2 jours, on y savoure, si ce n’est les meilleurs, à tout le moins les plus enjoués médiators du moment : rock, blues, jazz et aussi quelques reprises des années flower power. Un autre monde quoi !

Un monde du bout du monde

Eric Milet
Formentera est une île à dimension humaine où il est fort agréable de se promener, même si, à l’exception du Pilar de la Mola et de son phare, le paysage est plutôt plat. Nombreux sont les aménagements de voies cyclables en site propre qui permettent de musarder sur les petits chemins sableux qui biffent l’île en tous sens.

Mais l’office de tourisme ayant décidé de jouer à fond la carte écolo, les plus belles plages – à savoir celles de ses Illetes, désormais classées dans le parc naturel des salines –, sont soumises à péage quand on décide de s’y rendre avec un véhicule à moteur thermique. Une bonne occasion d’y aller à vélo et, pour les plus fainéants, en scooter électrique !

Peu de vestiges préhistoriques (contrairement à Minorque) et bien peu d’histoire. Ceci dit, la belle réserve bien des surprises. À la pointe Sud, le phare du cap de Barbaria (photo) se dresse vers le ciel au beau milieu d’une lande quasi-désertique. Point de repère pour les navires entrés par le détroit de Gibraltar, il est érigé sur une sorte de karst truffé de grottes, où les pirates planquaient jadis leur butin. Sur une géographie aussi plate, pas facile de se défendre : c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles l’île est demeurée inhabitée aussi longtemps.

Ici, pas de villages dignes de ce nom, à peine quelques toits groupés autour de leurs églises fortifiées ; pas d’esprit de clocher, et à l’exception des ceux organisés par les anciens hippys, pas de marchés non plus.

Néanmoins quelques hameaux méritent qu’on vienne y garer son vélo. C’est le cas de Sant Francesc, avec des petits bars tout à la gloire du temps qui s’arrête, ou de Sant Ferran, comme un pueblo mexicain endormi aux heures fades de l’été, qui se réveille dès que la lune a monté… Comme au temps où King Crimson et consorts enflammaient les soirées de la fonda Pepe…

Entre sel et terre

Eric Milet
Formentera, c’est l’eau claire.

La raison ? Les herbiers de posidonie, ces vastes champs de phanérogames qui tapissent les fonds sableux du pays de Neptune jusqu’à Ibiza (ils sont vieux de 100 000 ans environ et représentent près de 80 % des réserves mondiales en la matière). Véritable « poumon », chaque mètre carré de ce précieux couvert végétal libère jusqu’à 20 litres d’oxygène par jour, concourant à faire des criques de l’île de véritables aquariums !

Formentera se targue d’ailleurs de posséder plus de 50 m de visibilité sous-marine, un véritable record. Autant dire qu’ici le snorkeling (nage avec palmes, masque et tuba) est l’une des activités favorites des vacanciers.

Mais si la prairie de posidonie défie la chronique, ce n’est pas tant pour la clarté de ses eaux que pour l’apport exceptionnel en eau pure qu’elle assure aux salines. Classées patrimoine mondial par l’Unesco, ces dernières fournissent désormais un condiment pour le moins original : le sel liquide. Eh oui ! Après l’eau chaude, on invente les marais salant à l’envers !

Ce sel, qui soit-dit en passant fut l’une des clés de l’expansion militaire de l’empire romain, est désormais très prisé des chefs virtuoses de la nouvelle cuisine. Commercialisé sous forme de spray, il contient plus de 72 minéraux et oligoéléments, permet de rehausser la saveur des aliments, voire de saler sans trop saler !

Les restaurateurs de l’île ne se sont pas fait prier pour l’adopter, afin d’agrémenter leurs bullit de peix (pot-au-feu de poisson), guisat de peix (ragoût de poisson) et autres sofrit (potées), fers de lance de la gastronomie locale… Mais on ne peut pas dire que leur adition soit moins salée pour autant.

Fiche pratique

Eric Milet

Pour préparer votre séjour, consultez notre fiche Baléares.

Comment y aller ?

Un vol direct pour Ibiza avec Ryanair depuis Bruxelles-Charleroi, un autre depuis Paris avec Vueling, quasi quotidiens en période d’été. Autrement, il faut transiter par Barcelone dans le meilleur des cas.

Formentera est desservie uniquement par bateau depuis Ibiza (entre 25 et 35 min de traversée, liaisons très fréquentes). Sur place, la voiture est à proscrire à cause des embouteillages (surtout à Ibiza) et du manque de stationnement. Préférer le scooter ou le vélo. En été, les transports en commun desservent bien l’une et l’autre des îles, y compris la nuit en ce qui concerne Ibiza.

Quand y aller ?

L’été est chaud et tempéré, l’hiver plutôt doux. On peut donc y aller toute l’année ; cependant les agoraphobes éviteront juillet-août.
Bien que souvent arrosé, le printemps est agréable et propice à la randonnée.
La meilleure saison est peut-être le mois de septembre, qui permet de combiner l’Ibiza branchée des soirées closing avec les plages semi-désertes baignées d’une mer encore chaude.

Où dormir ? Où manger ?

Pas des masses d’hébergement bon marché, car Ibiza est avant tout une gigantesque pompe-à-fric. Les petits budgets se rabattront sur la location d’apparts ou de villa à plusieurs.

À Ibiza, le camping de Cala d’En Bossa n’est pas un si mauvais plan que ça pour les amateurs du genre. Pas de camping digne de ce nom à Formentera en revanche. Mais on trouve sans problème des petites locations pratiquement les pieds dans l’eau.

Trouver un hôtel à Ibiza et dans les Baléares.

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ibiza.travel

formentera.es

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