En Ukraine, dans les pas de Balzac et de Conrad

Olivier Page
par Olivier Page

05 septembre 2008

Olivier Page
Berditchev, une bourgade inconnue au cœur de l’Ukraine éternelle, celle des prairies, de la terre noire et des datchas plongées dans l’océan des blés jaunes… Pourquoi y aller ? Tout simplement parce que deux génies de la littérature mondiale ont leur destin lié à Berditchev : Honoré de Balzac et Joseph Conrad. Que sont venus faire ces deux monstres sacrés dans cette localité au milieu de nulle part ? Intrigué par cette énigme, Olivier Page, rédacteur au Guide du routard, nous raconte son enquête littéraire à Berditchev sur les traces de Balzac et de Conrad : une histoire où la curiosité et la passion mènent la danse avec, dans le rôle de guest stars, les ombres de Vassili Grossman et Vladimir Horowitz.

Ecris-moi à l’adresse de Berditchev

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« Pisz do mnie na Berdyczow », ce vieil adage polonais signifie littéralement : « écris-moi à l’adresse de Berditchev ». Il est parfois encore employé en Pologne par les Polonais, très peu par les Ukrainiens. Que signifie-t-il exactement ? Pour un non initié, en voici grosso modo le sens : « tu peux m’écrire mais je vis dans un bout du monde, dans un trou perdu, un « bled » nommé Berditchev situé aux confins de ce qui fut autrefois la Podolie, région de la grande Pologne, aujourd’hui Ukraine, bref tout là-bas à 800 km à l’est de Cracovie et à 200 km au sud-ouest de Kiev ». Ce serait comme dire : « écris-moi à la poste restante de Guéret dans la Creuse »…

Sur la carte routière Marco Polo Ukraïna au 1 :750000e, je cherche avec une loupe et trouve Berdyciv (soit Berditchev), non loin d’une autre ville, plus grande, nommée Zytomir. Sur Google Earth, apparaît une image satellite avec une agglomération de taille moyenne (quelques dizaines de milliers d’habitants), qui dessine une étoile grise et marron au milieu des paysages de l’Ukraine éternelle : champs et prairies immenses, taches sombres formées par les arbres des forêts, fermes et datcha isolées dans l’océan des blés jaunes.

« Écris-moi à l’adresse de Berditchev »… Non, je ne vis pas à Berditchev, je ne connais personne là-bas à qui je pourrais écrire. Alors pourquoi cet intérêt pour cette ville ukrainienne hors des sentiers battus qui n’apparaît pas dans les guides de voyage, ni ne figure dans les programmes des agences touristiques ?

J’y ai découvert au fil de mes recherches et lectures que deux génies de la littérature mondiale y avaient laissé des traces : Honoré de Balzac (1799-1850) et Joseph Conrad (1857-1924). Que sont venus faire ces deux « monstres sacrés » à Berditchev ? Pourquoi leurs noms sont-ils associés à cette ville et à sa région ? Intrigué par cette énigme, je décide d’aller sur place mener l’enquête littéraire, par curiosité et par passion pour ces deux grands écrivains.

Le château de Verkhovnia

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Une petite route aux pavés mal recouverts de bitume, qui n’a pas vu le cantonnier depuis belle lurette, s’enfonce dans la campagne entre des champs de blé attendant la future moisson d’été. J’ai déjà oublié la fastidieuse autoroute qui conduit de Kiev à Odessa ! Un ciel d’un bleu pur, lumineux et sans nuages, donne au paysage de l’Ukraine de l’Ouest un aspect de tableau romantique du XIXe siècle. Les branches et les feuilles des arbres remuent sous l’effet d’un vent tiède venu sans doute des steppes lointaines. Soudain apparaît, planté sur le bas-côté du chemin, un panneau écrit en caractères cyrilliques indiquant : Verkhovnia.

Des prés bien verts encore, un étang paisible dans le creux d’un vallon, une colline basse coiffée d’arbres, une grille métallique puis une allée ombragée : nous y sommes. C’est l’entrée du domaine du château de Verkhovnia : un élégant palais (construit en 1780-1800 par un architecte italien) aux murs peints en rouge grenat défraîchi, perdu au milieu de l’immense plaine d’Ukraine. Dans le jardin, des massifs de fleurs entourent un buste de Lénine, symbole du passé soviétique, qui n’a pas encore été déboulonné. Le bâtiment central orné d’un fronton porte une frise représentant Apollon et Pégase au galop. De hautes et blanches colonnes donnent au portique d’entrée la noblesse d’un temple grec. De temple, point pourtant !

Le château abrite aujourd’hui un lycée agricole. L’agriculture après la culture, ironie de l’histoire ! Des élèves y viennent de partout pour apprendre à cultiver la terre fertile de leur pays (la fameuse terre noire). Sur le mur de l’aile gauche, une plaque en bronze sculpté représente le buste de Balzac. Son nom prestigieux est écrit en caractères cyrilliques. À l’intérieur du château, au rez-de-chaussée, dans la salle de musique, naguère luxueuse et aristocratique, des rangées de vieilles banquettes en skaï usé attendent le retour des étudiants pour les prochains cours. Une peinture de style naïf semi burlesque montre Balzac à Kiev en plein hiver, emmitouflé dans un gros manteau à fourrure, au bras de la comtesse Hanska, son amante et future femme. Notre guide ukrainienne, qui répond au joli prénom d’Alona, est la conservatrice du château, elle parle russe et nous conduit à l’étage. Elle nous raconte l’incroyable histoire d’amour de Balzac et de son égérie ukrainienne.

L’appartement ukrainien de Balzac

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À l’étage, dans l’aile gauche du château, l’appartement de Balzac a été aménagé en un merveilleux petit musée. Nous voilà arrivés dans le saint des saints. C’est ici que Balzac a vécu cinq mois durant l’automne et l’hiver 1847, puis lors d’un deuxième long séjour entre septembre 1848 et avril 1850. Trois pièces éclairées par cinq fenêtres ouvrant sur le jardin et le parc, sont meublées dans le style de l’époque.

Dans le salon, une table ronde sur laquelle sont déposés des livres en français sur Balzac. Aux murs, de nombreux portraits, gravures et documents sur la vie de l’écrivain et de la comtesse Hanska. La deuxième pièce était le bureau de Balzac, avec sa table de travail ornée alors d’un superbe encrier en malachite verte. On dit qu’il n’a pas beaucoup écrit à Verkhovnia. Faux. Il a écrit, et surtout en hiver, réchauffé par les flammes de cette cheminée d’angle, coincée entre deux fauteuils confortables, mais réconforté d’abord par son égérie Ewa Hanska et inspiré par elle.

La troisième pièce, la chambre à coucher de Balzac, dispose aussi d’une fenêtre qui ouvre sur les hêtres, les marronniers, et les chênes de la forêt. Ce que nous voyons aujourd’hui de cette fenêtre n’est guère différent de ce que l’écrivain admirait il y a presque 160 ans. Bien sûr l’immense domaine de la famille Hanski (21 000 hectares, 3 000 serfs), une des plus riches de l’empire russe des tsars (l’Ukraine en faisait partie au XIXe siècle), n’est plus ce qu’il était. Il a été réduit par le collectivisme comme une « peau de chagrin » à une superficie de 70 hectares…

Restent les fantômes de Balzac et de sa muse. Entre Balzac et Ewa Hanska, que s’est-il passé ? « C’est d’amour fou qu’il s’agit », me souffle Hanna, une charmante jeune ukrainienne, mariée à un ami alsacien. Comment et pourquoi ces deux êtres se sont-ils rencontrés et aimés ? Que fait donc l’auteur d’Eugénie Grandet et de La Comédie humaine à Verkhovnia, à des milliers de kilomètres de son cher Paris ? Réponse : l’amour !

Balzac et madame Hanska : un amour fou

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Comme dans la Bible, au commencement était le Verbe. Tout a commencé par des mots, des mots illuminés d’une beauté inouïe. Au début de 1832, Balzac âgé de 33 ans commence à connaître un franc succès avec ses premiers livres (Les Chouans, la Peau de chagrin…). Il vit à Paris où un beau jour il reçoit d’Odessa une lettre admirative signée « L’Étrangère ». La mystérieuse correspondante écrit notamment : « […] votre génie me semble sublime mais il faut qu’il devienne divin…Vous êtes un météore lumineux… Vous avez en peu de mots tout mon être, j’admire votre talent, je rends hommage à votre âme ; je voudrais être votre sœur… ».

Balzac tombe aussitôt amoureux de cette « Étrangère ». Mariée à un homme malade, plus vieux qu’elle (il a deux fois son âge), la comtesse Eveline (Ewa) Hanska (1805-1882) descend d’une des vieilles familles de l’aristocratie polonaise d’Ukraine. C’est une riche héritière membre d’une des lignées les plus influentes et les plus fortunées, obéissant au Tsar de toutes les Russies. Cette jeune et belle femme, slave de la tête au pied, s’ennuie à mourir dans son château. Heureusement, elle lit, parle et écrit couramment le français. Au XIXe siècle la langue de Voltaire est connue et pratiquée par les milieux cultivés d’Europe. Les livres de Balzac ont enflammé son imagination. Balzac répond à sa lettre passionnée en terminant par ces mots : « Je vous aime, Inconnue ». C’est le début d’une relation qui va durer 18 ans !

Honoré rêve de la voir. La comtesse Hanska fait le voyage jusqu’en Suisse. Ils se rencontrent pour la première fois au bord du lac de Neuchâtel, dans les derniers jours de septembre 1833. Coup de foudre ! Elle porte ce jour-là une robe couleur pensée. Ce sera la couleur fétiche de Balzac durant toute sa vie.

Il devient son amant en février 1834. Elle devient son égérie, sa muse, son inspiratrice. Il a 33 ans, elle en a 28. Ils se séparent à contre-cœur mais continuent à s’écrire. Été 1834 : il est à Saché en Touraine où il termine La Recherche de l’Absolu. De 1834 à 1841, pendant huit années, ils s’écriront mais ne se verront pas. Balzac lui enverra plus de 4000 pages de correspondance au cours de sa vie. Elle attend la mort de son mari pour être libre. Lui, travaille comme un forçat, publiant livre sur livre, dépensant et vivant au dessus de ses moyens, cachant ses aventures avec des amantes de passage.

Le 10 novembre 1841, le comte Hanski (époux d’Ewa Hanska) décède enfin. Deux ans plus tard, en 1843, Balzac retrouve son égérie pour deux mois à Saint-Pétersbourg, après ces années de séparation. C’est le début de nombreux voyages pour ces deux amants romantiques !

Les amants de l’Europe buissonnière

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Il lui écrit : « Je voudrais vous consacrer toute ma vie, ne penser qu’à vous, n’écrire que pour vous. Aimer Ève, c’est toute ma vie. » En 1845, Balzac et Ewa voyagent en Allemagne, en France, en Hollande, en Belgique, en Italie. En 1846, ils se retrouvent à Rome, découvrent l’Italie, la Suisse, l’Allemagne encore. En novembre 1846, Ewa enceinte de Balzac accouche d’un enfant mort-né. Balzac est effondré par le chagrin, et pour oublier la douleur il s’acharne encore plus dans son travail littéraire. Madame Hanska le rejoint à Paris en 1847 pour quelques mois, puis retourne en Ukraine. Il n’en peut plus ! Sans la prévenir, à l’automne 1847, il va la retrouver à Verkhovnia.

Avant de partir, le 3 septembre, il brûle toutes les lettres de Madame Hanska, afin que personne ne puisse en faire l’objet d’un chantage. Balzac quitte Paris pour l’Ukraine, muni d’une petite malle, d’un panier de provisions empli de biscuits de mer, de café concentré, de sucre, d’une langue farcie, d’une bouteille d’anisette et de 48 paires de gants. Seul et sans domestique, ce voyageur amoureux ne connaît « absolument rien des différents patois des pays » qu’il traverse.

Le voyage est long, difficile, éprouvant. À cette époque le réseau ferroviaire européen n’en est qu’à ses débuts. Il roule de jour comme de nuit. Train à la gare du Nord pour Cologne, puis Düsseldorf et Hamm où la ligne s’arrête. Il prend ensuite la malle-poste jusqu’à Hanovre, puis grimpe dans le train à nouveau jusqu’à Berlin, d’où il gagne Cracovie (Pologne), Radziwill (frontière avec l’empire russe), Dubno.

En Ukraine, ce sont des troïka qui le portent jusqu’à Ostrov, Novograd, Volinski, Zhytomir. Il arrive à Berditchev, d’où une bouda (petit attelage à carcasse d’osier) le conduit au château de Verkhovnia, situé à une soixantaine de kilomètres à l’est, en pleine campagne. Le voyage a duré une semaine.

Dès son arrivée, Balzac est impressionné par les paysages : « les vraies steppes, […] le désert, le royaume du blé, la prairie de Cooper et son silence », avec sa terre noire et grasse. Il arrive à la porte du château, épuisé mais heureux. Il est stupéfait : « une espèce de Louvre, de temple grec doré par le soleil couchant ». Balzac brûle de retrouver son égérie. Dans les cheminées de Verkhovnia, c’est de la paille qui brûle, ainsi chauffe-t-on cette vaste demeure remplie de domestiques, de cuisiniers, de serviteurs.

Balzac, châtelain de Verkhovnia

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Balzac visite Kiev qui ne l’enchante guère. Il écrit à sa sœur : « J’ai donc vu la Rome du Nord, la ville tartare aux 300 églises et les richesses de la Laurat (NDLR : il parle de la Laure des Catacombes), et la Sainte-Sophie des Steppes. C’est beau à voir une fois ». À Kiev encore, Balzac rend visite au général Bibikoff grâce à qui son permis de séjour est mis en règle, à Pauline Riznic, une des sœurs d’Ewa Hanska. Il rencontre aussi un riche moujik qui a lu tous ses livres ! La francophonie au XIXe siècle était un phénomène de société. Balzac apprend que ce nouveau riche brûle un cierge à Saint-Nicolas chaque semaine en son intention !

Affairiste dans l’âme, Balzac envisage de proposer à son beau-frère l’ingénieur Surville, de créer des traverses de chemin de fer avec le nombre incalculable de chênes qui poussent sur les terres de son amante et égérie. Au château, l’écrivain s’enferme dans son appartement pour travailler jusqu’au soir. À table, à l’heure du dîner, il retrouve sa chère Ewa, et la fille de celle-ci, Anna qui parfois joue du Chopin ou du Liszt sur le piano du salon. Balzac et Ewa pensent au mariage.

Après cinq mois au « paradis », Balzac doit quitter Verkhovnia en janvier 1848. En plein hiver, il rentre seul à Paris où il arrive après un voyage harassant de douze jours, par des chemins impossibles, gelés et boueux, troués par des ornières où les attelages s’enfoncent. Il assiste à la Révolution de février 1848 qui proclame la chute de Louis-Philippe. Il se rend aux funérailles de Chateaubriand.

L’été passe. En septembre, Balzac repart pour l’Ukraine. Le tsar de Russie se méfie de cet artiste qui souhaite épouser un(e) de ses sujets. Il le fait surveiller par ses agents secrets. Balzac quitte Paris le 19 septembre 1848 et arrive le 2 octobre au château de Verkhovnia. Il y retrouve sa comtesse adorée, son serviteur Thomas toujours attentionné, qui s’occupe de la cheminée, de sa garde-robe, lui sert son café dont il est grand consommateur. Et voilà l’écrivain le plus célèbre de la langue française, petit-fils d’un paysan du Tarn, devenu une gloire européenne par son seul génie, voilà Balzac, « seigneur des plus aimables » qui se prépare à convoler en justes noces avec une des étoiles de la haute aristocratie de l’empire des tsars ! Elle écrit : «J’ai su aimer et j’aime encore mais nul n’a pu comprendre l’âme de feu qui embrasait tout mon être ».

15 mars 1850 : mariage à Berditchev

Olivier Page
« Il n’y a que dans ce pays que les mirages prennent vie » songe Balzac. Il est temps d’épouser son amante chérie. Sa santé se dégrade de jour en jour. Frappé par des malaises cardiaques dus au diabète, l’écrivain ne peut plus soulever un bras. Il marche difficilement. Chaque mouvement lui coûte. Balzac est arrivé au sommet de sa gloire d’écrivain, au prix d’un travail titanesque qui l’a propulsé dans l’Olympe des plus grands créateurs, au mépris de son pauvre corps. Ewa sait qu’il est condamné et qu’il ne vivra pas longtemps, comme en témoigne une de ses lettres à son frère.

Le 14 mars 1850, la ville de Berditchev, couverte de neige, se blottit au pied d’une antique forteresse transformée au XVIIe siècle en couvent des Carmes. Les cloches de l’église Sainte-Barbe annoncent aux habitants (des Ukrainiens, des Polonais et des Juifs, ces derniers formant presque le tiers de la population) de la petite ville un heureux événement. Du froid, et de la pluie fine en plus ! Aidé par son serviteur Thomas, Balzac monte dans la berline. À chaque cahot de la voiture entre le château et l’église catholique Sainte-Barbe de Berditchev, il étouffe, il geint, il murmure la tête sur l’épaule d’Ewa : « Mon pauvre loup-loup, je mourrai avant de vous avoir donné mon nom ! ». Il ajoute : « Je suis fou…de bonheur, garde-moi bien ! ».

Entourés de leurs témoins, la cérémonie de mariage se déroule dans la discrétion. J’imagine les deux époux échangeant leurs alliances devant le prêtre catholique, après 18 ans d’attente. Les mariés rentrent alors à Verkhovnia. Le mois d’avril passe. Le 24 avril 1850, monsieur et madame de Balzac prennent la route de Paris. Le dégel n’étant pas commencé, ils empruntent des chemins épouvantables. « Ce n’est pas une fois mais cent fois que nos vies ont été en danger… Un pareil voyage use la vie pour 10 ans… » écrit-elle à sa fille Anna.

Le soir du 21 mai, au terme d’un périple qui a duré presque un mois, ils arrivent éreintés au domicile de l’écrivain, rue Fortunée à Paris (en haut des actuels Champs-Elysées, aujourd’hui rue Balzac). L’écrivain au bout du rouleau dépérit de jour en jour. Laxatifs, saignées n’empêchent pas les fréquentes syncopes. Il garde le lit. C’est le début d’une agonie, affreuse. Victor Hugo, qui a toujours loué son génie, le veille jusqu’au dernier souffle. Il est à l’article de la mort. « Messieurs, l’Europe va perdre un grand esprit ».

Dans la nuit du 18 août 1850, Balzac s’éteint dans son lit d’acajou. Il a 51 ans. « Atteindre le but en expirant comme le coureur antique ! Obtenir celle qu’on aime au moment où l’amour s’éteint » : c’était une des phrases prémonitoires de Balzac dans un de ses romans (Albert Savarus)…

La maison natale de Joseph Conrad

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« L’esprit souffle où il veut, quand il veut ». À Berditchev, cette maxime n’a jamais été aussi vraie. Comment imaginer en effet qu’un génie de la littérature comme Joseph Conrad ait pu voir le jour dans cette campagne belle, mais déserte et monotone où tout semble figé pour l’éternité ? Mystère !

La plupart des livres affirment que Joseph Conrad, écrivain polonais de langue britannique (de son vrai nom Teodor Jozef Konrad Korzeniowski) est né à Berditchev le 3 décembre 1857. Or, en Ukraine, on précise que sa vraie ville natale s’appelle Terechova. Oh, ce n’est pas une ville, mais un gros bourg campagnard, entouré de champs de blé, à une dizaine de kilomètres au sud de Berditchev. Nous nous y rendons pour en avoir le cœur net.

Sur place, il existe un petit musée consacré à l’écrivain : Muzeum Conrada. Le conservateur, Mikaelo Bed, agriculteur d’une quarantaine d’années, cultive des pommes de terre dans une petite ferme du village. Il est aussi l’auteur d’articles sur l’histoire régionale, l’érudit local en somme. Il a été prévenu de notre arrivée par Hanna et Romain, mes deux amis de Kiev. De grosses lunettes noires cachent ses yeux bleus et enthousiastes. Il nous accueille sur le perron du musée, les bras levés au ciel comme si nous étions des envoyés du Messie… Mikaelo n’a pas vu de Français depuis si longtemps. Selon lui, Conrad est né à Terechova, c’est sûr, non pas dans le bâtiment qui abrite le musée, mais à 200 mètres plus loin dans ce qui est aujourd’hui l’école primaire du village. Nous y voilà.

Au bout d’une allée ombragée par des tilleuls centenaires, apparaît une maison basse sans étages, avec une vilaine toiture en fibro-ciment, et des murs gris percés par une bonne vingtaine de fenêtres. Le vestibule d’entrée est précédé d’une sorte de véranda à colonnes, signe d’une certaine recherche dans l’architecture. Autour ce ne sont que des prés verdoyants, des haies fleuries, des jardins et des arbres. Des chiens aboient dans les fermes. Des oiseaux piaillent dans les branches.

J’imagine Conrad enfant braillant et gambadant sous ces mêmes arbres. En 1857, la maison était habitée par sa grand-mère maternelle, madame Bobrowska. Conrad y aurait passé 3 ans et demi, précise Mikaelo, avant de suivre ses parents en Pologne (laquelle Pologne rayée de la carte du monde à l’époque, était partagée entre l’Empire russe, la Prusse et l’Empire austro-hongrois). L’auteur d’Au cœur des Ténèbres a navigué de 17 à 38 ans sur toutes les mers du monde, avant de se métamorphoser en écrivain. Les vagues bleues des océans n’étaient-elles pas la répétition étrange des vagues de la mer de blé jaune d’Ukraine aperçue dans sa petite enfance ?

Les ombres de Vassili Grossman et Vladimir Horowitz

Olivier Page
La chaleur du début de l’été nous conduit à faire une pause à l’ombre de l’église Sainte-Barbe à Berditchev, où en mars 1850 Balzac épousa son égérie, Madame Hanska. C’est un long édifice de couleur rose, sans vrai clocher, mais avec volutes et fronton. Sur la façade est, près du porche d’entrée, j’aperçois une sculpture en plâtre blanc sur marbre noir, fixée au mur. Elle représente Balzac de profil, avec sa moustache et ses longs cheveux.

Je questionne le curé de cette paroisse de rite catholique et romain. Il ne sait pas si Joseph Conrad y a été baptisé. Il en doute. Certains spécialistes affirment qu’il aurait été baptisé plutôt dans l’église du couvent des Carmélites de cette même ville. Peu importe en vérité. Le plus étonnant et le plus émouvant dans cette ville de Berditchev ne réside-t-il pas dans la rencontre inattendue de ces grands noms, Balzac et Conrad ?

À ces deux-là, il convient d’ajouter l’auteur russe Vassili Grossman (1905-1964), auteur d’un livre considéré comme un chef-d’œuvre de la littérature russe : Vie et Destin, qui serait le Guerre et Paix du XXe siècle. Né à Berditchev, dans une famille juive ukrainienne assimilée (et détachée des traditions religieuses), il fut un des premiers journalistes de l’Armée rouge à pénétrer dans les camps de concentration nazis après la guerre et à témoigner de l’horreur.

Dans la vieille communauté juive de cette ville, il y avait la famille de Vladimir Horowitz, né à Berditchev, le 1er octobre 1903 (mais d’autres disent qu’il serait né à Kiev). Ce pianiste virtuose, issu d’un milieu bourgeois de la société ukrainienne cultivée, apprit le piano à 5 ans, et donna son premier concert à Kiev à l’âge de 17 ans. Menacé par l’expansion du nazisme et de l’antisémitisme en Europe, il émigra en 1939 à New York (il y est mort en 1989). Musicien de génie, de renommée mondiale, il a été surnommé « l’ouragan des steppes ». Il est classé parmi les plus grands pianistes du XXe siècle, pour ses interprétations magistrales de Liszt, Chopin et Rachmaninov.

Avant 1939, la population de Berditchev comptait environ un tiers de Juifs. En 1945, après le génocide perpétré par les Nazis en Ukraine…, il ne restait plus un seul Juif vivant. Comment vivre et survivre moralement à une telle tragédie ? « L’esprit souffle où il veut, quand il veut », certes, mais le jour où les Nazis sont entrés dans Berditchev, l’esprit s’est bel et bien arrêté de souffler, pour laisser la barbarie se répandre.

Rendons donc hommage à ces gens simples et à ces génies disparus, terminons maintenant cette chronique voyageuse. Laissons nous porter seulement par le prélude en C mineur de Rachmaninov, le grand ami d’Horowitz. La littérature et la musique peuvent aussi servir d’offrandes dédiées à ceux qui ne sont plus là. Pourra-t-on un jour interdire aux champs de blé d’onduler sous l’effet du vent de la steppe ou empêcher les notes divines de grimper vers le ciel de l’été ukrainien ?

À lire, à écouter

Olivier Page
- Lettres à madame Hanska, publié en 2 volumes (Éd. Robert Laffont, collection Bouquins). Près de 4000 pages de lettres écrites par Balzac à son égérie. Hélas, les lettres d’Ewa à Honoré, ont toutes disparu ou ont été brûlées.
- Je vous aime, Inconnue, de Gonzague Saint Bris (Nil Éditions, 1999). Très beau livre, bien documenté, écrit par un spécialiste des amours romantiques et des égéries russes.
- Joseph Conrad, par Frederick R. Karl (Éd. Mazarine, 1987). Excellente biographie.
- Prométhée ou la vie de Balzac, par André Maurois (Éd. Flammarion, 1974).
- Vie et destin, de Vassili Grossman (Éd. Livre de Poche).
- Coffret 10 CD de Vladimir Horowitz (chez Sony).

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