Irlande du Nord, changez d’Éire !

26 juin 2009

Longtemps délaissée par les touristes en raison des tensions entre catholiques et protestants, l’Irlande du Nord est moins connue que sa voisine du Sud. Pourtant, depuis quelques années, cette terre irlandaise où flotte le drapeau britannique connaît un véritable renouveau, consécutif à la paix de 1998.
Belfast, où de grands projets d’urbanisme sont en cours, est devenue une capitale dynamique et agréable à vivre. Avec son atmosphère provinciale non dénuée de charme, Derry, la deuxième ville de la province, possède un riche patrimoine historique, à l’image du passé mouvementé — et tragique — de l’Irlande du Nord, où se développe par ailleurs un intéressant tourisme de mémoire.
Enfin, tout comme l’Éire au Sud, la région déploie de somptueux paysages, de la côte d’Antrim avec sa fameuse Chaussée des Géants (notre photo) aux montagnes des Sperrin, à l’intérieur des terres. Vous l’aurez compris, cette autre Irlande, trop longtemps ignorée, gagne vraiment à être connue. Cap sur le Nord !



La renaissance de Belfast

Les grues le long de la rivière Lagan l’attestent. Belfast connaît depuis quelques années une véritable renaissance. Longtemps meurtrie par une guerre civile qui ne disait pas son nom, la capitale de l’Irlande du Nord a pris son destin en mains depuis l’accord de paix du « Vendredi saint », qui a mis fin en 1998 aux affrontements entre unionistes protestants et républicains catholiques. Aujourd’hui, le territoire nord-irlandais, qui dispose d’une assemblée locale autonome, est dirigé par un gouvernement de coalition rassemblant catholiques et protestants.
La paix apportant la prospérité, Belfast, dopée par des investissements qui se chiffrent en milliards de livres, a subi un véritable lifting. Symbole de ce renouveau, le quartier du Titanic (Titanic Quarter), sur les rives de la Lagan, accueille le musée Titanic Belfast, ouvert en 2012 pour célébrer le centenaire du mythique paquebot.
Sur l’autre rive, l’élégant centre victorien de Belfast, dominé par l’hôtel de ville et sa grande roue, le Belfast Eye (notre photo), a fait également peau neuve. Ainsi, le quartier de la cathédrale Sainte-Anne (Cathedral Quarter), auparavant en déclin, a changé de physionomie. Ses entrepôts ont été transformés en lofts et en galeries d’art, mais aussi en bars et en restaurants sympas. Tout près de là, un centre commercial flambant neuf, le Victoria Square, ouvert en 2008, offre un beau point de vue sur les toits de Belfast depuis l'atrium de verre qui le couronne. Plus récemment, la salle de spectacles de l’Ulster Hall a rouvert ses portes après deux ans de travaux. D’ici la fin de l’année, ce sera le tour de l’Ulster Museum, un musée multidisciplinaire (art, histoire, sciences naturelles…) situé dans le quartier de Queen’s.
Belfast, une ville humaine

On ne s’y attend pas forcément, mais Belfast est une ville de taille humaine. Industrielle et commerciale, la capitale de l’Irlande du Nord, qui compte à peine 270 000 habitants (637 000 pour l’agglomération), a des airs de cité provinciale, avec très peu de tours d’habitation. Le quartier autour de Queen’s University est, de loin, le plus agréable. Outre sa belle université de style Tudor, où étudièrent deux prix Nobel (Seamus Heaney et David Trimble), l’endroit compte pas mal de cafés sympas et de boutiques de designers, le long de Lisburn Road. Poumon vert de Belfast, le ravissant jardin botanique, avec ses serres tropicales (notre photo) qui font penser au Kew Gardens de Londres, invite à la détente.
De là, on peut se rendre à pied dans le centre pour admirer les élégants immeubles victoriens, comme l’Opera House, construits lors de la révolution industrielle du XIXe siècle qui vit l’essor de Belfast. Le Saint George Market, abrité par un pavillon à la Baltard construit en 1896, mérite également le détour pour faire ses emplettes (intéressante section bio) ou casser la croûte. Ambiance sympa et animée.
La vie nocturne témoigne également du renouveau de Belfast. Fini le temps où protestants et catholiques restaient dans leurs quartiers respectifs ! Désormais, les Belfastois ont réinvesti leur centre-ville. Si les rues peuvent sembler désertes après la fermeture des magasins, il ne faut pas hésiter à pousser la porte des pubs, des bars et des boîtes, car c’est à l’intérieur que ça se passe ! Pubs traditionnels (comme le magnifique Crown Liquor Saloon de style victorien), bars étudiants de Queen’s, wine bars, restos branchés : il y en a pour tous les goûts. Les nuits peuvent s’achever très tard en boîte, dans une ambiance assez électrique. Car, du nord ou du sud, les Irlandais ont cette qualité inestimable : ils ont le sens de la fête et de la convivialité.
West Belfast : les divisions du passé

Pour mesurer le chemin parcouru depuis la paix de 1998, il faut se rendre dans les quartiers périphériques. Belfast est traversée par des frontières invisibles, héritées de l’histoire. Si la mixité a gagné le centre-ville, d’autres quartiers revendiquent leur appartenance confessionnelle. Le quartier populaire de West Belfast offre l’exemple le plus éloquent de cette partition avec, d’un côté, la communauté protestante de Shankill et, de l’autre, les catholiques des Falls. Entre les deux, un mur bien visible, la Peace Line, comme dans le Berlin de la guerre froide. La plupart des rues ont en effet été condamnées lors des violents affrontements des années 70 et le sont restées. Par contre, le quartier des Falls a été rénové et les lugubres HLM des Divis Flats, où logeaient les catholiques, ont été détruits, à l’exception d’une tour.
Dans West Belfast, de nombreuses fresques murales témoignent des antagonismes du passé : celles des Falls rendent hommage à la résistance irlandaise, à l’IRA et à ses héros, comme Bobby Sands (notre photo), mais aussi aux différentes luttes indépendantistes dans le monde, dont celle du peuple palestinien. À Shankill, les milices loyalistes et la Reine font l’objet de peintures un peu moins colorées où dominent orangistes, silhouettes cagoulées et mitraillettes.
On peut visiter West Belfast à pied ou en empruntant les black taxis qui faisaient office de transport public dans les quartiers catholiques à l’époque des « troubles », comme disent pudiquement les autorités britanniques. Attention, il vaut mieux parler très bien l’anglais pour comprendre les chauffeurs des black taxis, qui, bien souvent, furent des protagonistes de cette histoire récente.
Des musées permettent de compléter la visite du quartier : l’Irish Republican History Museum, consacré à la lutte des catholiques dans la filature de Conway Mill, transformée en centre culturel communautaire, ou Fernhill House qui abrite le musée de la communauté protestante de Shankill. Autre lieu de mémoire ouvert récemment : l’ancienne prison victorienne de Crumlin Road Gaol, où l’on découvre les terribles conditions de détention des prisonniers politiques. Ils furent plus de 25 000 à y être enfermés de 1969 à 1996.
(London)Derry, le berceau de l’Ulster

Le souffle de l’histoire se fait particulièrement sentir à Derry, située à 120 kilomètres à l’ouest de Belfast, juste à la frontière avec la République d’Irlande. Les Britanniques ont rebaptisé la ville Londonderry au XVIIe siècle lorsqu’elle fut parrainée par des corporations londoniennes. La querelle du nom de Derry n’étant toujours pas éteinte, l’une des deux parties du mot est rayée sur la plupart des panneaux routiers de l’Ulster.
(London)Derry a été choisie au XVIIe siècle par les Britanniques comme ville principale de la colonisation de l’Irlande du Nord — appelée « plantation » — en raison de sa position stratégique sur la rivière Foyle. Pour protéger les colons des Irlandais, des remparts (notre photo) ont été érigés de 1613 à 1618 autour de la vieille ville. Longs de plus d’1,5 kilomètres, admirablement conservés (avec, par endroits, des canons d’origine), ils forment aujourd’hui une agréable promenade autour de la ville fortifiée qui fit, pendant des siècles, l’objet d’âpres conflits entre protestants et catholiques. En 1688, Derry fut même assiégée pendant plusieurs mois. C’est lors de ce siège que fut prononcée pour la première fois une expression qui allait entrer dans l’histoire : « no surrender ».
Située au cœur de la campagne, à l’abri derrière ses fortifications, Derry (100 000 habitants) a des airs de gros village. La ville peut s’enorgueillir de posséder la première cathédrale construite après la Réforme dans les îles Britanniques : Saint Columb’s Cathedral, joyau de gothique tardif, achevée en 1633 et entourée de tombes anciennes. Il ne faut pas manquer le Craft Village (village artisanal) avec ses boutiques installées dans des maisons traditionnelles joliment rénovées. Pour faire le point sur le passé mouvementé de la ville, une visite au musée d’histoire Tower Museum s’impose, même si l’on peut regretter la relative discrétion de l’exposition sur les événements des années 70. Pour en savoir plus, il faut, en fait, franchir les remparts et aller dans le quartier catholique du Bogside.
Free Derry : le Bogside n’oublie pas

Place forte des unionistes à sa fondation, Derry est depuis plus d’un siècle majoritairement peuplée par des catholiques (70 % de la population). Le quartier populaire du Bogside (« le côté de la tourbière »), situé au pied des remparts de la vieille ville, forme le cœur catholique de Derry. C’est ici qu’ont eu lieu les événements tragiques du Bloody Sunday, le 30 janvier 1972, quand les policiers britanniques tirèrent sur une foule de 20 000 personnes manifestant pacifiquement pour leurs droits civiques. Quatorze manifestants furent tués, parmi lesquels des enfants, dont on peut voir le portrait sur certaines maisons du quartier.
Si la réconciliation est de mise en Irlande du Nord — on dit ici « Peace dropping slowly » (« La paix goutte à goutte ») —, le Bogside n’oublie pas le passé récent. À l’entrée du quartier, un pan de mur porte toujours l’inscription : « You are now entering Free Derry » (« Vous entrez dans le Derry libre »). Le Bogside fut rebaptisé « Free Derry » par les catholiques en référence à la zone libre de Berlin au plus fort des tensions dans les années 70. Quelque 5 000 soldats britanniques quadrillaient alors la ville.
Aujourd’hui encore, au sujet de la question nord-irlandaise, le Bogside parle de « colonisation » par les Britanniques plutôt que de conflit religieux. Dans le quartier, un tourisme de mémoire s’est tout récemment mis en place. Il faut absolument faire un tour au Free Derry Museum ouvert en 2007 par l’organisation du Bloody Sunday Trust. À partir de nombreuses archives, ce musée, qui se trouve à l’endroit où se passa le Bloody Sunday, retrace la longue lutte de la communauté catholique du Bogside pour ses droits civiques. L’exposition met en lumière l’origine des « troubles » : un découpage des circonscriptions favorable aux loyalistes, un vote censitaire, des discriminations dans le travail et le logement, l’inique détention sans procès des suspects républicains dans les années 70 et la violente répression des manifestations pacifiques menant à l’escalade meurtrière du terrorisme… De nombreux documents sont d’ailleurs traduits en français.
Pour compléter la visite, le Free Derry Tour, animé par des habitants du Bogside, permet de découvrir le quartier et ses fameuses fresques murales représentant l’histoire et les militants de la cause républicaine. Les commentaires, engagés et partiaux, ont le mérite de ne pas laisser indifférents. Impossible de rester de marbre en arpentant ces lieux si marqués par l’histoire et aujourd’hui assagis. Dieu merci, une page s’est tournée… Symbole des temps nouveaux, la mairie de Derry a pour projet la construction d’un Peace Bridge reliant les deux rives, longtemps antagonistes, de la rivière Foyle.
Causeway Coastal Road : en route pour l’enchantement

À la sortie de Derry, et déjà loin des folies de l’histoire, débute l’un des plus beaux itinéraires côtiers d’Europe. Vert tapis parsemé de moutons blancs et de chevaux, falaises plongeant dans la mer, baies isolées du monde et une lumière unique au monde, changeant plusieurs fois par jour, voire par heure : des dizaines de kilomètres de pur enchantement naturel s'offrent au voyageur le long de la Causeway Coastal Road.
Une merveille géologique, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, couronne le parcours. La Chaussée des Géants (Giants’ Causeaway) est un phénomène naturel sidérant, avec ses 40 000 colonnes prismatiques de basalte, formées à partir de la lave cristallisée sortie d’un volcan en éruption il y a quarante millions d’années. De ces blocs hexagonaux et compacts, parfaitement ajustés, dessinant ici un amphithéâtre, là une orgue, se dégage une incroyable intensité tellurique. La mythologie attribue ces tours de pierre à un géant irlandais qui les aurait édifiées pour se rendre en Écosse afin d’y défier un rival.
D’autres lieux sur la côte se révèlent tout aussi exceptionnels. À une trentaine de kilomètres de Derry, s’élève le Mussenden Temple, un étonnant édifice tout rond perché sur une falaise construit à la fin du XVIIIe siècle par un évêque protestant excentrique, féru des idées du romantisme naissant. Non loin de la Chaussée des Géants, le Dunluce Castle est un autre site particulièrement inspirant. Ce château médiéval, aujourd’hui en ruines, domine l’Atlantique, tel un nid d’aigle marin, du haut d’une falaise rocheuse de trente mètres.
Autre endroit à ne manquer sous aucun prétexte : Carrick-a-Rede, un îlot relié à la côte par un pont en corde se balançant à 24 mètres au-dessus de la mer. Émotions garanties. Une fois sur le rocher, la vue sur les falaises de la côte d’Antrim (notre photo) et, au loin, les côtes écossaises est splendide. L’eau de l’océan, étonnamment transparente, possède la couleur de l’émeraude quand le soleil brille.
Bushmills, les secrets du whiskey

La région recèle un autre trésor irlandais, dans la sympathique bourgade de Bushmills : la distillerie Old Bushmills qui produit le whiskey du même nom. Un monument national ! Old Bushmills est la plus ancienne distillerie de whiskey au monde. Dès le XIIIe siècle, on distillait déjà de l’Uisce Beatha (eau de vie en gaélique) dans le coin. La distillerie Bushmills a ouvert ses portes en 1608.
La visite fait découvrir les différentes étapes de fabrication du nectar local, élaboré à partir d’orge malté, de levure et d’une eau de source réputée pour sa pureté, tirée de la rivière Rill of saint Columb. Les petits secrets du whiskey sont révélés : l’orge, séchée dans des fours fermés, n’est jamais en contact avec la fumée de tourbe à la différence des whiskeys écossais. Bushmills distille son whiskey trois fois (contre deux fois en Écosse et une fois aux États-Unis), ce qui lui donne un goût plus raffiné. Enfin, le breuvage est vieilli dans des fûts ayant servi à la maturation de xérès, de bourbon ou de porto, ce qui lui confère un arôme intense et parfumé.
La visite s’achève par une dégustation des différents « crus » de la maison. Si l’alcool n’est pas votre tasse de thé, sachez que le Bushmills parfume de nombreux mets dans la région. Vous pourrez goûter ainsi au chocolat, aux truffes ou au fudge au whiskey. Sans oublier le filet de bœuf au poivre flambé au Bushmills, que l’on peut déguster au meilleur restaurant du village, le Bushmills Inn.
Glens of Antrim : éternelle Irlande

Situés entre Ballycastle et Larne, en retournant vers Belfast, les Glens of Antrim constituent l’autre joyau naturel de la côte nord de l’Ulster. Ces neufs vallées profondes d’origine glaciaire, formées il y a 10 000 ans, déroulent leur pittoresque paysage sur des dizaines de kilomètres, en descendant lentement vers la mer. Leurs noms débutent tous par Glen (qui vient de gleann, vallée en gaélique) : Glenarm, Glencloy, Glenariff, Glenballyemon, Glencorp, Glenaan, Glendun, Glenshesk et Glentaisie.
Sur la côte, la route serpente le long de la bande étroite du littoral entre flots et falaises. Dans cette région où moutons et vaches paissent paisiblement sur les flancs des vallons d’un vert vif, il vaut mieux prendre son temps. Tout d’abord, pour apprécier ce paysage qui respire la sérénité, mais aussi car la route, par endroits, est très étroite. On devrait écrire « les routes » d’ailleurs car, à plusieurs reprises, des bifurcations conduisent soit vers une vallée qui semble oubliée du monde, soit vers une plage cachée dans le creux d’une baie.
Parmi nos coups de cœur, le cap de Torr Head (notre photo), au bout d’une vallée perdue, coiffé des ruines d’un poste d’observation. La vue sur le Mull of Kintyre en Écosse, à moins de dix milles nautiques, laisse béat d’admiration. Il ne faut pas manquer la discrète et placide Murlough Bay avec sa plage tranquille, le village de Cushendun avec ses cottages blancs à toit d’ardoise, Glenarm et son château du XVIIe siècle, ou la tombe d’Ossian, ce barde mythique qui inspira tant les romantiques, dans un paysage sauvage et désolé (c’est, en fait, une tombe néolithique).
En remontant la vallée de Glenariff, le paysage change rapidement. À la lande succède une forêt de résineux très touffue : dans le Glenariff Forest Park, des sentiers permettent de déambuler entre arbres et clairières, petits lacs et cascades d’eaux vives. Antrim prend alors des airs de Canada et le promeneur solitaire goûte au frisson des grands espaces. Pourtant, il déambule dans un coin de la « petite » île d’Irlande, un sentiment d’éternité au cœur.
Infos pratiques
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Office de tourisme d’Irlande
Office de tourisme d’Irlande du Nord
Ulster or not Ulster ?
On appelle souvent à tort l’Irlande du Nord, l’ « Ulster ». En fait, l’Ulster est une région d’Irlande comprenant les neuf comtés du nord-est de l’île. Or, six d’entre eux seulement font partie de l’Irlande du Nord britannique. Les trois autres comtés (Donegal, Cavan et Monaghan) se trouvent en république d’Irlande. Donc l’Ulster ne saurait se résumer à la seule Irlande du Nord, sauf dans l’esprit (militant) de certains unionistes.
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