Bretagne : Sein, l’île absolue

Bretagne : Sein, l’île absolue
© Marina Ignatova - stock.adobe.com

Qui voit Sein voit sa fin, dit le dicton, sans concession. En oubliant de préciser qu’il ne fait pas toujours gros temps dans les parages !

Au large de la Pointe du Raz, l'île de Sein, c’est un bateau sur l’eau. Un gros radeau, partagé par 240 îliens bien soudés (une centaine tout au plus en hiver). La clameur de l’océan est ici continue : impossible de lui échapper. Plusieurs fois, des raz-de-marée ont submergé l’île. Sans les digues qui la protègent aujourd’hui, peut-être aurait-elle fait naufrage. Mais les irréductibles s’accrochent, repliés sur leurs ruelles taillées à la largeur d’un tonneau – pour éviter que le vent ne prenne ses aises.

Certains y filent dès l’annonce d’une grande tempête, pour mieux se retrouver coupés du monde, l’espace de quelques jours…

Cap sur Sein

Cap sur Sein
Embarcadère pour l'île de Sein © Paul Laroque - stock.adobe.com

On se dit qu’un jour, on embarquera. Et voilà que le jour arrive. Au matin, l’embarcadère de Sainte-Evette, baigné par une lumière encore rasante, s’anime doucement. Le temps d’avaler un café-croissant en terrasse et, déjà, la file s’allonge sur le flanc de l’Enez Sun. Véritable cordon ombilical, la navette maritime décharge chaque matin sur l’île de Sein sa cargaison de courrier, de pain, de vivres, de Télégrammes de Brest et de visiteurs d’un jour.

Le temps est beau et l’humeur joyeuse à bord. Franchie la pointe de Lervily et son discret sémaphore, le bateau commence à dodeliner, tandis que se déroulent les falaises nues du cap Sizun. Le plus craint est à venir : le terrible Raz de Sein, un goulet d’étranglement de 8 km d’océan très agité, séparant la pointe du Raz de l’île. Par fort coefficient de marée, le courant y atteint 6 nœuds au jusant et même 7 au flot… au moins autant qu’un voilier ! Seule solution pour les plaisanciers refusant le moteur : attendre patiemment l’étale.

Bateau dans le Raz de Sein © DjiggiBodgi.com - stock.adobe.com

Si les plus gros navires sont désormais interdits dans le Raz de Sein, le passage reste très convoité : il ouvre un accès direct à la mer d’Iroise par le chas d’aiguille formé entre le phare de la Vieille (voir plus loin) et les premiers rochers ébauchant la chaussée de Sein – une redoutable armée d’écueils noyés par la marée, qui se prolonge vers la haute mer jusqu’au célèbre phare d’Ar-Men, obligeant les cargos à un détour de plus de 30 milles. Ce collier mortel, les Sénans l’ont autrefois baptisé Ar Vered Ne, « le nouveau cimetière »…

Le saviez-vous ?

Les dauphins entrent parfois dans la danse, surfant la vague d’étrave de l’Enez Sun sur un bout de chemin. Habituellement fidèles au grand large, ces tursiops, les plus grands du genre, sont une bonne vingtaine à fréquenter à l’année la Chaussée de Sein. Une occasion rare de les voir de près : on ne connaît qu’une dizaine de ces groupes côtiers en Europe.

Sein, une île plate comme une limande

Sein, une île plate comme une limande
© Pat on stock - stock.adobe.com

Effleurant l’océan de sa quille instable de galets, l’île de Sein est si mince, si petite (0,58 km2), si basse (point culminant : 9 m) que, du bord, elle disparaît à l’œil dès que les vagues enflent.

Se plaçant dans son sillage, l’Enez Sun s’approche, déjà moins chahuté. La ligne d’horizon cesse enfin de tanguer. Contournant l’îlot de Nerroth, gardien fidèle de l’étroite rade, le navire s’infiltre entre les brisants, puis à l’abri de la grande digue de Kerlaourou. Une longue ribambelle de maisons accolées se déroule, relevées de quelques touches colorées.

L’accostage se fait en douceur. Pendant que les insulaires chargent leurs courses sur une charrette à bras, les visiteurs fondent déjà sur les terrasses des quelques bars étalées face aux barques, ou s’éparpillent dans le lacis de ruelles étriquées. La mairie-école (à classe unique) se cache dans ce labyrinthe cassant efficacement les assauts du vent, qui permet aux agapanthes, hortensias, géraniums et à quelques roses trémières de croître sans fléchir. À chaque maison ou presque sa citerne (il y a aussi désormais de l’eau dessalinisée) ; on y introduisait jadis une anguille pour qu’elle épure les eaux en mangeant les larves d’insectes !

Tenant la barre de ce petit monde collé-serré, l’église Saint-Guénolé trace une rare verticalité. Patiemment bâtie par les dévot(e)s sénan(e)s au tournant du siècle dernier, elle coiffe les Causeurs, deux menhirs en tête à tête renvoyés aux oubliettes des croyances. À l’intérieur, ex-voto de bateau et bouée fluo rappellent les exigences du divin et ses miracles.

Sein, une île à la merci des eaux

Sein, une île à la merci des eaux
Tempête sur l'ïle de Sein © Louis-Michel DESERT - stock.adobe.com

Longue de moins de 2 km, l’île de Sein forme une sorte de S inversé, aux côtes très découpées, qui s’étrécit terriblement au centre (50 m à peine !).

Les plus grandes tempêtes (celles de 1756 et 1896 furent catastrophiques) ont souvent vu les eaux l’envahir, inondant des maisons, en détruisant d’autres, coulant des bateaux et poussant certains îliens jusque sur leur toit ou dans le clocher… Louis XIV, compréhensif, leur concéda une exemption de taxe d’habitation – toujours en vigueur ! Plus directif, le duc d’Aiguillon, Commandant en chef de Louis XV en Bretagne, prêcha l’évacuation définitive. Les insulaires refusèrent, évidemment, puis consolidèrent leurs digues. Et une nouvelle fois, encore, en 1924, après que l’île fut coupée en deux par un énième coup de bambou.

En 2013 et 2014, malgré le renfort du béton, l’océan-bouilloire a à nouveau tout envahi, projetant des tombereaux d’écume de mer et des cailloux comme des missiles. La petite gare maritime a été ravagée. D’année en année, les dunes de galets sont dévorées et les remparts fatiguent, faisant désormais craindre une submersion complète.

La montée des océans et le renforcement annoncé des tempêtes, conséquences du réchauffement climatique, font cogiter nombre d’habitants. Certains rêvent de transition écologique. Leur combat premier : débrancher leur centrale au fioul coûteuse et polluante imposée par EDF pour, enfin, favoriser le photovoltaïque (quelques panneaux ont déjà été installés), l’éolien et développer de petites hydroliennes (hélices alimentées par les courants marins).

Des héros au pied marin

Des héros au pied marin
Musée de l'île de Sein © JAG IMAGES - stock.adobe.com

Faut-il vraiment préciser que les Sénans ont le caractère bien trempé ? En 1939, dans la semaine qui suivit l’appel du 18 juin du Général de Gaulle, la quasi-totalité des hommes en âge de combattre (138) s’embarqua pour Londres – faisant bientôt dire au général, aux troupes encore fort clairsemées, « L’île de Sein est donc le quart de la France ! ».

Elle est en tout cas l’une des cinq communes du pays à porter le titre de « Compagnon de la Libération ». Le musée local revient longuement sur cet épisode glorieux et met aussi en lumière les traditions et le quotidien largement autarcique d’autrefois, avec de belles photos anciennes

Monument en hommage à la Résistance © petunyia - stock.adobe.com

Dans l’Abri du Marin attenant, bâti en 1900 pour offrir aux gens de mer un lieu de vie promouvant de plus saines habitudes (!), s’ouvre peut-être le chapitre le plus émouvant de l’histoire locale : celui des innombrables naufrages et sauvetages survenus entre Chaussée et Raz de Sein. La liste détaillée des interventions placardée aux murs, année par année, montre l’étendue des dégâts. Quelques objets repêchés sur l’épave d’un navire napoléonien parti à l’assaut de l’Angleterre, en 1796, tracent une épopée, parmi d’autres.

Aujourd’hui, canot tout-temps et semi-rigide permettent aux personnels locaux de la station de la SNSM de porter secours aux navires en détresse dans les pires des conditions. De quoi faire oublier les légendes noires, embellies par les écrivains romantiques du 19e s, qui firent des Sénans des naufragés eux-mêmes, pour ne pas dire des naufrageurs…

Le saviez-vous ?

De 1940 à 1945, le Zenith, un vieux bateau, reprit du service pour assurer le transport des passagers et du courrier entre l’île de Sein et le continent, à raison d’une rotation plus ou moins hebdomadaire. Si les marchandises voyageaient à fond de cale, hommes et femmes étaient, eux, sur le pont, entre vaches et cochons, grains, embruns et odeurs de mazout…

Balade sur l'île de Sein

Balade sur l'île de Sein
© synto - stock.adobe.com

Le tour de l’île est bouclé en 105 min chrono – à moins de pique-niquer ou de vouloir, à marée très basse, ajouter à la balade l’îlot de Toul Korriguet.

Sein est nue. Sans arbre. Si l’eau de pluie ne manque pas, la terre gorgée d’iode ne facilite pas l’agriculture. Un damier confus de murets retrace le souvenir des parcelles d’orge, de blé noir et de chanvre qui nourrissaient jadis l’importante population (jusqu’à 1 300 habitants) mais, à force de partage, certaines ne mesuraient plus que quelques mètres carrés ! Aujourd’hui, on ne plante plus guère que quelques patates dans les jardinets du bourg.

Les dernières maisons dépassées, une lande rase s’impose, semée de rochers sculptés par la nature et de mégalithes. À l’écart de tout, le cimetière des « cholériques » conserve quelques sépultures des victimes de l’épidémie de 1885, inhumées à distance.

Chapelle Saint-Corentin © Richard Villalon - stock.adobe.com

Sur le littoral, le ressac roule bruyamment les galets ; huîtriers pies et tournepierres farfouillent dans le varech. La criste marine, au goût citronné, pousse là.

Destination n°1, le grand phare de Goulenez (51 m) trône à l’extrémité ouest de l’île, base blanche, tête noire. Il ne faut pas hésiter à payer le prix (241 marches) pour découvrir, de là-haut, l’île entière dans sa vulnérabilité.

À son pied, la chapelle Saint-Corentin, restaurée, se recroqueville dans son enclos. Et au large, au plus bas de la marée, la multitude des rochers de la Chaussée de Sein révèle l’ampleur du défi lancé aux marins imp(r)udents.

Les phares de haute mer

Les phares de haute mer
Phare de la Vieille et balise de la Plate © DjiggiBodgi.com - stock.adobe.com

Dans l’exact prolongement de la pointe du Raz, le phare de la Vieille, le plus proche du continent, veille sur le Raz de Sein depuis 1887. On le découvre à tribord en chemin vers l’île. Cet « enfer », comme on nomme les phares de haute mer, s’agrippe à un rocher de 50 m de long sur 20 m de large, constamment chahuté par les éléments… Pour couler les fondations, les ouvriers ne purent pas débarquer plus d’une dizaine de jours par an !

Plus essentiel encore ? Achevé dès 1881, le phare d’Ar Men se dresse en plein océan, 18 km à l’ouest, à l’extrémité de la Chaussée de Sein. Il n’a pas volé son surnom d’« enfer des enfers » : les gardiens ont tous décrit la manière dont les murs tremblent lors des grandes tempêtes, décrochant les cadres ! Le socle rocheux est encore plus ténu ici : 105 m2. Les ouvriers sénans, équipés d’espadrilles et d’une ceinture de sauvetage en liège, durent souvent se coucher et s’agripper pour ne pas être (régulièrement) emportés par les lames, puis repêchés. Sacré tempérament. Les travaux ne purent être conduits qu’aux marées d’équinoxe, à raison de quelques jours par an. En 1867, seules 8 h de travail furent exécutées !

Mais comment transférer les gardiens de la vedette jusqu’au phare ? Grâce au cartahu, un filin actionné par un treuil manœuvré depuis le sommet, auquel était accroché un siège rudimentaire en liège (le « ballon ») ! Un exercice particulièrement délicat par mer agitée… Une fois sur place : ni chauffage ni douche jusqu’à la prochaine relève (15 jours).

Fiche pratique

Retrouvez tous les bons plans, adresses et infos utiles dans le Routard Bretagne Sud en librairie 

Pour préparer votre voyage, consultez notre guide en ligne Bretagne

Consulter également le site officiel Finistère Tourisme

Le site officiel de l’île de Sein.

Carte de l’île de Sein

Le Parc Naturel marin de la mer d’Iroise, classé réserve de la Biosphère par l’Unesco.

Lire aussi notre reportage Le Finistère Sud, du cap Sizun au pays bigouden

Comment aller à l’île de Sein ?

La compagnie Penn Ar Bed dessert l’île de Sein toute l’année depuis l’embarcadère de Sainte-Evette (à Audierne, à 40 km de Quimper), à raison d’1 départ/jour (et jusqu’à 3 le vendredi du printemps à l’automne). Attention, par mauvais temps, le trajet peut se faire de/vers Douarnenez et la traversée dure alors deux fois plus longtemps (2 h !) ; la compagnie propose alors une liaison gratuite en navette pour aller rechercher son véhicule.

Compter 30-35 € l’aller-retour pour un adulte selon la saison, 20-25 € pour les 4-16 ans. Du 17/07 au 22/08/2021, ceux qui voudraient passer la nuit sur l’île bénéficient d’un tarif à 15 € A/R avec départ d’Audierne à 16 h 35 et retour le lendemain de Sein à 10 h 05 ! Des départs de Brest via Camaret s’ajoutent le dimanche de fin juin à mi-septembre.

La compagnie Finist’mer assure aussi une traversée quotidienne au départ de Sainte-Evette, de fin juin à mi-septembre, week-end ou dimanche excepté (selon la période). Tarif similaire.

Attention, en repartant de Sein, en fonction de la marée, le bateau accoste soit à la cale de la Poste (sud), soit à la cale du Men-Brial (nord) – à 400 m l’une de l’autre.

D’avril à septembre, en fonction de la météo – déterminante ici –, la compagnie Penn Ar Bed propose par ailleurs, en collaboration avec Archipel Excursions, une sortie d’une journée incluant à la fois la visite de l’île de Sein (rejointe par l’Enez Sun), puis la découverte de la chaussée de Sein et du phare d’Ar-Men en bateau semi-rigide. Unique !

Quel que soit votre choix, en saison, réservez au moins quelques jours à l’avance.

Bonnes adresses

- Hôtel-restaurant Armen : « le dernier hôtel avant l’Amérique », dit le slogan ! C’est aussi le seul hôtel de l’île, dressé aux marges du village, en direction du phare. Tranquillité assurée.

- Thé, café et chocolat : la famille Fouquet loue une chambre avec salle d’eau dans son annexe, durant la basse saison (75 € pour 2).

- On trouve 4-5 bars-restaurants sur l’île, aux prix globalement élevés et à l’accueil variable. À choisir, on vous conseille le sympathique Tatoon, fort bien placé sur le quai, qui propose de bonnes formules encore abordables (avec poisson du jour, choix forcément limité). Privilégiez le second service pour pouvoir prendre votre temps. En saison, réservez.

À déguster : les « huîtres du bout du monde », bien iodées et salées, produites sur l’île par un jeune couple depuis quelques années. Pour survivre à l’hiver, les petits calibres sont envoyés dans les eaux plus calmes du Bélon, dans le Sud Finistère, de janvier à mars.

Faire du kayak sur la chaussée de Sein

Le petit Centre nautique de l’île, tenu par le sympathique Pierre Portais, propose de superbes sorties en kayak de mer (1 h-4 h) ; à partir de 2 h, on peut s’aventurer dans le dédale d’îlots de la Chaussée de Sein et, souvent, y observer des phoques gris et parfois les dauphins résidents. Pierre loue aussi des paddles et propose même à ses clients de camper dans son mini-jardin pour 10 €/personne (+ 10 € pour une location de tente, 2 € le matelas). Sanitaires et cuisine équipée sont inclus, seule la douche se paye en plus (2 €). Un vrai bon plan.

À noter

Le vélo est interdit à l’île de Sein, n’essayez donc pas d’embarquer le vôtre ! Autre règle importante : les chiens doivent être tenus en laisse à tout moment.

Texte : Claude Hervé-Bazin

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