Yémen, sur les traces de Joseph Kessel

Julien Nessi
par Julien Nessi

06 octobre 2008

Julien Nessi

Écrivain voyageur infatigable, Joseph Kessel a parcouru le Yémen en 1930 pour enquêter sur le trafic des esclaves. C’est lors de ce reportage que naîtra l’un de ses plus beaux romans d’aventure Fortune carrée. Dans ce récit épique, aux accents conradiens, il décrit un pays lumineux et authentique, peuplé de guerriers farouches et de pêcheurs au long cours. Plus de 78 ans après, nous sommes retournés sur les traces de l’écrivain voyageur au Yémen.

L'ombre de Kessel

Julien Nessi

« Les Yéménites ont de la reconnaissance pour cet écrivain voyageur français qui s’est fasciné pour notre pays », me confie l’un des guides francophones qui m’accompagne dans ce périple. Avec le poète Arthur Rimbaud, le pirate Henry de Monfreid et le footballeur Zinedine Zidane, c’est peut-être le Français le plus respecté dans ce pays… En 2008, lorsqu’on se rend au Yémen, on découvre un pays sauvage et authentique, loin de la modernité occidentale. Voilà maintenant plus de dix-huit ans que le Yémen est réunifié. La guerre est loin.

Il faut toutefois savoir que la situation reste tendue au Yémen : comme partout au Moyen-Orient, la menace terroriste est une réalité. Il est malgré tout possible de voyager dans le pays, à condition d’être accompagné par un guide francophone connaissant parfaitement les us et coutumes de la population et les itinéraires à suivre (certaines zones sont dangereuses et soumises à la délivrance d’une autorisation). Il ne faut surtout pas s’aventurer seul. Nous vous recommandons aussi de vous tenir bien informé de la situation sur le terrain. Bref, un voyage au Yémen, loin des sentiers battus, ne se prépare pas à la légère.

Une fois ces précautions prises, voyager au Yémen sur les traces de Kessel permet de découvrir des paysages de montagne à couper le souffle, une architecture unique au monde et un peuple à l’hospitalité légendaire.

Des scènes hautes en couleur à Hodeïda

Julien Nessi

L’aventure de Kessel commence à Hodeïda, situé sur les bords de la mer Rouge. « Lui et ses compagnons sont reçus comme des princes à Hodeïda par le fils de l’imam Yahia, gouverneur de la ville, malgré leur tenue peu reluisante, les shorts déchirés, les sahariennes abîmées par le séjour en Abyssinie, les sandales mangées par le sel », raconte Olivier Weber dans sa biographie sur Kessel, le nomade éternel.

Aujourd’hui deuxième port de pêche du Yémen, Hodeïda bruisse toujours d’une activité intense. Le marché aux poissons, situé à l’entrée du port, offre des scènes de la vie quotidienne hautes en couleurs. Des marins débarquent, dans une chaleur suffocante et dans l’odeur enivrante des poissons, des requins, des dorades ou encore des raies. Il règne une agitation permanente et les cris des pêcheurs à demi nus animent les pontons en bois.

La scène est sans doute similaire à celle qu’a pu vivre Joseph Kessel, soixante-dix huit ans plus tôt. « Malgré la terrible chaleur qui régnait sur Hodeïda, Kessel s’émerveillait d’en parcourir rues, venelles, places et marchés où se pressaient enfants coiffés de bonnets éclatants, femmes voilées, Bédouins vêtus de peaux de boucs à peine tannées, pêcheurs à demi nus, chameaux ployant sous de lourdes caisses, prisonniers squelettiques enchaînés deux à deux et employés à des travaux de terrassements », écrit Yves Courrière dans la biographie de référence qu’il a consacrée à l’écrivain voyageur.

Manakha, la citadelle des montagnes

Julien Nessi

Après Hodeïda, Kessel poursuit son aventure par une traversée des montagnes yéménites à bord d’une voiture royale envoyée par l’imam. Objectif : rejoindre la capitale Sanaa pour rencontrer l’imam. Nous décidons de suivre le même itinéraire en empruntant la route historique. À la sortie d’Hodeïda, des soldats en arme, kalachnikov en bandoulière, arrêtent les véhicules. Après le contrôle des passeports, nous pouvons continuer sur la route sinueuse en direction des hauts plateaux perchés en altitude.

À l’époque de Joseph Kessel, dans les années 30, il n’y avait pas ces contrôles armés. Les paysages deviennent plus montagneux et rocailleux, parsemés de cultures en terrasses. Après plusieurs heures de route en lacet, nous arrivons dans le village de Manakha. Ce village isolé et perché à 2 200 mètres d’altitude fait l’objet de descriptions lyriques dans le roman de Kessel. « Au fond se dressait une gigantesque muraille qui se perdait dans les nuées. Sur son faîte, parmi la brume, on voyait de minuscules tâches blanches. C’était Manakha, la ville des montagnes », écrivait l’écrivain voyageur. Rien ne semble avoir changé aujourd’hui. Avec ses maisons antiques décorées à la chaux et ses remparts flanqués de tours, cette citadelle des montagnes yéménites est une étape incontournable pour explorer les sommets aux alentours.

Autrefois fréquentée par des marchands d’épices et d’armes, elle accueille aujourd’hui les trekkeurs et les touristes en mal d’aventure. Grâce à son emplacement, Manakha offre des points de vue spectaculaires sur les sommets yéménites. On retrouve la beauté des paysages sauvages décrits par Kessel dans son récit d’aventure au bout du monde : « D’un bout à l’autre du ciel visible, bloquant tous les horizons, dévalaient, comme des vagues monstrueuses, les chaînes de rocs gris, rouges et bleutés. Entre elles, s’arrondissaient ces cirques harmonieux et taillés en gradins. Là, commençait la culture du café des djebels yéménites, sur les marches géantes et dans la pierre taillée. Là, au sommet de chaque arête se dressait, prolongement naturel des pics, une maison abrupte et crénelée. L’air était pur de la pureté des hauteurs et de l’Orient ».

Sanaa, la capitale magique du Yémen

Julien Nessi

Deux heures de route sont nécessaires pour rejoindre Sanaa, la capitale yéménite, perchée à 2 400 mètres d’altitude. C’est un défilé ininterrompu de vallées sauvages et de montagnes rocailleuses le long de cette route historique, l’une des premières à avoir été construite dans le pays. La citadelle de Sanaa apparaît enfin à l’horizon après avoir passé un barrage gardé par des policiers en arme.

La capitale du Yémen a fasciné l’écrivain voyageur. Dans Fortune carrée, ses descriptions sont enflammées : « Sanaa, au milieu de la coupe prodigieuse de pierre et de lave que ferment les djebels yéménites, se dresse isolée du monde et près du ciel. Flanquée de donjons ronds et pesants, cernée par d’épaisses enceintes crénelées, elle est vaste, solide, bâtie en force et tranquillité. Elle semble issue du sol même, toute posée dans sa force, sa fierté et sa sobre noblesse. Ainsi que le haut plateau qui la soutient, Sanaa porte le sceau de la fable et de la vie en même temps ».

Plus de soixante-dix huit ans après, l’architecture de Sanaa n’a pas changé. Pas étonnant qu’elle soit classée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1984. Seuls les panneaux publicitaires, la circulation anarchique à l’entrée de la vieille ville, la pollution atmosphérique ou encore les paraboles satellitaires hissées sur les terrasses perturbent ce paysage de briques rouges. Pour le voyageur de passage, le plus fascinant sont les maisons-tours à l’architecture éblouissante qui s’élèvent sur cinq ou six étages dans le ciel bleu.

Pour revivre l’épopée de Kessel, rien de mieux que de s’imprégner de l’atmosphère antique de la vieille médina, avec ses étals multicolores, sa grande mosquée et ses ruelles étroites. Terminez votre voyage sur les traces de Kessel sur l’un des nombreux toits terrasse au cœur de la vieille ville, avec le roman en main. Un moment hors du temps pour des souvenirs inoubliables…

Infos pratiques

Julien Nessi

Comment y aller ?
Yemenia Airlines assure deux vols hebdomadaires au départ de Paris. Tarifs et réservation au 01-42-56-06-00.

Où se renseigner ?
Ambassade du Yémen à Paris : 25, rue Georges-Bizet 75016 Paris. Tél : 01-53-23-87-94 www.yementourism.com

À lire
Fortune carrée, Joseph Kessel, Pocket, 1996.
Marchés d’esclaves, Joseph Kessel, collection 10/18, 1984.
Les secrets de la mer Rouge, Henry de Monfreid, Grasset, 2004.
Joseph Kessel ou Sur la piste du lion, Yves Courrière, Plon, 1985.
Kessel, le nomade éternel, Olivier Weber, Arthaud, 2006.

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