Le tourisme sexuel

Laure Delmoly
par Laure Delmoly

21 août 2001

Statues Sex Inde
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Le tourisme sexuel est aujourd'hui considéré comme le 3e commerce illégal par ordre d'importance dans le monde, juste après la drogue et les armes. Un sujet plus que jamais d'actualité.

Difficile d'aborder ce sujet sans faire des amalgames simplistes. Alors, qu'est-ce que le tourisme sexuel ? Des touristes qui se déplacent à l'étranger pour avoir des relations sexuelles avec les locaux ? Oui, mais surtout, c'est un commerce facile entre le touriste, bien souvent occidental, et des personnes prêtes à vendre leur corps pour un tee-shirt de marque ou quelques dollars. Donc, pour être plus clair, c'est le pouvoir d'exercer une domination sexuelle par le biais de l'argent.

Certains diront : et alors ? Si des adultes consentants trouvent un accord, où est le problème ?
Le tourisme sexuel devient problématique lorsqu'on constate que les adultes soi-disant consentants sont victimes d'un véritable trafic dans lequel ils n'ont guère plus d'importance qu'un objet inanimé. C'est que les dérapages sont nombreux, les conséquences parfois atroces, souvent inhumaines. C'est ce que nous allons tenter d'expliquer : comment cette pratique, fléau du XXIe siècle, se développe à un rythme inquiétant dans les pays pauvres ; comment elle entraîne chaque année dans la prostitution des centaines de milliers d'êtres humains, dont une part non négligeable d'enfants. Car le tourisme sexuel devient un véritable esclavagisme sexuel dont les victimes sont souvent exploitées de façon éhontée, parfois jusqu'à la mort, et dont les auteurs sont mal identifiés et peu contrôlables.
Enfin, le combat contre cet odieux commerce a commencé à prendre forme et les lois s'étoffent davantage chaque jour. Une lutte longue et difficile, mais qui doit permettre d'espérer que cette forme honteuse de tourisme sera un jour, sinon éliminée, du moins fortement réprimée.

Dossier réalisé par Marine Goddin, Laure Delmoly et Laure Manent mis en ligne le 21 août 2004

Etat des lieux

Soy Cowboy Bangkok Thailande
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Les différentes sortes de tourisme sexuel

Sous le terme générique de " tourisme sexuel ", on peut distinguer 3 types de commerce du corps : la prostitution, les voyages sexuels, qui proposent sur catalogue des services peu communs, et un système de copinage aux dangereux effets secondaires. Un point commun à ces pratiques, dont la seule différence réside sans doute dans le nom ou la classification qu'on leur donne : les femmes et les enfants représentent l'immense majorité des victimes.

La prostitution " classique "

Le plus répandu et donc le plus important des tourismes du sexe, est la prostitution classique. Dans des hauts lieux de fréquentation touristique, des femmes, des hommes ou des enfants attendent le chaland qui se laissera tenter par leurs appâts et services payants. Les grandes villes, les bars, les boîtes de nuit et les trottoirs sont leurs repères favoris. Dans des pays où un travail normal ne permet pas de survivre, une partie de la population, prête à tout pour se nourrir, se vend à des prix dérisoires. La prostitution classique est facilement identifiable puisque les prostitué(e)s se montrent aux clients éventuels, et par conséquent, ne se cachent pas des autorités.

Les voyages sexuels

Il existe d'autre part des voyages sexuels organisés. Par exemple, selon l'association Égalité Maintenant, des agences de voyages américaines comme G&F Tours ou Philippines Adventure Tours (Business Week en dénombrait pas moins de 25 en 1995) proposent de vous emmener découvrir les pratiques sexuelles d'un autre pays ou, plus précisément, d'assouvir vos pulsions les plus viles en vous assurant - parfois sur contrat ! - les services de jeunes filles ou garçons vierges, peur du sida oblige. Cette " clause " pousse ces tours opérateurs à recruter, pour un usage qui se veut unique, des enfants de plus en plus jeunes. Mais une fois ladite virginité perdue, ils la leur font refaire pour d'autres clients, expliquait en 1996, la défenseuse des enfants, Claire Brisset, au Monde diplomatique.

Mais il faut savoir que, contrairement aux idées reçues, les jeunes gens sont plus fragiles et donc plus enclins à être contaminés par le sida (de par leurs blessures) et donc à le transmettre à leurs clients. Des précisions qui pourraient dissuader la plupart des pédophiles de s'adonner à ce genre de pratiques. 

Des procédures contre des agences commencent à être lancées. En février 2004, une agence de voyage installée à New York (Big Apple oriental tours) a été fermée, étant soupçonnée d’organiser des « vacances » dans des pays étrangers où des jeunes filles étaient disponibles pour des rapports sexuels. Les propriétaires de l’agence ont été inculpés, ce qui en fait la première inculpation criminelle d’une agence de tourisme sexuel, installée aux Etats-Unis.

Dangereux copinage

Les " copines " en constituent un autre genre. Il s'agit de jeunes femmes qui, le temps du passage d'un touriste, en deviennent les amies et accompagnatrices privilégiées. Leurs services ne sont pas ouvertement monnayés, mais ces " copines " profitent du train de vie de leurs compagnons d'un temps. Ceux-ci leur paient toutes les sorties, les font participer à nombre d'activités auxquelles elles n'auraient pas accès autrement. Pour les " remercier ", ces jeunes filles finissent souvent au lit. L'exemple est criant à Cuba avec les jineteras. Une jinetera, c'est une cavalière, une accompagnatrice. Pudeur du terme pour désigner une prostituée occasionnelle. Des hommes aussi proposent leurs services, on les appelle les jineteros ou pingueros.

Ce véritable phénomène de société est apparu avec l'explosion du tourisme. La majorité des cavalières sont des chômeuses ou des étudiantes, en quête d'argent pour survivre et aider leur famille mais également pour s'acheter des vêtements et des chaussures : l'attrait de la société de consommation, caractéristique de notre civilisation occidentale, vue comme une société idéale par la plupart des jeunes gens de ce pays.

Au-delà de l'aventure ou des dollars faciles, draguer un Européen ou un Nord-Américain se révèle bien souvent une échappatoire : selon l'Événement du jeudi, "en 1998, plus de 3 000 Européens se sont mariés avec une Cubaine". Mais les mariages restent rares. Et ils ne tiennent pas forcément longtemps : ils n'ont souvent servi pour la fille qu'à quitter le pays, et pour les époux à vivre une aventure exotique avec une jolie fille. Le problème reste que les jineteras finissent par abandonner leur style de vie habituel, qui ne leur permettra jamais de gagner de quoi vivre comme elles l'ont fait pendant quelques jours, et à faire de la prostitution leur activité principale. Pour les autorités, cette prostitution est devenue un véritable fléau : à la nuit tombée, certains quartiers de La Havane et de Varadero sont remplis de filles en quête de touristes… 

Un phénomène identique à celui des jineteras a été observé à Saint-Domingue, depuis l'explosion du tourisme dans cette île voisine de Cuba.

Qui sont les clients ?

Les touristes qui se permettent de transgresser la morale et les lois de leur pays à l'étranger n'ont pas de profil type mais forment quand même un groupe, fût-il hétérogène. Ils profitent d'un voyage à l'étranger pour accomplir leurs fantasmes. On connaît les alibis que donnent ces amateurs de plaisirs exotiques tarifés : " Là-bas, ce n'est pas pareil : ils nous aiment vraiment. " Ou bien : " Chez eux, la sexualité est une chose naturelle. " Et encore : " Grâce à nous, ils mangent à leur faim. "
Tristes justifications… surtout lorsque l'on sait que, la plupart du temps, ils ne se soucient pas de savoir si la personne qu'ils s'offrent est majeure ou non, consentante ou pas. Parfois même ils profitent de l'absence de législation protégeant les mineurs dans le pays. Évidemment, tourisme sexuel et pédophilie ne sont pas synonymes mais, dans un pays en voie de développement, les touristes sexuels s'adonnent souvent à des relations sexuelles avec des adolescents ou des enfants. On parvient toutefois à distinguer 2 types de clients.

Le touriste sexuel " occasionnel " : un quidam

Premier lieu commun qui se révèle faux : les amateurs de tourisme sexuel ne sont pas uniquement des personnes ayant des pratiques sexuelles " déviantes " en temps normal ; hommes, femmes (4 % des clients), parfois couples, d'apparence "bien sous tous rapports" se paient du bon temps sans honte.
Ces touristes, d'un genre bien particulier, sont souvent des quidams qui, le temps d'un voyage, se laissent tenter par une offre appétissante et très bon marché. Ils profitent d'une opportunité qui leur est proposée et qu'ils ne rechercheraient sans doute pas dans leur propre pays. Nombreux, aussi, sont ceux qui se laissent tenter après avoir abusé d'une boisson alcoolisée ou lorsqu'ils sont sous l'emprise d'une drogue. 

Concernant leur profil, Le Nouvel Observateur publiait en août 2000 une étude menée par Scotland Yard. La clientèle est composée à 96% d'hommes, 73% étant occidentaux, 75% mariés et 91% se disant croyants ( !). Ils ont souvent un métier respectable et parfois même des enfants pour lesquels ils sont de bons pères. Bref, monsieur-tout-le-monde à la recherche de nouveaux plaisirs, qui se croit tout permis tant il est puissant grâce à son argent.

Le touriste sexuel " assidu " : un pédophile régressif

Dans les pays du tiers monde, certains touristes ont des relations sexuelles avec des enfants. Ce type de clients, plus nombreux qu'on peut le penser, est composé de pédophiles dits régressifs dans la mesure où ils ne s'intéressent pas habituellement aux enfants. Ils y arrivent à un moment donné de leur vie où leur activité sexuelle ne les comble plus et où ils cherchent à la pimenter du goût de l'interdit. Par dessus tout, ce qui pousse ces hommes à profiter de personnes très jeunes, c'est la quasi-assurance d'être protégé contre le sida (ce qui est faux : voir plus haut) et le besoin d'exercer une domination sexuelle. Diverses raisons à cela, notamment afin d'augmenter une capacité érectile défaillante, expliquait la psychosomaticienne Suzanne Képès au Nouvel Observateur

Parmi ces pédophiles, 10 % seulement (toujours selon Le Nouvel Observateur) le sont habituellement, voyageant à seule fin d'avoir des relations sexuelles avec des mineurs non pubères. Le reste des clients d'enfants prostitués sont des pédophiles locaux ; en Asie, les relations sexuelles avec des enfants seraient en effet une preuve de virilité prisée.

Bien que l'on puisse clairement distinguer ces deux types de clients, tous profitent et abusent de la faiblesse morale et financière de leurs victimes. Avec l'argent, ils s'offrent en effet des êtres qu'ils ne pourraient obtenir dans leur pays. Ils franchissent les frontières, ils franchissent les limites…

Quels sont les pays concernés ?

Malheureusement, l'échange des informations est souvent plus difficile que celui des corps. On peut néanmoins dresser un classement des régions les plus touchées par le tourisme sexuel : l'Asie et l'Amérique latine sont en tête, mais les chiffres sont en augmentation en Afrique, en Amérique du Nord et en Europe de l'Est.

L'Asie

C'est de loin le continent le plus touché : la Thaïlande compte deux millions de prostitués parmi lesquels au moins 300 000 mineurs. Ce pays détient le record d'abus sexuels commis par les étrangers. Chaque année, plus de 800 000 visiteurs viennent profiter de ces jeunes Thaïs. Au Cambodge, 44 % des prostituées ont eu leur première relation sexuelle avec des touristes (rencontrés dans des bars ou salons de massage), d’après une étude présentée par l’association AidéTous, engagée dans la lutte contre le tourisme sexuel impliquant des enfants. Quant à Phnom Penh, la capitale, elle compte environ 15 000 prostitués, dont au moins un tiers seraient âgés de moins de 18 ans.

Aux Philippines, en Malaisie et en Indonésie, l'industrie du sexe représenterait entre 2 et 14 % du PIB de chacun de ces pays. Enfin, la Birmanie, la Chine, l'Inde et le Sri Lanka présentent un profil similaire.

L'Amérique latine et les Caraïbes

Au Brésil, sur 100 000 enfants vivant et travaillant dans les rues, la majorité est victime de l'exploitation sexuelle. La Colombie (Bogota compte entre 5000 et 7000 prostituées de moins de 18 ans), Cuba, la République dominicaine (selon l'UNICEF, les touristes constituent 20 à 30 % des clients des prostituées à Saint-Domingue), et le Costa Rica sont également des destinations phares du tourisme sexuel.

L'Afrique

La pauvreté et les guerres sont les principaux facteurs de développement du tourisme sexuel. À Madagascar, où il se développe en ce moment à une vitesse vertigineuse, et en Zambie, la majorité des enfants qui traînent dans les rues se prostituent. En Afrique du Nord, dans des villes telles que Le Caire, Casablanca, Marrakech, Tunis, la plupart des enfants qui passent leurs journées dans les rues sont aussi des proies vulnérables à ce trafic. Au Maghreb, la prostitution passe souvent par le travail domestique et par le biais du mariage d'enfants, légitimation de leur utilisation sexuelle.

Europe de l'Est

Après l'effondrement du bloc communiste, le trafic d'enfants vers l'Europe de l'Ouest et les États-Unis ne cesse de croître. La paupérisation de l'Europe de l'Est est à l'origine du développement de cette forme de tourisme devenu un moyen de survie en Estonie, Lituanie, Russie, Pologne, Albanie et Roumanie.

Europe de l'Ouest

N'oublions pas ce qui se passe chez nous. Il y aurait entre 10 et 15 000 prostituées à Paris, dont un certain nombre de filles en provenance des pays de l'Est. Ce trafic, déjà fortement présent en Belgique, en Allemagne et en Italie connaît un fort accroissement ces derniers temps en France : Selon Le Monde du 25 août, " des centaines de jeunes femmes originaires des pays de l'ancien bloc soviétique sont acheminées vers Paris, Strasbourg et la côte d'Azur ". Des quotidiens locaux abordent la question : le 9 juillet , Nice-Matin intitulait un article " la guerre des trottoirs ". Les femmes, de plus en plus jeunes, seraient originaires essentiellement de Russie, Moldavie, Bulgarie et Ukraine.

Le réseau mondial de la prostitution

De jeunes prostituées sont exportées vers des pays voisins " demandeurs ", plus développés et plus riches que le pays d'origine, où des réseaux de proxénétisme se mettent rapidement en place. De même, les conflits sont une occasion en or de se fournir en " matière première " lors des mouvements de populations qui cherchent à fuir leur pays. Les prostitué(e)s sont éloigné(e)s de leur famille, de leur pays et se trouvent dans une situation de dépendance totale vis-à-vis de leurs souteneurs.

Le fort développement de la prostitution à Madagascar a conduit à l'exportation de cette filière à La Réunion. De même, il y a un trafic important entre l'Europe de l'Est et l'Europe de l'Ouest, entre l'Europe de l'Est et les États-Unis, entre l'Amérique centrale et l'Amérique du Nord. Et quoi de plus rentable et de plus sûr qu'une jeune personne qui ne peut prouver son identité puisqu'on lui a confisqué ses papiers et qui, si elle se fait arrêter, ne peut dénoncer ses souteneurs - qu'elle connaît à peine - de peur des représailles, notamment sur sa famille ?

Ce rapide tour du monde met en avant le dénuement des populations touchées par le tourisme sexuel. Dénuement financier, dénuement moral aussi (comme dans les nouvelles républiques de l'Est). Mais comment cette pratique fonctionne-t-elle ? Qu'entraîne-t-elle dans les pays et chez les victimes ?

Les effets pervers de l'offre et de la demande

Tourisme Sexuel Cloche
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Le sous-développement, qui entraîne des personnes à vendre leur corps pour survivre ou pour faire vivre leur famille, explique certes l'accroissement du phénomène. Mais la prostitution se développe aussi pour répondre à une demande grandissante d'Occidentaux qui s'adonnent au " tourisme sexuel ". 
La demande crée l'offre, mais l'offre crée également la demande. Le cercle vicieux.

Les victimes du tourisme sexuel

Victimes de la misère

C'est la misère qui, en premier lieu, noie chaque année des milliers de jeunes gens dans ce commerce abominable. Sans le sou et sans avenir professionnel, ils regardent avec envie les touristes débarquer dans les hôtels chics des grandes villes, les poches remplies de dollars, et voient là leur unique sortie de secours. Triste alternative pour un gamin de 12 ans ou une ado de 18 ans. 

Plus un être est fragile financièrement et moralement, plus il est susceptible de tomber dans les mailles des filets du proxénétisme. Cela, les " rabatteurs " à l'affût de chair humaine l'ont bien compris. La victime idéale est sans ressource, souvent seule et à la rue dans une grande ville hostile. Son manque d'instruction ne lui permet généralement pas d'aspirer à un travail respectable. Pour les " recruter ", tous les moyens sont bons. Souvent, les jeunes gens sont pris au piège : on leur propose d'être guide touristique, ou de travailler dans un restaurant. Mais, en fait, les jeunes - garçons ou filles - se rendent vite compte qu'ils ont été trompés. Difficile alors de faire machine arrière… Beaucoup ont quitté leur campagne avec l'espoir de se forger un avenir stable dans les grandes agglomérations, puis se retrouvent seuls, dépendants des " souteneurs " qui les exploitent. Lorsqu'ils n'ont pas été dupés, les jeunes prostitués se sont fait enlever ou ont été achetés à leur famille pour quelques dollars.

Trafic d'enfants

Pour satisfaire une clientèle perverse ou craignant d'être contaminée par le sida, les proies sont choisies de plus en plus jeunes afin de s'assurer de leur virginité. Ainsi, en Asie, afin de fournir de la " chair fraîche ", les proxénètes thaïlandais ou chinois vont acheter des enfants dans les villages reculés des montagnes, ainsi que dans les pays voisins : Laos, Cambodge et Birmanie. 

Des réseaux se constituent à travers le monde, des mafias kidnappent des enfants pour les prostituer, les séquestrer dans des maisons closes, les utiliser à des fins pornographiques. Des maisons hermétiquement closes puisque ces enfants sont enfermés de jour comme de nuit pour être livrés, dans une chambre gardée, à leurs clients qui défilent parfois au rythme de 10 à 15 par jour. 

Au commerce inhumain qui est fait de leur corps viennent s'ajouter des mauvais traitements de toutes sortes : une jeune assistante sociale belge est parvenue, avec l'aide d'équipes thaïlandaises, à faire libérer 1 400 enfants des maisons closes de Bangkok : " on les viole, on les affame, on les brûle avec des cigarettes, on les blesse à coups de ceinture, voire à coups de couteau, on les torture parce qu'ils ne veulent pas du soi-disant " nouvel amour ". Et au bout du chemin, on les laisse crever de ces mauvais traitements et du sida. " (Marie-France Botte et Jean-Paul Mari, Le prix d'un enfant, Robert Laffont, 1993)

L'engrenage infernal : drogue et maladie

Ensuite, les jeunes, en marge de la société, n'ont pas d'autre choix que de continuer à se prostituer. Souvent, ils ont trop peur des représailles pour prendre la fuite ou dénoncer leurs " patrons ". La culpabilisation les tétanise. Alors, pour oublier l'utilisation odieuse qui est faite de leurs corps, pour oublier que, chaque jour, on leur vole un peu plus de leur dignité humaine, ils se replient sur la drogue. Ils cultivent ainsi un cercle vicieux dont peu sortent indemnes. À mesure que la dépendance s'accroît, et que le besoin d'argent augmente en parallèle, ils sont condamnés à continuer de se vendre aux touristes. 

On imagine facilement les séquelles que peut garder un être humain d'une telle expérience. Ou peut-être, au contraire, évalue-t-on difficilement les dommages physiques et psychologiques que la prostitution infantile engendre. La moitié des jeunes prostitués est malade, et nombreux sont ceux qui sont contaminés par le virus du sida. En Asie, et notamment en Thaïlande et en Inde, là où le proxénétisme atteint des seuils jamais égalés, l'épidémie du sida explose. Les enfants qui ont contracté la maladie après quelques années ou quelques mois de prostitution sont jetés à la rue comme des chiens galeux, sans rien ni personne à qui se raccrocher. Pour compléter le tableau de leur horreur quotidienne, on peut mentionner les autres maladies sexuellement transmissibles, le risque de grossesse non désirée, les invalidités suite aux violences infligées et les diverses maladies psychosomatiques. Mais le plus affligeant (bien qu'à ce stade-là de l'horreur, on ait du mal à graduer l'affliction), c'est la destruction morale de l'individu. Les séquelles psychologiques sont graves et irréversibles. En leur volant leur enfance, c'est aussi de leur avenir dont on les prive. La confiance à jamais perdue dans le monde adulte, ils affronteront la vie seuls, s'ils ont encore la force de se battre…

Qui soutient le tourisme sexuel ?

Du tourisme sexuel à la pornographie, du laxisme à la corruption

Les hommes qui pratiquent le tourisme sexuel participent non seulement à son développement, mais aussi l'aggravent, notamment à travers la pornographie. Ceux qui abusent de ces êtres en position d'infériorité sont aussi ceux qui, parfois, les filment, les photographient et participent à la diffusion de l'idée d'une sexualité permissive dans les pays en voie de développement. Ils participent ainsi à l'extension de l'idée que les pays les plus pauvres, surtout en Asie, sont de véritables lupanars.

En tête de ces " producteurs ", véritables exploiteurs jouissant d'une misère qui sert leur bon plaisir, l'Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni, supermarchés de pornographie illicite et illégale. Les principaux clients se trouvent aux États-Unis et le pays qui détient le record de l'exploitation sexuelle est la Thaïlande Le laxisme ambiant et le degré inégalé de corruption dans les pays en voie de développement n'y sont, semble-t-il, pas étrangers.

Le tourisme sexuel est en effet soutenu par des réseaux aux bases solides. Dans les pays en voie de développement, le fléau est bien connu des autorités mais si ces agissements continuent, c'est que le nombre et la qualité des acteurs en cause empêchent toute action.

Les revenus de la prostitution

Rien d'étonnant à ce que le tourisme sexuel prolifère lorsqu'on sait que, pour les pays en voie de développement, il représente une manne que l'on se doit, sinon de favoriser, au moins de ne pas entraver. Les revenus de la prostitution sont importants - ils se comptent en milliards de dollars - et nécessaires au développement du pays, selon les autorités des mêmes pays.

Pour cette raison, d'une part les lois et réformes concernant les droits de l'homme et de l'enfant ne sont pas appliquées, les droits des mineurs n'existant parfois carrément pas, mais d'autre part la corruption des autorités par les réseaux de prostitution est très répandue.

L'exploitation sexuelle est ainsi soutenue par des réseaux bien organisés, parfois tenus par des personnes qui travaillent dans la branche classique du secteur : des hôteliers, des restaurateurs… Il faut en effet savoir que dans la majorité des cas, les prostitués exercent dans le cadre d'un réseau, non seuls. 

" Fermer les yeux sur certaines pratiques… "

Si la cécité volontaire des autorités compte pour une part non négligeable dans le développement du tourisme sexuel, c'est sans doute parce que celui-ci est en partie lié au tourisme traditionnel. Dans Zone interdite (diffusé le 17 septembre 2000), un ancien chef du gouvernement vietnamien déclarait : " Les Américains ont besoin de filles et nous de dollars " expliquant d'une manière aussi crue que claire la situation désespérée des pays les moins riches. Et un haut fonctionnaire du Sri Lanka d'ajouter : " Longtemps, le tourisme a constitué notre principale source de devises. On pensait qu'il ne fallait rien faire pour le décourager, quitte à fermer les yeux sur certaines pratiques " (Le Nouvel Observateur, août 2000)…

Le développement de la prostitution est dû à une pauvreté qui joue à plusieurs niveaux : d'une part, en forçant de nombreuses personnes à se prostituer pour survivre, et d'autre part en poussant des policiers ou fonctionnaires mal payés à accepter des bakchichs, bienvenus pour arrondir les fins de mois.

Comment lutter contre le tourisme sexuel

Stop Tourisme Sexuel
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Depuis une dizaine d'années, le phénomène du tourisme sexuel est pris très au sérieux. Le sujet n'est plus tabou, on en parle. Ce n'est plus une pratique de l'ombre sur laquelle on ferme piteusement les yeux pour ne pas voir l'horreur qui l'entoure. Aujourd'hui, le tourisme sexuel est vu comme un problème planétaire pour lequel les autorités gouvernementales internationales, les ONG et les professionnels du tourisme travaillent en étroite collaboration.

La législation en vigueur et les conférences organisées sur ce sujet

Combattre le tourisme sexuel, cela passe d'abord par l'adoption d'une législation adaptée, notamment concernant les droits des enfants, principales victimes de ce commerce inhumain.

Les prostitués majeurs ne peuvent en effet faire l'objet d'une législation à proprement parler, puisqu'ils sont considérés comme consentants en toute connaissance de cause et moins fragiles que les mineurs. Pour eux, la lutte contre le tourisme sexuel ne passe pas par l'élaboration de lois, mais par l'adoption par les touristes d'une attitude responsable en voyage.

Priorité aux enfants

La base de toute législation en matière de prostitution, concernant les enfants, c'est naturellement la Convention internationale des Nations unies pour les droits de l'enfant, établie le 20 novembre 1989. Ratifiée par un total de 191 États, elle cherche à protéger les mineurs de moins de 18 ans et à poursuivre ceux qui les exploitent. La Convention interdit la prostitution enfantine, mais cela est insuffisant. Les pays appliquent cette loi sur leur territoire, mais seuls une trentaine de pays, parmi lesquels la France, les États-Unis, l'Allemagne et la Belgique, ont adopté en février 1994 des lois pénales d'extra-territorialité. Ils s'engagent ainsi à poursuivre sur leur territoire des abus sexuels commis sur mineurs, même si ceux-ci ont eu lieu à l'étranger. Le principal article qui protège les enfants de l'exploitation sexuelle indique :

" Art.34
Les parties États s'engagent à protéger l'enfant contre toutes les formes d'exploitation sexuelle et de violence sexuelle. À cette fin, les États prennent en particulier toutes les mesures appropriées sur les plans national, bilatéral et multilatéral pour empêcher : que des enfants ne soient incités ou contraints à se livrer à une activité sexuelle illégale ; que des enfants ne soient exploités à des fins de prostitution ou d'autres pratiques sexuelles illégales ; que des enfants ne soient exploités aux fins de la production de spectacles ou de matériel de caractère pornographique. "

Respecter les droits des enfants

Parce que les enfants sont si fragiles, leurs droits sont sacrés et notre devoir est de les protéger. Le BIDE (Bureau international des droits des enfants) s'emploie à accroître la sensibilisation des juges, avocats, et agents de police aux droits des enfants. Il préconise des procédures plus adaptées aux enfants car on n'auditionne pas un enfant comme un adulte. Utiliser des moyens audio-visuels pour retranscrire l'attitude terrifiée d'un enfant, former les acteurs du système pénal pour garantir une réponse judiciaire plus adéquate aux besoins des jeunes… Cependant, la situation exige parfois un travail beaucoup plus profond, notamment lorsque le système judiciaire local est à revoir en entier. Dans certains pays, en effet, on punit plus les enfants que leurs clients, au Pakistan par exemple ! Constater de pareilles absurdités au XXIe siècle montre bien qu'il y a encore du pain sur la planche…

Les Conférences en lutte contre l'exploitation sexuelle

En 1996, le Congrès mondial de Stockholm a réuni plus de cent gouvernements et Interpol (Organisation internationale de police criminelle) dans la lutte contre l'exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales. La déclaration finale insiste sur la nécessité de punir ceux qui exploitent sexuellement les enfants et de ne pas punir les enfants victimes !

Le Statut de la Cour pénale internationale, adopté à Rome en 1998, complète les avancées instaurées à Stockholm. Il établit toutes sortes d'infractions incluses dans les concepts de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, parmi lesquels le viol, l'exploitation sexuelle et la prostitution forcée, s'appliquant donc également aux majeurs. Avant toute chose, la législation se construit de façon à assurer " l'intérêt supérieur de l'enfant ", personne à part entière que l'on se doit de considérer comme un véritable sujet de droit, et non comme un objet sexuel et incapable, comme c'est trop souvent le cas. 

En mai 1998, le Tribunal international des droits des enfants, qui se tenait à Fortaleza (Brésil) concluait que les enfants et adolescents ne pouvaient avoir de " droit à la sexualité " avant leur majorité (15 ans pour les filles en France) que lorsqu'ils pourraient " bénéficier d'un minimum d'opportunités en matière d'éducation, de santé, de culture, de liens renforcés de vie commune, de sécurité et de loisirs " (recommandation n°4). Une manière de leur assurer des moyens de survie qui ne passent pas par une prostitution forcée.

Encore beaucoup à faire

La mise en place de la première journée mondiale pour un tourisme responsable devrait permettre de poursuivre les efforts entrepris, parrainés par les nombreuses organisations qui ont décidé de lutter contre ce trafic d'êtres humains.

Alors que la lutte pour le respect des droits des enfants et le combat contre le tourisme sexuel dans le monde progresse chaque jour, il reste encore beaucoup à faire. Bien que des lois et réglementations soient créées ou améliorées chaque année, de nombreux obstacles ralentissent, voire empêchent que des progrès réels mettent un point final à ces agissements condamnables. Malgré la bonne volonté évidente de certains États, il reste en pratique des problèmes d'ordre politique, économique, législatif, judiciaire ou coutumier qui font baisser les bras dans cette lutte qui semble, parfois, perdue d'avance. 

Pourtant, des institutions mettent en place des mesures afin de ralentir ce phénomène. En 2004, l’Unicef a ainsi lancé un « Code d’éthique » destiné à l’industrie du tourisme nord-américain. Un rapport d’ECPAT USA (pour l’éradication de la prostitution enfantine, de la pornographie enfantine et du trafic des enfants à des fins sexuelles) a ainsi révélé qu’environ 25 % des touristes sexuels à l’extérieur des Etats-Unis sont américains. Ce rapport estime également que le commerce sexuel, dont le volume se chiffre en milliards de dollars, concerne deux millions d’enfants.

Un travail de longue haleine

La tâche la plus évidente est bien sûr de tenter de sortir les enfants des réseaux de prostitution, et de les réinsérer dans la société. C'est un travail de terrain, long et difficile. Il faut d'abord arracher les jeunes à leurs proxénètes, puis retrouver leurs familles et voir si celles-ci sont en mesure de les reprendre. Mais, dans la plupart des cas, ils sont pris en charge dans des foyers spécialisés et soignés. Des associations locales s'efforcent de leur assurer un suivi psychologique pour les aider à sortir du cauchemar.

C'est également sur la prévention que les ONG comptent jouer : sensibiliser les familles, éduquer les jeunes filles et les mettre en garde contre les dangers de la prostitution. La plupart des enfants ne savent pas ce qu'est la pédophilie et l'information est un moyen vital pour aider les jeunes à éviter les pièges du proxénétisme. L'Unicef (Fonds des Nations unies pour l'enfance) fournit un travail considérable sur l'éducation des enfants afin de leur garantir un bagage scolaire suffisant qui leur permettra de se construire un avenir et de trouver un emploi digne de ce nom. La lutte contre la pauvreté et la précarité est directement liée à la lutte contre la prostitution.

Les adultes face à un inquiétant vide juridique

Malheureusement, en ce qui concerne les adultes exploités sexuellement, qu'ils soient tombés dans la prostitution alors qu'ils étaient encore mineurs ou plus tard, il existe un véritable vide juridique que seule une prise de conscience personnelle des touristes pourrait endiguer. Ne pas profiter des services que ces personnes sont obligées de proposer aux étrangers est une façon de faire un premier pas vers une amélioration de la situation. C'est lutter, à petite échelle, certes, contre l'inébranlable loi de l'offre et de la demande. Et faire un premier pas vers une nouvelle humanité.

Sensibiliser la police

La police est aux premières loges du spectacle criminel du tourisme sexuel. C'est pourquoi son action doit être renforcée. Depuis une dizaine d'années, Interpol (Organisation internationale de police criminelle) édicte des recommandations que les pays membres reprennent à leur compte. Elle travaille à favoriser la coopération et les échanges d'informations entre les polices. Elle propose également des formations spécifiques des agents de police, et la nomination de fonctionnaires spécialisés sur le terrain (voir interview).

Quant aux polices locales, nombre de leurs membres sont corrompus et servent la cause des mafias locales… Là aussi, il reste encore beaucoup de travail.

Mobilisation des acteurs du tourisme et attitude à observer en voyage

Mobiliser l'industrie du voyage

Tourisme sexuel. C'est effectivement bien de " tourisme " qu'il s'agit. Il faut donc essayer d'intervenir à tous les niveaux de la chaîne touristique, et inciter les professionnels du voyage à se mobiliser pour combattre le mal à leur niveau. En France, le Syndicat national des agences de voyages (SNAV) compte sensibiliser ses clients par le biais de dépliants glissés dans les pochettes de voyage. « Avoir des relations sexuelles avec un mineur conduit en prison », explique un film diffusé à bord des avions d’Air France. 

C'est dans cette optique que la Commission européenne a décidé d'octroyer une subvention d'un million d'euros à l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) et de soutenir ainsi, pendant un an à compter du 1er janvier 2001, les projets de l'ECPAT, Unicef, Terre des Hommes, FIJ (Fédération internationale des journalistes), et d'autres organismes. Leur but est de travailler conjointement avec les tours opérateurs et les compagnies aériennes et, par leur intermédiaire, d'informer les voyageurs partant pour des destinations à risque. Des documentations sont également disponibles dans certains aéroports, et des étiquettes à apposer sur les bagages sont distribuées aux passagers, qui indiquent leur soutien à la lutte contre le tourisme sexuel. Les tours opérateurs, quant à eux, s'engagent à adopter une attitude ferme contre le fléau, à ne pas traiter avec des agences organisant des circuits du sexe ou des hôtels où se pratique la prostitution.

Le tourisme sexuel, attitude à observer en voyage : extrait de la Charte du routard

" Il est inadmissible que des Occidentaux utilisent leurs moyens financiers pour profiter sexuellement de la pauvreté. De nouvelles lois permettent désormais de poursuivre et juger dans leurs pays d'origine ceux qui se rendent coupables d'abus sexuels, notamment sur les mineurs des deux sexes. C'est à la conscience personnelle et au simple respect humain que nous faisons appel. Combattre de tels comportements est une démarche fondamentale. Boycottez les établissements favorisant ce genre de relations.

Tant que le tourisme sera le fait des pays riches visitant les pays pauvres, il sera porteur d'un profond déséquilibre entre hôtes et visiteurs. Toutefois, si un tourisme mal maîtrisé commet de nombreux dégâts irréversibles dans les pays visités, un tourisme contrôlé par la population locale peut être porteur de bienfaits. L'enjeu étant que la relation entre hôte et visiteur soit sur un pied d'égalité.

La clef est d'accepter ce qu'on est, et de regarder tous les êtres humains, quelle que soit leur origine géographique et leur situation matérielle, comme des personnes à part entière qu'il faut prendre le temps de découvrir, et non pas comme des objets. C'est le seul moyen de conserver toute la richesse des relations humaines, en respectant les droits de l'autre et en le considérant dans sa singularité. 

Pratiquons donc un tourisme dans le respect de l'autre, le désir réciproque de se connaître mais dans la dignité de chacun ; un tourisme qui conserve à l'hôte le plaisir de vous recevoir. "

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Interview d'un responsable d'Interpol

Interpol Bâtiment Lyon
© HUANG Zheng - Shutterstock

Hamish McCulloch est l'actuel chef du service " Traite des êtres humains " au Secrétariat général d'Interpol, à Lyon. Officier de la police britannique, cela fait maintenant deux ans et demi qu'il travaille à Interpol.

- Pouvez-vous nous donner la définition d'Interpol concernant le tourisme sexuel ?

Le terme " tourisme sexuel " a été inventé par les médias. Ce qu'on entend par là, c'est le déplacement vers les régions les plus pauvres du monde de ressortissants de pays plus riches dans l'intention spécifique d'avoir des relations sexuelles avec des enfants. Mais le tourisme sexuel est subordonné au tourisme traditionnel, dans le sens où il existe des sociétés qui proposent ouvertement des vacances vers des pays où l'industrie du sexe rapporte d'inquiétantes sommes d'argent, faisant partie intégrante du marché du tourisme. La plupart du temps, ils proposent, sous le manteau, des voyages vers des lieux comme Bangkok, où on peut " avoir " des enfants.

- Ces touristes cherchent donc principalement à avoir des relations sexuelles avec des enfants ?

Il y a deux groupes de voyageurs : d'abord, les personnes qui travaillent pendant l'année et économisent pour leurs vacances parce qu'ils savent qu'ils veulent avoir des relations sexuelles avec des enfants. Et il y a les " opportunistes ", qui, parce que les enfants sont si ouvertement " disponibles ", pensent : " c'est la norme, ici " et ont des relations sexuelles avec eux. Mais ils ne partent pas avec l'intention de le faire.

- Dans quelle mesure peut-on considérer que le tourisme sexuel est un crime s'il implique des adultes supposés consentants ?

Interpol ne s'occupe que des cas impliquant des enfants, en dessous de l'âge légal de consentement, vendus à l'industrie de la prostitution et qui n'ont que onze, douze ans. À cet âge, des enfants ne peuvent être consentants et nombre de pays occidentaux, notamment européens, ont une législation qui permet de poursuivre légalement leurs ressortissants dès lors qu'ils commettent des offenses sexuelles sur des enfants à l'étranger.

- Quelle part représentent les femmes parmi les touristes sexuels ?

Il y a des femmes qui voyagent à l'étranger pour avoir des relations sexuelles avec des jeunes hommes, mais la très grande majorité des touristes sexuels sont des hommes qui abusent des femmes et des enfants.

- Si les femmes et les enfants sont victimes de traite sexuelle du fait de leur vulnérabilité, qu'est-ce qui fait que des hommes se prostituent ?

Il y a certains pays où il est notoire que des jeunes hommes se prostituent. Nos chercheurs ont procédé à des études qui montrent que ces jeunes gens ne se prostituent pas pour se nourrir, mais pour avoir de l'argent pour s'acheter des Game-boy, des vêtements de marque. C'est la culture de consommation qui pousse ces malheureux. 

Ils ne se rendent pas compte qu'ils sont encore des enfants, qu'ils ne peuvent donner leur plein consentement et qu'ils ont été abusés sexuellement par des adultes qui ont la responsabilité de les protéger, non de profiter d'eux. 

Mais si vous allez en Asie, par exemple, il y a de nombreux enfants qui sont vendus à l'industrie du sexe par leur propre famille. L'industrie du sexe en Europe s'est aussi énormément développée et il existe une demande massive de jeunes prostituées. Elles pensent venir pour travailler comme serveuses, danseuses, etc. et, en réalité, quand elles arrivent, on les force à se prostituer. C'est une autre facette du tourisme sexuel : prendre des jeunes femmes de pays pauvres vers des pays plus riches pour répondre à la demande de prostituées en Europe et en Amérique du Nord. Ce sont ces mêmes pays où on trouve spécifiquement des gens qui voyagent vers des contrées où ils savent que des enfants se prostituent…

- Pensez-vous que le développement des nouvelles technologies a facilité l'accès des touristes sexuels à la prostitution ?

Il n'y a aucun doute à ce sujet et le nombre d'individus voyageant pour avoir des relations sexuelles avec des enfants est en train d'augmenter. Mais les seules fois où on entend parler de personnes ayant des relations sexuelles avec des enfants, c'est quand elles sont dénoncées, ce qui arrive très rarement. Cela est dû au fait que les criminels qui possèdent des bordels récupèrent l'argent. Les enfants ne reçoivent rien que quelques dollars, ils fournissent un service et celui qui en profite est un criminel qui se cache. Malheureusement, on ne peut savoir combien de personnes, dans chaque avion, se rendent à l'étranger pour avoir des relations sexuelles avec des enfants ; c'est un chiffre impossible à établir. 

De nombreuses études sont menées, notamment avec ECPAT, pour encourager les tours opérateurs à respecter une sorte de " code de conduite " qui aide à lutter contre le tourisme sexuel et les gens qui en sont soupçonnés. On demande aux touristes de les dénoncer aux autorités locales, de rester vigilants. Il s'agit de prévenir les gens, de les pousser à réagir, à ne pas fermer les yeux.

- Parmi les personnes qui ont des relations sexuelles à l'étranger avec des prostituées, arrive-t-il que de simples touristes se laissent tenter par une " opportunité " imprévue ? 

Cela arrive. Le fait que des enfants se livrent à des relations sexuelles avec des adultes n'en fait pas quelque chose d'autorisé ; ça ne sera jamais acceptable. Les gens se disent : " je donne de l'argent à cet enfant, de cette façon, il pourra manger cette semaine ; je fais quelque chose de bien et non un acte répréhensible ". C'est une façon tordue de penser. 

Ce qui empêche les pédophiles de passer à l'acte, ce sont les inhibiteurs, internes ou externes. Par exemple, pour sortir du cas du crime sexuel, on ne vole pas une banque de peur d'aller en prison. Pour le sexe, il y a des inhibiteurs généraux : les gens savent que c'est mal, qu'ils vont détruire la vie d'un enfant, ils savent que ce n'est pas une attitude acceptable, mais ils contournent cette idée et se mettent à penser de façon à excuser leur attitude.

- Quels sont les moyens légaux qu'Interpol emploie pour combattre le tourisme sexuel ?

Nous avons un groupe de travail spécialisé dans la défense des enfants victimes de la criminalité, qui se réunit deux fois par an, dans différents États. Il compte environ quarante pays membres et discute de toutes sortes de problèmes, des nouvelles tendances et des obstacles opérationnels concernant le tourisme sexuel ; il tâche d'identifier les nouvelles destinations qui apparaissent. En fait, nous tentons de trouver les meilleures méthodes d'identification des personnes qui cherchent à avoir des relations sexuelles avec les enfants et nous regroupons dans des " fichiers verts " celles qui ont commis une atteinte à la loi ou qui sont soupçonnées d'abus sexuels.

- Combien de " fichiers verts " sont en ce moment en circulation ?

C'est difficile à évaluer. Mais il faut savoir que la majorité des enfants abusés sexuellement par des adultes le sont par des personnes de leur propre pays, et plus particulièrement par des personnes qu'ils connaissent et en qui ils ont confiance. Ces cas représentent 85 % des agressions sexuelles sur des enfants.

- Pensez-vous que la prévention des sociétés de l'industrie du tourisme est efficace ?

Le code de conduite d'ECPAT, surtout, est distribué aux tours opérateurs, qui ne veulent pas être associés au tourisme sexuel. Air France, les vols long-courriers… tous projettent des petits films montrant le prix des petits objets. Celui d'un petit pot : 3 dollars, d'un souvenir : 5 dollars, d'un enfant : 8 dollars. La cible principale, ce sont les personnes qui voyagent pour diverses raisons et qui, une fois à l'étranger, voyant que les enfants sont " disponibles ", vont les essayer pour " voir comment c'est ". 

ECPAT et les compagnies de tourisme travaillent ensemble pour promouvoir la lutte contre le tourisme sexuel et rappeler que c'est quelque chose d'inacceptable, que les gens seront poursuivis et qu'ils iront en prison si on apprend qu'ils ont abusé sexuellement d'enfants.

- Quel est le pourcentage de pédophiles parmi les touristes sexuels ?

C'est impossible à deviner, mais beaucoup. Le fait que la demande de pornographie enfantine sur Internet soit si élevée explique qu'il y ait des centaines de sites qui en proposent. 

Ces gens croient qu'ils ne risquent pas grand-chose, que les chances d'être pris sont minces. Mais s'ils sont pris, ils iront en prison, ils perdront leur travail, leur maison, leur famille… Être pédophile n'est pas interdit, en revanche, il y a crime lorsqu'il y a passage à l'action.

- Parvient-on à sortir des personnes de l'esclavage sexuel ? 

En Chine, de nombreuses filles sont vendues pour travailler comme employées de maison, femmes de ménage… pour des gens de la campagne, mais, dans les faits, elles finissent par être sexuellement abusées par les personnes qui sont supposées prendre soin d'elles. Certaines de ces jeunes filles sont retrouvées et ramenées chez elles et beaucoup de travail est fait au niveau national pour secourir des enfants qui sont issus des pays limitrophes. Ils ont onze, douze, treize ans, la plupart sont vendus par leurs parents pour 400 ou 500 dollars et lorsque les enfants leur sont ramenés, les trafiquants veulent que leur argent leur soit remboursé. Du coup, l'enfant retombe aussitôt dans l'industrie du sexe. Les criminels qui s'occupent de ce trafic se font plus d'argent en un seul jour, avec une seule fille travaillant dans un bordel, qu'ils ne gagneraient habituellement en travaillant un an ! Et cela, c'est la clef du problème.

- Est-ce que les parents sont punis lorsqu'on se rend compte qu'ils ont vendu leur enfant ?

Il y a beaucoup d'exemples de familles qui croient qu'ils envoient leurs enfants vers des pays plus riches où ils auront une vie meilleure, mais ce n'est pas la majorité. Les jeunes filles qui travaillent comme prostituées ont peur de menaces contre elles, mais surtout contre leurs familles. Comme la jeunesse est un état qui ne dure pas longtemps, il y a toujours une nouvelle demande de jeunes filles pour remplacer les plus vieilles. Et la réalité, c'est qu'il n'y a pas assez de jeunes Occidentales volontaires pour travailler dans l'industrie du sexe, ce qui explique tout ce trafic venant des pays les plus pauvres de la planète.

- Pensez-vous qu'il faut faire une différence entre le tourisme sexuel dans les pays en voie de développement et le tourisme sexuel dans les pays développés ?

Les touristes sexuels qui se rendent vers les pays les plus pauvres y vont parce qu'ils savent que des enfants sont disponibles pour quelques dollars. Mais il y a aussi le fait que les gens n'ignorent pas que s'ils vont dans un bordel en Europe et qu'ils demandent un enfant, la probabilité que quelqu'un les dénonce est beaucoup plus grande. Dans les pays en voie de développement, des officiers de police sont impliqués dans la prostitution, il y a beaucoup plus de corruption, de pots-de-vin…

Dans beaucoup de pays, les gens croient, à tort, qu'avoir des relations sexuelles avec des enfants les protègera de la contamination du sida ou d'autres maladies sexuellement transmissibles, ce qui est faux. En fait, beaucoup de ces enfants ont déjà été contaminés par ces maladies du fait de l'anatomie de leur corps, qu'il est très facile de blesser lors de relations sexuelles avec des adultes. Les chances d'être contaminé sont donc encore plus grandes qu'avec une femme.

- Un dernier mot ?

La chose principale à retenir, c'est que le tourisme sexuel avec un enfant, c'est un viol, ni plus ni moins. C'est inacceptable et nous ferons tout notre possible pour empêcher ça. Et de plus en plus de personnes sont poursuivies dans leur propre pays ainsi que dans le pays où ils ont commis ces actes.

Propos recueillis par Laure Manent












A voir sur le web

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Quelques sites pour mieux comprendre

- Unicef :
www.unicef.org

- L'exploitation des enfants dans la prostitution et la pornographie :
www.ilo.org/public/french/comp/child/download/pdf/prostitution.pdf

- Programmes de l’Union européenne contre l’exploitation sexuelle des enfants :
http://europa.eu

- Le Monde diplomatique : « Vers un tourisme sexuel de masse ? » :
www.monde-diplomatique.fr

- Interpol :
www.interpol.com

- L'ACPE, qui se bat contre la prostitution des enfants :
www.acpe-asso.org

- Le site d'Aventures au Bout du Monde propose une fiche « pour un tourisme responsable » et un article sur le tourisme sexuel :
www.abm.fr

- L’association Egalité maintenant appelle à l’ouverture de poursuites contre un voyagiste spécialisé dans le tourisme sexuel :
www.equalitynow.org

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