Baléares : les trésors de Majorque et Minorque

Julien Vitry
par Julien Vitry

14 octobre 2009

Julien Vitry
Il n’aura fallu que trente ans aux Baléares pour se donner l’image — solidement ancrée dans l’imaginaire collectif — d’un archipel voué au tourisme de masse et à l’urbanisation galopante. Cet aspect a malheureusement occulté quatre mille ans d’histoire, des vestiges d’une civilisation préhistorique étonnante jusqu’à l’influence encore bien palpable des artistes modernes.

De Minorque à Majorque, les routes du voyage peuvent en effet mener à toutes les fins, à l’image de Palma, sa baie hôtelière d’un côté, son casco antiguo splendide de l’autre. « Un temps viendra sans doute où les amateurs délicats pourront aller à Palma sans plus de fatigue et de déplaisir qu’à Genève », avait prédit George Sand dans Un hiver à Majorque. Ce temps est plus que jamais d’actualité.
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Quarante siècles d’histoire nous contemplent

Julien Vitry
Les constructions empiriques sur les côtes des Baléares ne datent pas de l’homo turisticus. Débarqués il y a plus de 4 000 ans, les premiers insulaires ont laissé une véritable empreinte de leur passage. Cette civilisation préhistorique, dite « talayotique » (1600 à 800 av. J.-C.), a légué d’étonnantes ruines à l’image des navetas, édifices composés de blocs de pierre empilés et hauts de près de trois mètres servant probablement de chambres funéraires, ou encore des talayots, tours de garde ou habitats protecteurs s’élevant à près de dix mètres du sol.

Minorque — et dans une moindre mesure Majorque — est parsemée de ces ruines étranges, traits d’union entre les menhirs du néolithique et l’Antiquité grecque ou romaine. Au détour d’une route sinueuse dessinée par des murets érigés au fil des siècles contre les vents, le Talatí de Dalt et son immense talayot se confond ainsi harmonieusement dans le paysage. Plus au nord, planté au milieu d’un champ et faisant face au soleil couchant, le naveta d’es Tudons n’a rien perdu de sa solennité au fil des siècles.

Mais plus intriguant encore, la civilisation talayotique garde son mystère avec la présence de vestiges souvent énigmatiques comme les nombreuses taulas. Structures de pierres levées formant un T situées au centre d’une enceinte en forme de U, elles évoquent pour certains des représentations divines et pour d’autres les prémices d’une architecture élaborée. Une interprétation qu’on laissera au ressenti de chacun…

Ciutadella, des airs de cité coloniale

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Une anse étroite où baignent de nombreuses embarcations de pêcheurs surveillées par de vénérables palais du XVIIe siècle. Voilà la première impression inoubliable de Ciutadella qui saisit le voyageur néophyte. Longtemps siège de l’aristocratie minorquine, capitale de l’île du temps de la domination arabe, la ville possède un charme indéniable dû en grande partie à son unité architecturale. Ici pas de monument à épingler aux catalogues des incontournables de l’humanité, mais un centre historique harmonieux parsemé de curiosités.

Comme Mao, Ciutadella a d’abord des airs de ville coloniale à l’image de son artère principale bordée de voutes blanchies à la chaux qui court de la plaça des Born à la plaça Alfons III. Il faut alors se perdre dans le dédale de ses ruelles, se laisser imprégner par l’atmosphère de cette petite ville de province (tout juste 25 000 habitants). Découvrir l’animation matinale de son marché avec son adorable petite halle aux poissons datant de 1891. Pénétrer dans les patios de ses palais seigneuriaux aux couleurs ocre, jaune ou rose. Ou encore flâner dans l’un de ses musées situés à l’intérieur de monuments classés comme le musée de Minorque installé dans un ancien monastère augustin ou le musée municipal à l’abri du dernier bastion encore sur pied des anciennes fortifications.

L’idéal, enfin, reste de découvrir Ciutadella à l’occasion des fêtes de la Saint-Jean, au mois de juin. Trois jours de festivités marquées par le défilé des caixers, ces cavaliers représentant les différentes classes sociales de l’époque médiévale et qui drainent chaque année près de 20 000 aficionados.

À l’ombre des demeures seigneuriales

Julien Vitry
L’essor du tourisme aux Baléares et l’engouement pour l’agrotourisme a conduit depuis une quinzaine d’années les grands propriétaires terriens à ouvrir les portes de leur demeure aux voyageurs. Sur le plan culturel, on ne peut que saluer le développement de cette activité puisqu’il permet d’appréhender un chapitre moins connu de l’histoire insulaire et de prendre le pouls d’une autre réalité économique.

Majorque recense le plus grand nombre de demeures et de fermes de ce type qui, pour certaines, remontent au Moyen Âge. Ces fincas ressemblent parfois à de véritable palais comme Sa Màniga près de Bunyola, Ca’naí dans les environs de Soller (Majorque) ou encore Binisues (Minorque), magnifique demeure de style colonial avec son jardin à la française accueillant un restaurant gastronomique. D’autres sont de grandes fermes où subsistent souvent les vestiges des métiers agricoles d’autrefois, puits et moulins.

Mais séjourner dans ces demeures de charme n’est pas à la portée de toutes les bourses. Heureusement, l’une des plus anciennes se visite moyennant quelques euros. Reconvertie en musée, la Granja, proche d’Esporles (Majorque), raconte près de mille ans d’histoire insulaire dans un cadre enchanteur.

Quand l’Art nouveau fait escale à Majorque

Julien Vitry
Les ornementations florales, la prééminence du fer forgé, l’exubérance des formes et des matières n’a pas touché que Barcelone à l’aube du XXe siècle. Le Modernisme catalan s’est aussi immiscé dans l’urbanisme des villes majorquines.

Palma possède à ce titre quelques exemples singuliers de ce mouvement en rupture avec les critères traditionnels de l’architecture. Gaudí a même signé la rénovation de la chapelle royale de la cathédrale. Et c’est à l’un de ses amis, le joailler Josep Forteza Rey Aguiló, que l’on doit le plus original édifice de la ville : le Can Rey.

Conçu par l’architecte José Alomar, le bâtiment intègre à la fois les caractéristiques architecturales majorquines (bow-window) et gaudiennes (fragments de céramique). Sur la plaça Weyler, l’ancien Gran Hotel, construit en 1903, est l’œuvre de Luis Domenech i Montaner qui en a orné la façade de belles arabesques. Juste à côté s’y trouvent deux autres édifices de la même époque, le Can Casasayas et le Forn des Teatre.

Le Modernismo a aussi fait des émules à Soller. Enchevêtrée au pied de la Serra d’Alfàbia, cette cité commerçante a longtemps prospéré grâce à sa production d’oranges et son commerce avec la France. Séduits par l’Art Nouveau, ses notables ont plongé avec enthousiasme dans ce courant artistique laissant à la ville quelques-uns de ses plus beaux monuments. Citons le Can Prunera, rénové en 2009 et abritant désormais un musée d’art moderne, la Banco Centralhispano ou encore la façade de l’église Sant Bartomeu, œuvre de Joan Rubió.

Palma, la magnifique

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S’il n’y avait qu’un cliché à casser sur les Baléares, ce serait celui concernant Palma. Rangez tout de suite aux oubliettes l’image véhiculée par sa baie bétonnée ! Palma, dixième ville d’Espagne par sa population, renferme dans les murs aux couleurs chaudes de son vaste quartier historique un labyrinthe de ruelles, de places et d’édifices marqués par deux mille ans de mémoire.

Carrefour des cultures méditerranéennes, le casco antiguo évoque l’urbanisme étroit des chaudes villes arabes, l’architecture imposante des grandes places fortes espagnoles, la musicalité dissonante des villes portuaires. Un savant mélange qui se synthétise dans son emblématique cathédrale : la Seu, dont l’origine de la construction se perd dans les méandres de l’histoire religieuse, décorée par Gaudí puis aujourd’hui par Barceló. Face à elle, fait de la même pierre, se dresse le Palau Reial de l’Almudaina, demeure des rois d’Aragon, de Catalogne et d’Espagne depuis le XIVe siècle.

Palma semble un condensé de l’histoire espagnole. Des vestiges des bains arabes au Modernismo en passant par les discothèques ultra branchées de sa marina, les époques s’y mélangent et s’y répondent. Impossible d’en faire le tour en un jour, de percevoir les multiples facettes de cette ville affairée, d’y entrevoir au gré de l’humeur de ses propriétaires les nombreux patios de ses maisons bourgeoises. Impossible à résumer en un énième cliché.

De Chopin à Miró

Julien Vitry
En débarquant pendant l’hiver 1838 à Majorque, George Sand et Frédéric Chopin n’avaient sans doute pas en tête l’engouement touristique qu’ils allaient susciter cinquante ans plus tard. En choisissant de résider dans la chartreuse de Valldemosa, c’est un véritable culte qu’ils génèrent aujourd’hui pour l’ancien monastère de cette petite bourgade accrochée à flanc de colline. Le roman Un hiver à Majorque de l’écrivain français y est aussi pour beaucoup. Mais George Sand n’est pas la seule femme de lettre à avoir été séduite par Majorque. Agatha Christie y trouva elle aussi l’inspiration pour une nouvelle intitulée Problème dans la baie de Pollença.

Le camaïeu de couleurs de Majorque opéra également sur de nombreux peintres. Miró en tête, fils d’une Majorquine, y passa ses vacances d’enfance. Sa maison et son atelier de Cala Major respire encore de son insatiable créativité. La fondation qu’il créa de son vivant abreuve quand à elle de nombreux petits musées éparpillés dans l’île.

C’est enfin Deià qui cultive son enclin pour l’art. Médiatisé par le poète anglais Robert Graves, ce paisible village de la Serra de Tramuntana attire depuis des décennies les artistes de tous bords (Pablo Picasso, Ava Gardner, Anaïs Nin…) comme une gentry en quête d’exotisme. Luxueuse, édulcorée, Deià symbolise à elle seule l’antithèse du tourisme de masse de certaines côtes des Baléares.

Fiche pratique

Julien Vitry
Pour préparer votre voyage, consultez notre fiche Baléares

Comment s’y rendre ?

Première destination touristique d’Espagne, l’archipel des Baléares est desservi par la plupart des compagnies aériennes régulières et de nombreuses low cost, dont Vueling. En été, on trouve au moins un vol par jour à destination de Palma au départ de Paris. Air Europa, très implantée aux Baléares, propose pour sa part des liaisons fréquentes Palma-Ibiza et Palma-Mahon.

Pas forcément plus économique mais intéressant pour ceux qui souhaitent s’y rendre en voiture, les liaisons maritimes au départ de Barcelone ou de Valence permettent de rejoindre les îles en huit heures. Une fois sur place, compter deux heures de fast-ferry entre Majorque et Ibiza (Palma-Ibiza) et une à trois heures entre Majorque et Minorque (Alcudia-Ciutadella).

Adresses utiles

Office espagnol de tourisme en France

Office de tourisme des Baléares

Pour en savoir plus sur les sites talayotiques

Où dormir ? Où manger ?

- Associació Agroturismo Balear : avda Gabriel Alomar i Villalonga, 8A, 2o A, à Majorque. Tél. : 971-72-15-08. Toutes les adresses d’hébergements à la campagne et des fincas. Une formule relativement chère quelle que soit la saison, minimum 120-150 € la chambre double.

- Pension Bellavista : carrer Monjas, 14, à Puerto Pollença. Tél. : 971-86-46-00. Notre préférée à Majorque, tenue par de jeunes artistes, à deux pas de la mer et pleine de charme.

- Posada Orsi : carrer de la Infanta, 19, à Mahon. Tél. : 971-36-47-51. Doubles 50 € avec lavabo, 60 € avec salle de bain. Notre préférée à Minorque, en plein centre-ville, haute en couleur et avec un toit-terrasse splendide.

- Binisues Bar-Restaurante (Minorque) : camí Alocs, à trois kilomètres de Ferreries. Tél. : 971-37-37-28. Menu environ 20 € ; carte environ 30 €. Magnifique ferme encore en exploitation transformée en resto gastronomique. Vue superbe sur les collines avoisinantes et beau jardin à la française contrastant avec l’intérieur rustique. Cuisine minorquine.

À voir

Talatí de Dalt (Minorque) : à environ quatre kilomètres sur la route de Ciutadella. Un des villages talayotiques les mieux conservés des Baléares. Vestiges de maisons, d’une taula et très bel exemple de talayot qui date de 1400 av. J.-C.

La Granja (Majorque) : à deux kilomètres d’Esporles. Grande finca-musée des traditions majorquines pour les grands comme pour les petits.

Can Prunera (Majorque) : Carrer Sa Lluna, à Soller. Magnifique immeuble de style moderniste contenant son mobilier d’origine et un musée d’art moderne.

Fundació Pilar i Joan Miró (Majorque) : carrer Joan de Saridakis, 29, à Cala Major. L’atelier et la maison où vécu Miró à la fin de sa vie, et bien sûr le musée.

365 jours de fiesta Difficile de ne pas dénicher un jour de l’année sans un village en fête, une célébration d’un saint patron ou une commémoration d’un épisode de l’histoire locale ! Fête des moros i cristians à Soller, es’ Bau à Fornalutx, davallament à Pollença, revelta de Sant Antoni à Artà, pour ne citer que les plus importantes.

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