Alaska, la dernière frontière

Claude Hervé-Bazin
Vous avez dit nature ? Trop souvent, celle-ci est réduite à la portion congrue, enfermée dans des réserves comme autant de parenthèses, où l’on se replonge épisodiquement pour une cure de grand air. Rien de tout cela en Alaska. D’un bout à l’autre du territoire, grand comme trois fois la France, les parcs sont des pans de territoire vierge, contigus à d’autres territoires vierges, où l’empreinte humaine est négligeable.

Des carrés de nature protégée en pleine nature. Des espaces jamais bornés, où même les sentiers disparaissent. Quelques routes - si peu en fait - se perdent dans cette immensité. Elles la traversent, mais ne font que l’effleurer. À deux mètres du goudron, la forêt boréale a déjà repris ses droits. C’est tout l’Alaska !
Préparez votre voyage en Alaska avec nos partenaires
Plus de services

Au pays des ours

Claude Hervé-Bazin
Alaska is bear country ! Le slogan vaut aussi avertissement. Placardé aux portes même de l’aéroport d’Anchorage, il souligne à quel point la plus grande ville d’Alaska est aussi, et avant tout, une ville en pleine nature. Ouverte sur le long bras de mer du Cook Inlet, qui pénètre profondément dans les terres, la cité s’adosse aux monts Chugach, protégés par un vaste State Park. « Une usine à ours » affirment les biologistes, qui estiment à environ 300 ours noirs et 60 grizzlys la population de plantigrades vivant de manière permanente dans les limites de la commune. Au-delà, l’Alaska abriterait près des trois quarts des ours bruns d’Amérique !

Certains n’hésitent pas, lorsque la faim les tenaille, à descendre en ville pour faire les poubelles, pêcher le saumon dans l’estuaire de la Campbell Creek ou avaler les croquettes du chien laissées sur le perron... Les incidents sont relativement fréquents : en 2008, quelque 600 personnes se sont plaintes des méfaits d’un ours auprès des services du bureau local du Fish & Game Department. La plupart du temps, la bestiole s’est contentée de traverser leur jardin, parfois d’explorer leur garage ou leur appenti à la recherche d’un casse-croûte. Effrayant, sans plus. Mais les attaques répétées d’une mère défendant ses deux petits dans un parc urbain, les premières du genre, ont fait couler beaucoup d’encre. Et la question, inévitablement, a été posée : les ours sont-ils devenus trop nombreux ?

Anchorage, une ville dans la taïga

Claude Hervé-Bazin
La question peut être aisément renversée : le développement incessant d’Anchorage n’a-t-il pas poussé les animaux à sortir du bois ? Peu à peu, les forêts proches cèdent leur place à des quartiers résidentiels. Et les histoires courent. Des ours jouant avec des balles de golf. Un orignal venu se baigner dans une piscine (à moins qu’il n’y soit tombé). Et cet autre, un jeune mâle, qui fonça tête baissée sur plusieurs hydravions, dont la ramure défiait la sienne... Désormais, une ordonnance municipale interdit de sortir ses poubelles (bear-proof, of course !) avant le passage des éboueurs. Les gazons sont surveillés de près, trop tentants à brouter, et les sorbiers interdits dans les jardins. Les orignaux adorent leurs baies...

Certaines familles s’insurgent : les animaux ont 99 % de l’Alaska pour eux tous seuls, qu’ils nous laissent en paix ici ! Les pétoires ont ressurgi, la chasse au grizzly a été autorisée dans le State Park — à raison de trois bêtes, qu’aucun Tartarin n’a d’ailleurs réussi à accrocher à son douteux palmarès. La plupart des citadins, pourtant, jouent plutôt la tolérance, conscients d’avoir empiété sur un territoire sauvage. Un étonnant sondage, réalisé il y a quelques années, affirmait même que les habitants d’Anchorage souhaitaient plus de faune en ville ! Beaucoup, il faut dire, sont des citadins transplantés, venus de Californie, de Nouvelle-Angleterre, du Minnesota. Ils passent quelques années en Alaska avant de repartir, leur plein de grand air assuré. Certains y demeurent sans parvenir à en repartir. Fascinés par les danses des aurores boréales, la lumière de l’éternel crépuscule, les rencontres répétées avec le castor et la bernache.

Lake Hood, les filles de l'air

Claude Hervé-Bazin
Lake Hood, 8 h du matin. À l’extrémité du plan d’eau, un hydravion pousse ses moteurs, vrombit, s’arrache dans un frémissement de bourdon obèse. Un autre suit, puis un autre encore, nuée sur le ciel, allant et venant. La base d’hydravions du lac Hood est la plus grande au monde, avec près de 200 vols quotidiens en moyenne. Sacré casse-tête pour les contrôleurs, qui doivent jongler entre ces insectes et les gros porteurs de l’aéroport international voisin. L’avion, sans conteste, est le moyen de transport favori des Alaskans. D’ailleurs, une personne sur 80 y possède une licence de pilote ! Du coup, dénicher un ponton à l’année au lac Hood est presque aussi ardu que d’obtenir un anneau dans le port de Saint-Tropez...

Au stop, la route croise une piste, où cahote un bush plane, fardé de cicatrices. Quelques estafilades de branches sur la peinture, de la crasse, un peu de boue — juste de la bouteille, en fait. À bord, un pilote, mâchant son chewing-gum, deux passagers agglutinés aux fenêtres et une montagne de bagages. Et déjà le zinc décolle, rebondissant comme une balle de caoutchouc sur le tarmac, avec ses grosses roues, surgonflées pour mieux amortir le choc de l’atterrissage dans un recoin perdu du bush. Une piste ? Non, c’est un chemin à peine tracé, un replat envahi d’épilobes, la mer, un ravin, un glacier au bout... Le premier survol chasse les animaux qui traînent. Le second passage est le bon. Un bush plane qui atterrit, c’est une aventure qui commence.

Coup de chaud sur les glaciers

Claude Hervé-Bazin
Inutile d’aller bien loin, pourtant : la nature est partout. Où que le regard se tourne, les montagnes s’empilent. Le Wrangell-St Elias National Park regroupe à lui seul neuf des seize plus hauts sommets américains. Et cache, en son sein, une bonne centaine de glaciers. Qui dit mieux ? Plus loin, l’Alaska Range est couronné par le phare du mont McKinley, point culminant de l’Amérique du Nord (6 194 mètres). Ailleurs, quelques glaciers se laissent même observer en drive-through. Ainsi du fameux Portage, à moins d’une heure d’Anchorage. On se gare face à la lagune glaciaire, semée d’icebergs qui fondent peu à peu avec l’été. Mais quelque chose manque... Et le glacier alors ? À huit kilomètres, recroquevillé au fond de son réduit.

Ce n’est plus un retrait, c’est une véritable retraite. Une débâcle. Plus méridional que le Groenland, plus chaud, l’Alaska fond plus rapidement. Partout, les glaciers se subliment. Deux fois plus vite qu’il y a cinq ans. Dans le Prince William Sound, le Toboggan Glacier n’atteint déjà plus la mer ; ils sont des centaines dans ce cas, repliés en amont. Sur la rive, les bleus intenses ont laissé la place à une couche morne de débris ; conifères, aulnes, saules s’installent. Quelques exceptions confirment la règle : le Harvard Glacier, lui aussi dans le Sound, a avancé. Né plus en altitude, dans une température de congélateur, il n’a pas encore souffert de la hausse des températures. A contrario, certains glaciers portés sur les vieilles cartes du US Geological Survey se sont totalement évaporés.

Corollaire de la fonte, la terre, libérée d’une partie de la masse colossale des glaces, se relève — plus vite que la mer ne monte. Prenez ce drôle de golf implanté à l’orée de Glacier Bay : il y a 50 ans, ses terres étaient submergées par les grandes marées ! Le proprio, pragmatique et pas mécontent, imagine déjà ouvrir neuf nouveaux trous d’ici à quelques années...

L’incroyable migration du saumon

Claude Hervé-Bazin
Là où la terre se redresse (jusqu’à sept centimètres par an), la nappe phréatique s’affaisse. Et quant les sources glaciaires se tarissent, les torrents s’assèchent. Les saumons, de retour de leur long voyage marin, n’y retrouvent pas leur latin. Où migrer alors ? Où se reproduire ? Si le saumon se raréfie, tous les écosystèmes, l’identité même de l’Alaska menacent, à terme, de vaciller sous l’impact du réchauffement.

Les peuples autochtones, Tlingit, Haïdas, ont toujours accordé une place prépondérante au saumon. Animal totem, fêté à son retour, il était partagé symboliquement entre tous les membres de la tribu. Tous les cours d'eau, jadis, abritaient au moins l’une des cinq espèces hantant le Pacifique Nord : rose et chum, qui frayent non loin des côtes ; coho, un peu plus audacieux ; sockeye et chinook, qui remontent le plus loin en amont.

Chaque année, de l'été à l'automne, les poissons se relaient pour frayer sur les lieux de leur naissance. Parmi les œufs déposés au fond de la rivière des années plus tôt, un sur 1 000 ou 2 000, seulement, a réussi à survivre et revenir. Comment ? En détectant le magnétisme terrestre, affirment les spécialistes. En reconnaissant, aussi, le goût de l’eau qui l’a vu naître et passer son premier hiver, avant d’être entraîné jusqu’à l’océan par une crue printanière. De fleuve en rivière en ruisseau, à travers gorges, rapides et chutes, il a épuisé ses forces à remonter le courant.

Le dernier voyage

Claude Hervé-Bazin
Malgré la température glaciale, la rivière semble portée à ébullition. Partout, la surface éclate en clapotis, queues et nageoires barbotant dans l'eau peu profonde. Des combats opposent les gros mâles pour le privilège de féconder les œufs. Quelques cadavres flottent déjà, poissons échoués ou morts d'épuisement. Leur couleur est saisissante : le corps, rouge orangé, est emmanché d'une tête verdâtre, prolongée par un rostre.

Outre les dangers inhérents à leur grand voyage, les saumons sont confrontés à la cupidité des hommes : en 2007, 126 millions d’entre eux ont été prélevés en Alaska. Ceux qui parviennent à passer entre les mailles des filets se trouvent confrontés aux pêcheurs sportifs, aux digues, aux barrages. Aux ours aussi. En période de migration, ours noirs et grizzlys se postent au pied des rapides ou des chutes, scrutant les eaux pour une pêche miraculeuse. On peut les observer ainsi, côte à côte, ou presque, depuis l’observatoire d’Anan, au Sud-Est de l’Alaska. Quant au site de Katmai, atteint par hydravion, il est si populaire qu’il faut s’inscrire à une loterie pour avoir une chance d’y accéder ! Sous les yeux des visiteurs, chaque plantigrade peut se gaver de dix, quinze saumons dans une même journée.

Les aigles chauves ne sont pas en reste. L’automne venu, ils sont plus de 3 000 à se regrouper sur les berges de la Chilkat river, où se déroule l’un des derniers runs (remontées de saumons) de l’année.

Les géants des mers

Claude Hervé-Bazin
Dans les fjords miroitants, à l’apparence si paisible, les prédateurs se cachent sous la surface. Lions de mer. Phoques. Orques. Chaque été, du golfe d’Alaska aux côtes de Colombie-Britannique, la prolifération du krill attire d’énormes bancs de harengs. Les baleines à bosse les chassent selon une technique unique en son genre : coordonnant leurs efforts, elles entourent les poissons d’un mur de bulles et les repoussent vers la surface. Le piège refermé, le chef de groupe donne le signal de la curée. En quelques instants, quatre, cinq gueules béantes se referment sur le banc. Réserves faites, les géantes repartent à l’automne vers les eaux tièdes du Mexique, d’Hawai’i, du Pacifique Occidental, pour se reproduire et mettre bas.

Après avoir failli disparaître, les baleines à bosse sont sur le point de quitter la liste des espèces menacées. C’est déjà le cas des baleines grises. Très récemment, les scientifiques ont même revu quelques baleines bleues en Alaska. Elles semblent peu à peu retrouver le chemin de la migration depuis les côtes californiennes. Souhaitons que les bélugas du Cook Inlet connaissent la même renaissance. Strictement protégés depuis 2008 malgré l’opposition de l'ex-gouverneur Sarah Palin et des industriels de la pêche, ils ne seraient plus guère que 300 — un millier de moins qu’au début des années 1990. En attendant, les habitants d’Anchorage continueront de conduire leur pick-up, le soir, jusqu’à Beluga Point, en espérant voir apparaître à la surface de l’anse la caboche blanche des petites baleines.

Fiche pratique

Claude Hervé-Bazin

Pour préparer votre voyage, consultez notre fiche Alaska.

Climat

Océanique au Sud-Est de l’État, avec des hivers relativement doux et des étés frais et humides ; continental et arctique plus au nord, avec une amplitude très importante au cœur du territoire.
La meilleure période pour le voyage s’étend de début juin à fin août — quoique juillet puisse être assez pluvieux. Après, c’est déjà l’automne, avec de superbes couleurs à la clef.

Y aller ?

Les vols pour l’Alaska ne sont pas bon marché : tarifs à partir de 845 € l'aller-retour, en s'y prenant à l'avance, sinon compter au moins 1 200 € en plein été depuis Paris. Différentes options, via Seattle avec Air France et Alaska Airlines, via Houston et/ou Newark avec Continental, via Salt Lake City avec Delta, via Chicago ou Dallas avec American.

Où dormir ?

Préférez le camping et les auberges de jeunesse. Les motels et hôtels sont souvent médiocres et toujours trop chers.

Trouvez votre hôtel en Alaska

Liens utiles

Psst... En plus, il y a un cadeau à l'inscription à nos newsletters !

Le meilleur de nos reportages, idées et carnets de voyage

Réductions, gratuités & actualités voyage à ne pas manquer

Les derniers reportages sur le meilleur en Alaska

Road trip en Alaska : routes d’exception autour d’Anchorage

Road trip en Alaska : routes d’exception autour d’Anchorage

Bout du monde grand comme trois fois la France, l’Alaska offre au voyageur des paysages sauvages à souhait ! Si les distances restent très longues – attention, ici on parle en miles (soit 1,6 km) –,...
Nashville, Tennessee : au-delà de la country

Nashville, Tennessee : au-delà de la country

Sur les bords de la rivière Cumberland, Nashville, la capitale du Tennessee (715 000 hab), porte en étendard son surnom de « Music City » depuis plus d’un siècle. Nashville est le berceau de la...
Memphis, ville du blues, du rock et des droits civiques

Memphis, ville du blues, du rock et des droits civiques

Memphis ? On associe forcément la deuxième ville du Tennessee à Elvis Presley ou B. B. King. À Martin Luther King également. Une destination mythique pour les amateurs de blues et de soul, mais aussi...
Les États-Unis en train : de Los Angeles à Chicago

Les États-Unis en train : de Los Angeles à Chicago

Un « rail trip » au pays du road trip. Dans la contrée du tout-voiture et de l’avion, le choix du chemin de fer plutôt que l’asphalte ou les airs étonne encore. Le train, opéré par la compagnie...
Philadelphie, le berceau des États-Unis

Philadelphie, le berceau des États-Unis

Que voir, que faire à Philadelphie ? Quelle fut la première capitale des États-Unis ? Philadelphie. Où se réunirent les délégués des 13 colonies qui choisirent de proclamer l’indépendance du pays en...

Bons plans voyage Alaska

L'Alaska en Immersion
L'Alaska en Immersion
Créez votre voyage personnalisé en Alaska avec Comptoir des Voyages, l'agence N°1 du Voyage sur Mesure et en Immersion. Avec plus de 30 ans d'expertise et un taux de satisfaction de 94%, découvrez avec nous le Voyage en Immersion.
Voir l'offre