:: « Une histoire chinoise... Pleine d'ombres ! »
Adaptée de la bande dessinée Corto Maltese en
Sibérie, cette histoire commence en 1919. Alors que la Première Guerre
mondiale est terminée en Europe, l'Asie est plongée dans un chaos sans nom.
Les peuples et les gouvernements de Chine, Sibérie, Mongolie et Mandchourie
se disputent une domination illusoire sur des territoires désertiques et hostiles...
Pour le pouvoir, et pour l’argent. De fabuleux trains blindés, bourrés d'or,
sillonnent ces terres enneigées, en éveillant sur leur passage convoitise et
jalousie. Une société secrète chinoise, les Lanternes Rouges, jette son dévolu
sur le train de l'amiral Kolchak qui transporte la fortune du gouvernement contre-révolutionnaire.
Après avoir sauvé la vie de Corto Maltese, les Lanternes Rouges lui demandent
son aide pour dévaliser ce train, dans le but de servir leur cause. Accompagné
de son fidèle ami-ennemi Raspoutine, et de la jolie Changaï Li, une Lanterne
Rouge aussi courageuse que dévouée à sa société secrète, Corto se lance dans
cette « histoire chinoise... pleine d’ombres ». Sur son chemin, il croise
de nombreux personnages, lui ouvrant des portes ou lui barrant la route vers
le train blindé...
:: Une adaptation plus que réussie
Si l’on repense aux adaptations cinématographiques
d’œuvres littéraires ou de bandes dessinées - les Corto Maltese
ne sont-ils pas un mélange de ces deux genres ? - les souvenirs ne
se bousculent pas en matière de réelle réussite. Il est souvent difficile de
lier « fidélité » à « inventivité », et de penser « liberté »
sans penser « trahison »... Avec son premier long métrage, Pascal Morelli
nous montre quand même que cela est possible. L’adaptation du versant narratif
de l’histoire est très fidèle - à quelques infimes détails près -
et pourtant, les entrelacs des intérêts et sentiments des personnages n’ont
pas dû être faciles à « démêler ». Car au cinéma, l’intrigue ne se
déroule pas de la même manière que sur le papier ; le temps, en particulier,
les moments terribles où il semble suspendu, chaque personnage dans sa case
cernée d’encre noire laissant transparaître son angoisse, sa hargne ou ses doutes,
ce temps doit être exprimé d’une autre façon à l’écran. Fictif, toujours, et
représentatif, mais différent. Ce film prend le temps de fixer des plans, que
cela n’en finisse pas, jusqu’à saturation, celle des protagonistes, et celle
du spectateur. Par exemple, les cigarettes de la duchesse, fumées lentement
du bout de ses doigts lascifs et engourdis durent, durent... Tout cela a été calculé,
décortiqué, étudié par Morelli et son équipe... Enfin le loisir d’attendre que
les choses se passent, enfin le temps d’admirer le travail graphique impressionnant,
dans ses moindres détails.
:: Un talent supplémentaire
Être fidèle à l’intrigue, c’est bien, mais ce n’est
pas le plus dur. La prouesse du réalisateur a surtout été de retranscrire fidèlement
l’atmosphère particulière des livres de Hugo Pratt, tout en créant à son tour
les éléments ne figurant pas dans la BD, mais indispensables au cinéma. C’est
la raison pour laquelle La cour secrète des Arcanes est une telle réussite,
car le talent de Morelli est venu s’ajouter à celui de Pratt, discrètement et
fidèlement. Par exemple, on reconnaît le dessin de Pratt à son « art de
l’esquisse », sans traits finis. Une fois que les personnages bougent,
il faut les dé-finir, rendre leurs traits plus francs en leur laissant leur
personnalité. Les mouvements, les zooms et les « ombres » ont aussi
été respectés, et agrémentés. Pour ce qui est des couleurs (l’histoire originale
est en noir et blanc), elles ont été finement choisies, « le choix des
couleurs venant des émotions qui naissent à la lecture des histoires »,
en demi-teintes, jamais violentes... Elles transparaissent si douces, si chaudes
qu’elles donnent l’impression qu’on a les yeux brouillés, comme une ivresse.
La musique participe grandement à ce sentiment très « en phase » avec
le héros, comme si ce que l’on voyait, ce que l’on entendait était de son point
de vue à lui. Sa voix - celle de Richard Berry - ne résonne pas, elle
n’a pas ce « son dolby-stéréo-super-surround etc... ». Le son est quelque
peu plaqué, sourd, comme ce monde pesant dans lequel le spectateur est projeté,
ces personnages de papier à qui on a soudain fait faire des mouvements fluides,
dans un monde qui ne l’est pas. Un très bon moment de cinéma en perspective,
d’où on sort dans un état particulier... Comme après la lecture d’une très bonne
bande dessinée !
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