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Le socialiste

Dans une lettre, adressée en 1909 à William E. Walling, Jack London écrivait : " Je suis un révolutionnaire absolument irréductible. Je serai toujours d'avis que le parti socialiste demeure rigidement irréductible ". Prise de position violente, enthousiaste, tranchée, qui contraste avec la pensée courante de l'Amérique du grand capitalisme d'alors. Sous l'éclairage de certains faits biographiques, on comprend qu'il ne pouvait en être autrement. D'abord, fait troublant, London et le parti socialiste américain (Socialist Labor Party) naissent la même année, en 1876 ! Puis l'enfance le prédispose à la révolte : l'obligation de gagner son pain dès l'âge de dix ans, être prématurément confronté aux cruautés de la rue et aux dures lois de la survie plombent de façon irréversible son regard d'enfant de gravité, de constats lucides, d'objections. Plongé dans les noirceurs du prolétariat, notre jeune apprenti exalté découvre d'instinct la rébellion. Le socialisme, London le rencontre véritablement sur le chemin de Washington, avec l'armée en guenilles des " sans travail ". Ses compagnons d'infortune, chômeurs, mendiants, vagabonds, lui parleront de Karl Marx, de Spencer et du Manifeste Communiste ! Fort de cette initiation buissonnière, London va dévorer tous les livres qui abordent ce sujet et ses convictions vont se muscler de page en page, à l'ombre des rayonnages de la bibliothèque municipale d'Oakland. Le voici dorénavant révolutionnaire ! Il cause quelques beaux scandales au Collège secondaire d'Oakland, notamment en publiant un texte qui s'achève par : " Soulevez-vous, Américains, patriotes et optimistes ! Réveillez-vous ! Reprenez les rênes des mains des gouvernants corrompus et instruisez vos masses ! ".

En avril 1896, London adhère au Socialist Labor Party et en restera - jusqu'en mars 1916 -, l'un de ses plus prestigieux ambassadeurs et militants. London exposera son rêve d'une révolution armée dans Le Talon de Fer, œuvre majeure qu'il qualifiera d'hommage à Karl Marx. Ce manifeste visionnaire, ce roman magistral précise sa condamnation sans appel du capitalisme, étendard idéologique que London ne cessera de brandir tout au long de son œuvre (cf. Les Temps maudits ou le très engagé Yours for the revolution). Dans l'une de ses plus ambitieuses réalisations, Martin Eden, sorte d'autobiographie sublimée, London met avec délectation ses propres indignations et révoltes dans la bouche de son héros. Savoureux. On en redemande ! En 1903, London (en tant que reporter) est envoyé pour couvrir la guerre des Boers, il en profite pour faire une halte à Londres. Déguisé en mendiant, il s'immerge parmi les laissés-pour-compte des bas-fonds de la ville et en tire un récit journalistique stigmatisant, d'une analyse saisissante, d'une justesse hallucinée : Le Peuple de l'abîme. En 1904, il accepte l'offre de presse du millionnaire William Randolph Hearst et part à nouveau en tant que reporter couvrir la guerre russo-japonaise… mais trop entreprenant, il se fait quasiment expulser par les Japonais ! Il récidivera en 1914 en allant couvrir cette fois la guerre du Mexique (cf. Le Mexique puni). L'aventure avant tout !

Mais sa foi en l'idéal socialiste américain s'érode progressivement avec le temps. Son combat s'achève, après vingt années de loyaux services, par une amère lettre de démission le 16 mars 1916 (l'épisode du Snark sera déterminant : ce bateau lui coûte une véritable fortune et les camarades s'indignent de le voir partir pour une croisière, délaissant momentanément le combat, sur un yacht de milliardaire). Cette même année, en 1916, London est très malade. Il absorbe n'importe quoi : strychnine, aconit, belladone, héroïne, morphine… Le 22 novembre, ne pouvant dormir, il se fait une trop forte injection de morphine et tombe dans un coma profond. Il meurt peu après. On a beaucoup parlé de suicide. Rien n'est moins sûr. Le grand Jack, l'homme de toutes les libertés, emporte avec lui l'ample mystère de sa dernière révérence.

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