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On
se souvient de nos enfances, les après-midi de pluie, à lire et relire
les textes de Jack London. À croquer, au givre des pages, des rêves de
forêts sous la neige, de loups à la traque, de rivières aux lits pailletés
d'or. On se souvient des récits maritimes, où d'une plume mouillée d'écume,
le grand Jack hissait la grand-voile pour nos soifs d'aventure. Et des
pirates hantaient soudain les coins sombres de nos chambres. Et le grand
large était à portée de mains, avec ces grands cétacés, ces gabiers, ces
contrées cannibales. Coureur de tempêtes ou chercheur d'or, grand magicien
à ses heures qui fit parler les bêtes, pisteur et ami des Indiens, Jack
London fut le compagnon, l'indispensable complice, le conteur rêvé de
nos années en culotte courte. Puis le temps passa… Rangées au chaud de
nos armoires, nos éditions perdirent un peu de leur couleur. Jamais de
leur saveur.
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Plus
tard, au cours de nos errances adolescentes, chez un bouquiniste de hasard,
on découvre un autre Jack. Celui des écrits humanistes, l'homme de la
révolution, ami des humbles, utopiste et pourfendeur d'injustices. Et
soudain, comme le cœur nous bat ! C'est qu'il n'a pas changé, toujours
à nos côtés, fidèle, accompagnant nos éveils, nos prises de conscience.
Et toujours les voyages ! Car le conteur se fait reporter : la Corée,
le Mexique ! Avec tendresse et clairvoyance, il étire nos horizons. Et
rassasie nos envies d'évasion, d'équité et d'exotisme.
Une fois adulte, c'est avec tendresse qu'on le relit. Affleurent alors
çà et là, sous les tumultes de l'action, des confidences chuchotées. On
découvre l'homme blessé, un Orphée émotif et lucide, explorant et fustigeant
ses enfers. Orphelin, alcoolique, vagabond, il s'interroge sans forfanterie…
et déroule avec constance l'écheveau de ses réflexions sur la condition
humaine. Et c'est comme ça qu'il nous prend par la main, nous tutoie,
surgissant désormais dans toute sa fragile majesté. C'est vers sa mort
(l'universelle issue) qu'il se dirige et nous accompagne, et nous, frères
d'encre, berçons alors de ligne en ligne la même terreur, sondant sans
certitude la même interrogative conclusion. " Le dénouement est le
même pour tous. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, pas même cette
idée chimérique après laquelle soupirent les âmes faibles : l'immortalité.
Cet ivrogne, bien d'aplomb sur ses deux jambes, n'ignore rien. Il sait
qu'il est composé de chair, de vin et de mousse, d'atomes solaires et
de poussière terrestre, fragile mécanisme destiné à fonctionner pour un
temps, plus ou moins entretenu par des docteurs en théologie et rafistolé
par des médecins, pour être, enfin, jeté au dépotoir." Jack London,
l'idéal compagnon littéraire de toute une vie.
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