Un reporter peu académique
Des sujets de reportages éclectiques
Les méchantes langues prétendent que le journalisme mène à tout à condition d’en sortir. Mais il arrive que la poésie et le roman vous entraînent dans l’art du reportage. Un art que Cendrars pratique à sa manière : « Un reporter n’est pas un simple chasseur d’images, il doit savoir capter les vues de l’esprit. » De 1930 à 1939, l’écrivain aborde toutes sortes de sujets. Il commence, pour Vu, par une enquête sur l’affaire Jean Galmot. Cet homme d’affaires périgourdin établi en Guyane a, nous explique Cendrars, fait l’objet d’un complot d’oligarques en raison de son intrépidité et de son implication dans la politique locale. Sa mort est des plus suspectes (Rhum). Cendrars livre aussi des histoires de truands à Excelsior (Panorama de la pègre).
De notre envoyé spécial…
À la demande du jeune Pierre Lazareff, qui vient de prendre les rênes du quotidien Paris-Soir, Cendrars effectue en 1933 un retentissant reportage à bord du Normandie. Durant la traversée inaugurale de ce prestigieux paquebot transatlantique, il fait partager à ses lecteurs la vie des machinistes. Ce sont les soutes qui l’intéressent, pas les salons luxueux ! L’année suivante, L’Or ayant été adapté au cinéma, Cendrars se rend à Los Angeles pour le lancement du film. Il en profite pour réaliser un reportage sur Hollywood, la Mecque du cinéma.
Histoires vraies
Ses derniers reportages, mêlés à des nouvelles fortement autobiographiques, seront réunis dans Histoires vraies (1938), La Vie dangereuse (1939), D'Oultremer à Indigo (1940). Histoires vraies ? Il faut toujours garder à l’esprit, lorsqu’on lit Cendrars, que l’on a affaire à un écrivain chez qui l’imagination est au pouvoir. Dans ses récits, rêves et réalités s’amalgament. Et de cette fusion naissent des récits auxquels on croit, envoûté que l’on est par le produit de son sens aigu de l’observation, de son érudition – il fut un insatiable lecteur d’ouvrages de voyage et de géographie, notamment –, et de sa grande intelligence des passions humaines.
Ainsi, Fébronio nous bouleverse. C’est l’histoire d’un tueur en série de Rio que Cendrars dit avoir rencontré à l’occasion de la visite d’une prison en compagnie d’Albert Londres, lorsque celui-ci vint chercher Dieudonné, le bagnard évadé (voir notre dossier consacré à Albert Londres). Cendrars entend nous faire pénétrer dans l’esprit tourmenté du terrifiant Fébronio, un Afro-brésilien illuminé qui a tué de jeunes garçons.
Quand (…) couché sur une plage il entendait s’ébattre autour de lui et rire à gorge déployée les prestigieuses femmes blanches, les insouciantes mulâtresses cariocas, les ribambelles des heureux petits enfants, dont des cohortes de négrillons ressemblant à des angelots que leurs mères trempaient dans la vague et élevaient dans la lumière comme une offrande, Fébronio fermait les yeux, pris d’un vertige qui n’était pas seulement dû à son estomac creux. (…) Enfin son regard se fixait sur le Pain de Sucre, ce cône de granit, qui des profondeurs de l’océan, d’un seul jet, jaillissait dans les profondeurs de l’azur, comme un rêve de pierre émergeant d’une frange d’écume et d’un ourlet de palmiers, comme un trône, une table de pierre, un autel de sacrifice, dressé face à la capitale du Brésil, comme un lieu désigné, délectable, préétabli.Extrait de Fébronio.
De nouveau la guerre
Quand la guerre est déclarée en 1939, Cendrars renonce à un tour du monde qu’il devait effectuer à bord d’un voilier. Il devient le correspondant de guerre de Paris-Soir à Arras auprès de l’armée britannique. Ses reportages sont publiés dans Chez l’Armée anglaise, un livre qui lui vaut d’être recherché par l’occupant allemand. Réfugié à Aix-en-Provence, il s’abstient d’écrire jusqu’à ce que la guerre prenne un nouveau tour. En revanche, il étudie la vie des saints à la bibliothèque du couvent de Saint-Maximin (Var). À partir de 1943, Cendrars se consacre à la rédaction de ses mémoires : L'Homme foudroyé (1945), La Main coupée (1946), Bourlinguer (1948), Le Lotissement du ciel (1949).
Le Bourlingueur
Dans Bourlinguer, Cendrars revient sur ses aventures passées en évoquant des choses vues, vécues et imaginées dans des ports. On doit d’ailleurs à cette œuvre la popularisation de ce verbe issu du vocabulaire des marins. À son énoncé, surgit l’image quasi mythologique du bourlingueur sans attaches ni préjugés, avide de rencontres, curieux de tout et ouvert à toutes les propositions…
Dans le premier récit de cet ouvrage, il nous offre un souvenir d’enfance. Nous sommes avec lui sur le bateau qui le mena d’Alexandrie à Naples. « J’avais quatre ou cinq ans », écrit-il. Il a convaincu un marin de le cacher afin de pouvoir poursuivre le voyage jusqu’en Amérique.
Je me souviens que lorsque Domenico vint me tirer de mon sommeil je nous croyais arrivés à New York et que ma désillusion fut immense lorsque Domenico, qui me serrait fortement dans ses bras, traversa le pont avant et se mit à gravir l’échelle qui menait à la passerelle éclairé de l’Italia où [m’attendait] maman (…). Un autre enfant se fût débattu, eût pleuré, crié, égratigné avec les ongles le visage de cette canaille de matelot qui avait trahi. Certes, l’envie ne me manquait pas (…) ; mais je ne disais rien, je retenais mon souffle. (…) Ma mère me serrait sur son cœur. J’étais malheureux. Puis je tombai malade. - Vous savez, ce n’est rien, dit le docteur. (…) Une infusion le soir ou un peu d’eau de fleur d’oranger, quelques gouttes, ça suffit, ça fait dormir…Extrait de Naples.
Le bout du monde
Et le bourlingueur se remarie. Le 27 octobre 1949, il épouse Raymone Duchâteau. Cette même année, il écrit La Banlieue de Paris en vis-à-vis des photographies de Robert Doisneau. Installé à Saint-Ségond, près de Villefranche-sur-Mer (Alpes maritimes) en 1948, il quitte cette villégiature pour retourner à Paris deux ans plus tard. En 1956, paraît son dernier roman, Emmène-moi au bout du monde !, l’histoire d’une comédienne en partie inspirée par la vie intrépide de Marguerite Moreno.
Très malade, il est atteint de crises d’hémiplégie qui le paralysent du côté gauche, celui de sa main. Il parvient avec difficulté à écrire de nouveau. Mais peu de temps après avoir été décoré par cet autre aventurier qu’était André Malraux, lequel était alors ministre, il meurt le 21 janvier 1961.
Blaise Cendrars est enterré au cimetière des Batignolles à Paris. En 1994, il reprend la route, mais cette fois pour un nouveau caveau à Tremblay-sur-Mauldre où il demeure actuellement. Qui sait ? Peut-être va-t-il encore repartir, ce sacré bourlingueur !
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