Le poète devient romancier au Brésil
Un début de reconnaissance
Épouse et enfants s’installent au hameau de La Pierre à Méréville (Essonne), tandis que Blaise, peu attiré par la vie de famille, rencontre l’actrice Raymone Duchâteau qui partagera sa vie. À Paris, il s’impose dans l’intelligentsia moderniste. Sensible au dadaïsme, puis au surréalisme, Cendrars n’a jamais aimé marcher au pas et se tient à l’écart des groupes qui constituent ces courants. Bien que ses poèmes (J’ai tué, Dix-neuf Poèmes élastiques…) lui apportent une reconnaissance de ses pairs, ils ne l’enrichissent pas. Cendrars s’en sort tant bien que mal. Durant plusieurs années, il fait des allers-retours entre la capitale et le sud de la France où on l’invite et où il écrit.
À défaut de partir…
Codirecteur aux Éditions de la Sirène avec Jean Cocteau, Cendrars publie Le Panama ou les aventures de mes sept oncles. Ce poème évoque le grand scandale financier du début du XXème siècle et la destinée des pseudo-oncles du narrateur. Les récits intègrent des cartes des lignes de chemins de fer. L’ouvrage original prend d’ailleurs la forme d’un guide de voyage. Celui-ci décline toutes les destinations vers lesquelles il ne peut aller.
Je tourne dans la cage des méridiens comme un écureuil dans la sienne Tiens voilà un Russe qui a une tête sympathique Où aller Lui non plus ne sait pas où déposer son bagage À Léopoldville ou à la Sedjérah près de Nazareth chez M. Junod ou chez mon vieil ami Perl Au Congo en Bessarabie à Samoa Je connais tous les horaires Tous les trains et leurs correspondances L’heure d’arrivée l’heure du départ Tous les paquebots tous les tarifs et toutes les taxesExtrait de Panama ou les aventures de mes septs oncles.
Tenté par le cinéma
Cendrars conçoit le livret du ballet La Création du monde sur une musique de Darius Milhaud pour les Ballets suédois et travaille pour le cinéma avec Abel Gance (J’accuse, La Roue. Il se rend à Rome pour réaliser son propre film, mais le projet échoue. En 1918, il trouve une « petite maison des champs » où s’installer, au Tremblay-sur-Mauldre (Yvelines).
L’Afrique rêvée
Les arts africains fascinent déjà les plasticiens depuis une quinzaine d’années lorsque Blaise Cendrars fait éditer son Anthologie nègre en 1921. Il s’agit de contes et légendes recueillis auprès de colons et de missionnaires. La prise en considération de cette littérature orale est un acte très audacieux pour l’époque. Mythologiques, merveilleux, humoristiques, ces récits fascinent l’écrivain par leur poésie. Ce travail est aussi sans doute un moyen de patienter avant de partir pour le grand Sud. Éternellement fauché, Cendrars va pourtant réussir à concrétiser ses rêves.
Les voyages au Brésil
En 1924, Blaise Cendrars effectue son premier séjour au Brésil. Il est invité par un milliardaire, Paul Prado, à se rendre au pays du bois de Brésil, celui dont on fait des braises et qui devient cendres. Le coup de foudre est immédiat : il fait une halte à Rio, puis débarque à São Paulo, où, rapidement, il est adulé et traité comme un grand écrivain, au point de faire l’objet de nombreux articles dans la presse. Parmi ses amis modernistes locaux figurent le théoricien du « cannibalisme » culturel Oswald de Andrade et Sergio Buarque de Holanda (le père du chanteur Chico Buarque). Il fera de nombreuses virées dans l’intérieur des terres, où il sera fasciné par tout ce qu’il vivra et verra. Voici sa vision de São Paulo :
J’adore cette ville Saint-Paul est selon mon cœur Ici nulle tradition Aucun préjugé Ni ancien ni moderne Seuls comptent cet appétit furieux cette confiance absolue cet optimisme cette audace ce travail ce labeur cette spéculation qui font construire dix maisons par heure de tous styles ridicules grotesques beaux grands petits nord sud égyptien yankee cubiste (…) Tous les pays Tous les peuples J’aime ça Extrait de Saint-Paul, in Feuilles de route.
Le passage au roman
Ce premier voyage au Brésil, si riche en manifestations de reconnaissance, est décisif. Cendrars se lance dans le récit romanesque, auquel il pensait depuis longtemps. Ses malles et ses neurones sont pleins d’histoires à raconter. En 1924, il sort Kodak, un dernier recueil de poèmes, réalisé à partir de phrases du Mystérieux docteur Cornelius, un roman de Gustave Le Rouge. Cendrars applique ainsi le principe de l’échantillonnage si cher aux musiciens hip hop et électro d’aujourd’hui.
Publié en 1925, son premier roman est un best-seller mondial. L’Or raconte l’épopée du Suisse Johann August Suter en Californie au milieu du XIXème siècle.
San Francisco. La Californie. Suter ! Les trois noms faisaient leur tour du monde, on les connaissait partout, jusque dans les villages les plus reculés. Ils réveillaient les énergies, les appétits, la soif de l’or, les illusions, l’esprit d’aventure.Extrait de L'Or.
Des histoires en rafales
L’Or est suivi par Moravagine et Dan Yack, deux autres récits retraçant la destinée d’aventuriers. L’un est une sorte de serial killer, l’autre un idéaliste qui entraîne trois jeunes Russes sur l’îlot glacé de Struge. Paraissent ensuite d’autres romans et essais : L’Eubage, Une Nuit dans la forêt, Aujourd'hui, Vol à voiles…
Vous en avez assez de la vie que vous menez ? Moi aussi. Voici ce que je vous propose. (…) J’ai un schooner à vapeur de 192 tonneaux, The Old William, qui lève l’ancre à Liverpool (…). Je serai à bord. Rejoignez-moi. The Old William ravitaille nos flottes de baleiniers dans les mers du Sud (…). Eh bien, moi je vous y mène. Cela vous va-t-il ? Je vous offre un voyage autour du monde et un établissement, mettons d’un an, dans une île qui ne sera qu’à nous quatre.Extrait de Dan Yack.
Nouveau cap en vue
À présent romancier à succès, Blaise Cendrars s’apprête cependant à aborder une fois de plus un nouveau genre d’écriture.
{ Page précédente | Page suivante }
|